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The Pan African Music Magazine
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Manu Dibango : le plus joyeux fantôme du Père‑Lachaise

Quand j’ai connu Manu, son sourire a allumé en moi un feu de joie dont les étincelles ne s’éteindront jamais… par Gérald Arnaud.

C’était en 1982, et feu mon ami Henri Lecomte, musicologue fou des musiques d’Afrique, m’avait fait cette hénaurme surprise : « viens, on va boire un coup chez mon pote Emmanuel ! » On te dit ça, tu te dis OK, il va encore me présenter un intello soixante-huitard dans son genre. Henri sonne, la porte s’ouvre, et vlan, v’là l’sourire… V’la Manu Dibango…V’là le plus beau, le plus large sourire de ma vie, à part celui de ma chérie, qui est d’accord avec moi… Manu, ses yeux comme des dents, ses dents comme des yeux, son visage : un immense sourire… Sa musique aussi, elle ne cesse de sourire que pour rire ou pleurer… rire souvent, pleurer, plus discrètement.

Paris-village

1982, l’heure est au rire. La gauche est au pouvoir, pas encore trop corrompue, on est un peu content… Jack Lang à la culture, ministre providentiel tant attendu depuis Malraux, améliore sensiblement la vie des artistes. Manu vient de sortir deux de ses plus beaux albums : Gone Clear, et Waka Juju. Depuis « Soul Makossa », il est la vedette la plus discrète, la plus humble de la « Françafrique ». Certes, en Afrique, il est sans doute moins connu, même dans son Cameroun natal, où ce fils de pasteur n’est pas toujours en odeur de sainteté…

Manu Dibango « Soul Makossa » | Archive INA

Manu est un Parisien. Un vrai. Il n’a rien d’un immigré, il connaît bien mieux Paris que moi, réfugié d’un petit village occitan de la Montagne Noire. Manu est un Parigot. Un vrai de vrai. Souvent il me donne rendez-vous au bar-tabac du coin, où tous les matins il s’installe pour lire les journaux… et les commente à sa façon, de sa voix tonitruante ! Les Parigots se marrent, Manu est leur superstar. Il y en a même qui lui demandent « un orthographe ». Quelle immense rigolade : tous ses amis savent que l’humour de Manu est encore plus fort que sa musique (c’est dire).

Rentrons chez lui, c’est plus tranquille. Coco, son adorable épouse Belge, veille à la quiétude du lieu… Présence charmante, discrète, mais très présente et créatrice : Coco ne manque jamais une occasion de m’entrainer dans son studio pour me montrer ses belles toiles, souvent inspirées par l’Afrique. Autre présence féminine, sa gracieuse fille Georgia. Manu lui a dédié l’une de ses plus jolies chansons : « Chouchou ».

Manu, sa femme Coco et sa fille Georgia, dans les loges de l’Olympia en 1981 © Bill Akwa Betote
Le salon de Manu

Le salon de Manu est parfois trop agité par les conversations masculines, mais on s’y sent si bien qu’il est difficile d’en repartir. Il m’arrive d’y rester de longues heures. C’est avant tout un salon littéraire et philosophique, animé de façon parfaitement informelle par l’excellent écrivain Blaise N’Djehoya, alias Ed Makossa, l’âme damnée de Manu. Dans ce salon on croise en permanence la fine fleur des cultures, des musiques camerounaises, congolaises, ivoiriennes : chacun se pointe, souvent sans rendez-vous, juste pour faire un coucou à « Papa »… On se sent trop bien chez Manu, il n’y a jamais de mauvaises vibrations, c’est paisible, tranquille. On prend ses habitudes, on débarque sans prévenir… À présent je regrette de n’avoir pas profité davantage de ce bonheur partagé.

Je repense aussi à ces heures en bagnole, Manu conduisait très bien, mais surtout, au volant, il était le plus extraordinaire des conducteurs-deejay, aucune discothèque n’aurait pu rivaliser, j’étais totalement sonné quand finalement, dans un dernier éclat de rire, il me déposait devant ma porte.

