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Sahel Sounds, le Projet Chaos de Christopher Kirkley
Oumou Diabate et Christopher Kirkley © Maciek Pozoga

Sahel Sounds, le Projet Chaos de Christopher Kirkley

Réappropriation culturelle, Fight Club, diffusion musicale en temps de pandémie, importance du chaos pour dynamiter l’appropriation culturelle… Le taulier de Sahel Sounds nous raconte une décade d’odyssée musicale, en sable et lumière.

Loin de la tradition orale sahélienne, l’histoire de l’américain Christopher Kirkley et de son label et plate-forme de diffusion Sahel Sounds, a bien été écrite, de nombreuses fois. Pour les grandes lignes – ici, de longs sillages qu’il a tracé dans le sable du Sahara –, on peut rappeler son année de voyage entre 2008 et 2009, avec un départ de Paris en auto-stop en passant par le Maroc et la Mauritanie où il reste six mois pour apprendre le Français.

En rupture avec le modèle capitaliste américain, blasé « d’acheter des trucs qui ne servent à rien chez Ikea » (on croirait entendre ce cher Tyler Durden dans le pamphlet anticonsumériste Fight Club), Chris a tout plaqué — hors interview, Chris nous a avoué avoir lu et adoré ce fameux livre ! L’homme, passionné de guitare, va alors continuer d’arpenter les chemins sinueux — étrangement poussiéreux —, de la liberté. Il poursuit sa route, et se rend ensuite plus loin au Mali, jusqu’au Niger. Il alimente alors un blog — déjà baptisé Sahel Sounds —, au sein duquel il partage des sons digitaux, glanés au fil de ses pérégrinations dans des clefs USB, par Bluetooth ou trouvés dans des cartes mémoire de téléphones.

Sans le savoir, l’ex-biologiste dans une grande entreprise pharmaceutique de Portland (rappelez-vous de cette ville, elle a son importance dans l’histoire de Sahel Sounds) est en train de pirater l’ethnomusicologie, pour en faire quelque chose de vivant, de pulsionnel et d’instinctif. Guitares planantes du Niger, raï marocain, tubes de la scène club de Bamako… Collectés au Nord-Mali en 2010, les volumes I et II des compilations Music from Saharan Cellphones donnent à entendre — presque à voir — son odyssée sableuse, entre field recording sauvage, musique téléchargée le temps d’un trajet en bus et virtuosité du blues Sahraoui… Le tout sur fond d’évolution technologique dans le Sahel — où l’application WhatsApp est devenue un outil de distribution musicale — à une période où la situation géopolitique de la région bascule dans le rouge foncé.

Aujourd’hui, Sahel Sounds s’est stabilisé en un collectif de musiciens, une maison de production de films, une plate-forme dédiée à la culture du Sahel, mais surtout un label, qui réédite des pépites sur vieilles bandes et bien sûr, défriche. On pense par exemple à l’immense guitariste d’Agadez Mdou Moctar, aux Filles de Illighadad (croisées il y a peu sur le dernier album d’Acid Arab !), premier groupe touareg féminin ou aux Nigériens d’Etran de l’Aïr, dont l’extraordinaire album N° 1 sortait en 2018.

Aujourd’hui, Chris voyage moins, trop occupé à structurer son label, mais aussi à développer et surtout autonomiser les scènes sahéliennes, depuis sa ville Portland. Réappropriation culturelle, Fight Club, diffusion musicale en temps de pandémie, le taulier de Sahel Sounds nous raconte une décade d’odyssée musicale, en sable et lumière.

Mdou Moctar, Niger

Sahel Sounds est lié à la ville de Portland, peux-tu nous parler de l’importance de la scène locale dans la création de Sahel Sounds ?