L’amical du jazz

Notre amitié était avant tout fondée sur un amour profond du jazz. Il me présentait fièrement à ses amis africains : « Gérard (il n’a jamais su m’appeler par mon vrai prénom) est le rédacteur en chef de Jazz Hot »… ce que je n’étais plus depuis 1986! Nous passions des heures à nous disputer sur les mérites comparés des saxophonistes : on était pas toujours d’accord, surtout quand il prétendait qu’Earl Bostic était aussi important que Charlie Parker. Cela dit, il avait raison d’être le seul à me rappeler que John Coltrane avait débuté dans l’orchestre d’Earl Bostic… un « saxophoniste de variétés », comme lui. Et ça finissait comme toujours dans un éclat de rire !

Manu Dibango, le pionnier (extrait du docu Paris c’est l’Afrique)

Son rire, sa voix, c’était sa signature, il faut absolument que tout le monde sache qu’il n’y avait rien d’affecté dans son comportement. Il riait franchement, il parlait sincèrement, il était vraiment « sans façon ». Je l’adorais vraiment quand il prenait la peine de m’engueuler (quand j’étais en retard)… Il faisait les gros yeux, il fermait sa grosse bouche, il reniflait avec son gros nez, et il me disait : « vous, les Ivoiriens, c’est vraiment pas la peine …». Après mon mariage, mon épouse étant « Burkinabè de Côte d’Ivoire », il avait immédiatement cessé de me voir comme un « blanc ».

Manu était exactement le même partout et avec tout le monde, avec moi en tout cas il était la franchise incarnée. Rares sont les musiciens qui m’ont engueulé au cours d’une interview : à part quelques rappeurs, Manu était le seul à me traiter normalement, sans aucun égard pour mon statut de journaliste, et j’aimais beaucoup ça… Il me traitait vraiment comme un petit frère, il avait à peine vingt ans de plus, mais j’adorais comme il me donnait des conseils au sujet de ma vie privée, et comme il m’en demandait à propos de sa vie publique. C’était un ami très fidèle, l’un des rares qui m’appelait tous les jours à heure fixe quand mon épouse ou moi-même étions malade. Un ami très exigeant, aussi, il m’a parfois reproché de ne pas l’appeler assez souvent, il était bien plus « téléphoniste » que moi. En revanche je suis allé cent fois plus le voir qu’il n’est venu chez moi…

Il était l’aîné, le grand-frère, voire le papa, mais jamais une star, simplement un être humain.

Manu en technicolor

Et puis tout de même, il faut bien le dire, j’avais oublié, Manu était « noir » et moi je suis « blanc », d’après les tests phénotypiques… Jamais, au grand jamais, je n’ai ressenti cette différence en sa présence. Il était pourtant tout sauf colorblind, mais son éthique personnelle, très profonde, de chrétien protestant, était un vaccin très efficace contre tout racisme à rebours.

Quand Manu présentait, au début des années 90, son émission musicale, « Salut Manu » sur FR3, recevant les artistes des quatre coins du monde, et de toutes les générations accompagnés par son band (au chœurs, on retrouvait le jeune Lokua Kanza) et le complice Blaise N’djehoya à la tchatche. Dans cette archive, il recevait entre autres Bernard Lavilliers et Cesaria Evora.

Cela me rappelle une anecdote aussi triste que délirante, que je raconte en public pour la première fois. À la veille de l’an 2000, je suis engagé par la chaine TV Arte pour réaliser une série documentaire Jazz Collection. Le premier film serait évidemment consacré à Louis Armstrong. Je propose que Manu dise le commentaire, pour ce film et tous les suivants de la série. La patronne des émissions musicales d’Arte exige alors de rencontrer ce « Manu » dont elle n’a jamais entendu parler (elle ne devait pas avoir la télé, NDLR).