Portland, c’est ma ville natale, là où j’ai grandi. Et la façon dont la scène artistique est structurée ici a effectivement été centrale dans la création de Sahel Sounds. Lorsque je suis rentré de mes expéditions sur Portland, j’ai rapidement connecté avec Mississippi Records (disquaire et label, véritable institution ici), à qui j’ai amené des CDs de field recording que j’avais enregistré en Afrique. Et ils étaient partants ! Sahel Sounds a débuté ainsi, artisanalement, sous l’égide de Mississippi. Je pense que la formation du label n’aurait pas été la même dans une autre ville. Si je cherche un lieu de projection, je peux facilement m’appuyer sur la scène locale. L’imprimeur que j’ai rencontré à mes débuts, et qui l’est toujours aujourd’hui d’ailleurs, est un vieil anarcho… On bosse sur mesure, de façon hyper indépendante, au sein d’un réseau communautaire très soudé. Et même si on assiste à une certaine mainmise des industries créatives ici, qui veulent faire de Portland une nouvelle Silicon Valley (Nike est né à Portland, Intel y dispose d’importants campus et centres de recherche), les jeunes créatifs de ces grosses boîtes font vivre les labels indépendants. Et puis cela ne menace pas la tradition do-it-yourself, très ancrée.

Tu es un vrai pirate de l’ethnomusicologie, quelle relation entretiens-tu avec cette science humaine ?

Alors moi je suis vraiment arrivé en outsider dans cette discipline ! J’ai toujours été un outsider. Dans tout ce que j’ai pu entreprendre, je suis toujours arrivé hors cadre. En particulier lorsque je suis entré dans le monde de la musique, j’en ignorais tous les ressorts. Je crois que ça a vraiment débuté autour de 2007. Je vivais à New York, au milieu de plein de créatifs et d’artistes. Et tous avaient des « projets ». Tous vivaient autour de quatre à cinq projets, d’installations artistiques, de créations d’œuvres. À mesure que je les observais avancer dans leurs réalisations, ça m’a amené à me poser cette question, quel est mon projet ? Moi, je n’avais pas vraiment d’appétit pour l’Art contemporain. Mais j’étais quand même branché culture, musique notamment. Et anthropologie. Mais une forme d’anthropologie très concrète, basée sur les rencontres et les échanges avec les gens. Une anthropologie capable de raconter des histoires de vie. Et ça, c’est vraiment ce qui a constitué l’inception du projet Sahel Sound. On est en 2007 à ce moment-là et je décide de partir avec un dictaphone numérique, pour enregistrer de la musique et raconter par la même des histoires, l’histoire des gens.

Christopher Kirkley sur le tournage de Zerzura – © Rhissa-Elyrin

L’histoire de Sahel Sounds est intimement liée à l’histoire Christopher Kirkley…

Oui, à de très nombreux égards. Sahel Sounds, c’est mon expérience, mon regard. Et pas plus. Sahel Sounds c’est juste un retour sur expérience, très subjectif. C’est une porte ouverte, une invitation aux autres à faire pareil. Soyez curieux, faites quelque chose et partagez-le. Sans aucune prétention par rapport au champ des sciences humaines. Loin des académismes ou des approches liées à la recherche scientifique, qui, de fait, sont régis par des points de vue occidentaux. Dont je me méfie un peu d’ailleurs…

À quel moment la notion d’appropriation culturelle s’est-elle manifestée dans ton geste de transmission, et comment as-tu empoigné le phénomène ? J’imagine que ce sont des questions qui se sont rapidement posées durant tes voyages et tes collectes sonores…

Écoute, on est actuellement en train de sortir un nouvel album, et le groupe nous a fait suivre une pochette. Or cette pochette, c’est un montage en mode photocopie noir et blanc, en basse définition, super cheap, bref. Du point de vue du label, cette cover ne fera pas vendre la musique du groupe, qui est d’ailleurs complètement dingue. D’un point de vue du label, il faudrait amener une autre cover. Ce que le groupe nous autorise d’ailleurs à faire, nous avons leur accord pour ça. Et bien, nous avons décidé de ne pas toucher au artwork original, et de publier l’original, tel quel. À quel point es-tu prêt à transformer quelque chose que tu aimes ? À quel point es-tu à assumer ton rôle de curateur ? Ce sont des questions auxquelles je pense tout le temps… D’autant qu’elles n’ont pas de réponses. Je pense que l’idée ici, est d’être honnête dans sa subjectivité. À partir du moment où tu enregistres, filmes, ramènes ou prélèves une expérience créative en dehors de son contexte, tu la changes, instantanément. C’est impossible de redonner l’original, impossible. À cause de tous les filtres, même inconscients, qui vont venir interférer. Tu l’édites, tu en sélectionnes certaines parties, tu perds parfois de l’information originelle au passage. Tu dois accepter et surtout surtout assumer. De façon générale, cette question se pose pour Sahel Sounds, mais aussi pour toutes les structures d’édition dans le monde. Un des projets dont je suis hyper fier, c’est Fasokan, de Luka Productions, dont j’ai produit, arrangé les compositions et cosigné le artwork. Ici on est dans de l’Art collaboratif, on est face à un projet qui a réuni deux personnes, au sein d’un cadre commun.

Ahmoudou Madassane et Christopher Kirkley – © Eric Schmidt

Y a-t-il un côté « fardeau » dans ces réflexions ?

Carrément, surtout si le groupe te dit, fait ce que tu veux avec notre musique, pense juste à bien nous envoyer de l’argent ! Je suis un certain nombre de règles et de codes, je suis fidèle à une éthique personnelle. Je pense parfois à écrire toutes ces pensées et de les publier sous la forme d’un petit manifeste, histoire que chacun puisse se faire sa propre idée. Une des réponses tient dans le chaos, le lâcher-prise. Je pense qu’il faut laisser faire le chaos. La plupart des projets du label sont menés avec un budget hyper serré, on doit donc aller vite et accepter l’idée qu’on ne contrôle pas tout. Le chaos qui va alors s’installer dans les dynamiques de travail vient du coup, régler de façon un peu cash, pas mal de problèmes et de questions (rires) !

Comment s’est passée l’année 2020 pour Sahel Sounds et ses artistes ?

Déjà, on a dû renoncer à toutes nos tournées. Il y en avait au moins cinq de prévues. Etran de L’Aïr ont dû annuler, les Filles de Illighadad avaient une grosse tournée ici aux States qui n’a pas pu se faire… Le live constitue une grosse source de revenus pour les artistes et à ce titre, le confinement a eu de terribles conséquences. Côté ventes, on craignait un ralentissement, d’autant que nous n’avons sorti que deux nouveaux projets officiellement. Finalement on s’en sort très bien avec Bandcamp et la vente par correspondance, canaux qui ont été très investis ! 2020 a été, à ce titre, une année plutôt solide. Et puis pour les dix ans du label, on a publié l’année dernière la série Music from Saharan WhatsApp au rythme d’un EP par mois, enregistré sur un téléphone. Une super expérience, artistiquement et financièrement, puisque les musiciens ont pu récupérer de belles sommes, autant que sur un album studio. Ces morceaux-WhatsApp constituaient une façon de célébrer l’évolution technologique au Sahel. Lorsque j’y étais il y a dix ans, autant te dire que s’échanger des fichiers par mail était inimaginable. Aujourd’hui au Sahel, une application comme WhatApp est mille fois plus exploitée qu’ici.

En quoi ces évolutions numériques nouvelles ont-elles changé les scènes musicales locales ?

Le gros du travail est encore à faire, je pense. La majeure partie des outils numériques sont nés en occident, et ont des applications pour l’occident. Les plateformes de streaming, et même un super site comme Bandcamp, ne sont pas configurées pour les artistes avec qui on bosse. Au Sahel, les gens n’ont pas de PayPal, ni de carte bancaire Visa. Même les plateformes de diffusion les plus Do-It-Yourself conçues ici, n’ont pas la moindre application là-bas. Elles ne sont tout simplement pas fonctionnelles pas au Sahel. Il y a encore beaucoup, beaucoup d’outils digitaux à développer. On pourrait encore bien plus, il y a encore une révolution numérique à mener en Afrique de l’Ouest.

Le pont qui relie Portland au Sahel est solide, et son débit important. Voici les prochaines – et très attendues – sorties de Sahel Sounds pour l’année 2021 :

  • Les Filles de Illighadad, At Pioneer Works (28 mai 2021)
  • Mamaki Boys, Patriote (24 juillet 2021)
  • Various, Music from Saharan WhatsApp (septembre 2021)
  • Etran de L’Aïr, Tchingolene (novembre 2021)
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