On l’invite à un cocktail où Manu est présent, je les présente, Madame est tout sourire, Manu aussi bien sûr… et moi ravi, sûr que ça va marcher. Le lendemain, j’apprends qu’il n’est pas question que Monsieur Dibango dise les commentaires de la Jazz Collection d’Arte… Motif (vous ne devineriez jamais) : « sa voix ressemble trop à celle d’un blanc qui imite un noir » !! Vous imaginez, vous, un noir aussi célèbre que Manu Dibango, qui imite un blanc qui imite un noir aussi célèbre que Louis Armstrong ? Que s’est-il passé dans la tête d’Arte ? Je l’ignore… En tout cas, je n’ai jamais vu autant rire Manu que le jour où je lui ai raconté cette ahurissante histoire ! Il y en a eu pourtant bien d’autres du même genre, l’imagination raciste est absolument inépuisable…

Notre relation s’est resserrée quand j’ai épousé Catherine, surtout quand Manu est venu chez nous goûter son attiéké. Il avait vécu longtemps à Abidjan (directeur-fondateur de l’Orchestre de la RTI) et depuis, c’était son plat préféré, même si ses goûts culinaires étaient universels, comme les miens. Manu était si gourmand qu’il pouvait traverser tout Paris (même vendre son droit d’aînesse) pour un plat d’attiéké. Quand il avait la bouche pleine, Manu était heureux.

Nos conversations sur le jazz et les musiques d’Afrique devenaient alors très animées… Quand je l’ai connu il méprisait un peu Fela (comme tous les jazzmen) il m’a même reproché, comme beaucoup de jazzmen « blancs » de l’avoir mis en une de Jazz Hot. Plus tard je le lui ai fait sérieusement écouter, et il a eu l’honnêteté de reconnaître que Fela était un immense musicien. Il n’a cessé de le dire dans ses interviews récentes.

Souvent, nous nous sommes rencontrés par hasard en Afrique, dans un maquis, ou une fête quelconque, à Abidjan, à Ouagadougou, à Yaoundé… Il était stupéfait : « toi, tu as le don d’ubiquité ? » Je lui faisais remarquer qu’il l’avait bien plus que moi : « et toi, alors tu fais quoi à Champigny ? » Et nous rigolions ensemble, comme toujours, sauf en écoutant de la musique. Là c’était très sérieux, on parlait d’harmonie, d’improvisation modale, il savait que comme lui j’avais les bases, le solfège, et ça changeait l’échange.

Manu en live au Père-Lachaise

Je reviens à notre première rencontre…. Manu habite Boulevard de Charonne, dans ce XXe qui est encore l’arrondissement le plus populaire de Paris, le dernier de la liste. Son métro, c’est Alexandre Dumas : le plus célèbre musicien afro-européen (il se vante d’avoir inventé le mot) est content de côtoyer le plus illustre des écrivains métis… Il a tout lu de lui, bien sûr, et son préféré est « Le Vicomte de Bragelonne ». Histoire d’un homme proscrit, persécuté, prisonnier, le « Masque de fer », un peu le contraire de la brillante carrière de Manu…

Chez Manu, c’est simple et sympa, on arrive, longues salutations, embrassades et rigolades pour mettre l’ambiance. Aussitôt assis on boit beaucoup (du bon whisky) et ceux qui aiment (comme moi) fument tranquillement… s’assoupissent? parfois. La végétation camerounaise est assez luxuriante…

L’appartement est en entresol, et donne sur une cour et une pelouse, où Manu ne cesse de sortir pour ses exercices de saxophone. Elle est bordée par un mur. De l’autre côté, le cimetière. Manu n’a pas trop peur de la mort, au contraire, en maître de l’humour noir, entre amis il invente un tas de plaisanteries à ce sujet, d’ailleurs le voici qui se campe face aux tombes et joue une tonitruante marche funèbre avant d’exploser d’un rire si fort que le plus cadavéré des cadavres doit se retourner dans sa tombe : « tu as vu, moi je sais jouer aussi pour les morts »…

Comment un type pareil ne pourrait pas « reposer en paix » ?

Ce soir 24 mars, un documentaire (réalisé par T. Dechilly & P. Puzenat) consacré à Manu sera diffusé en avant-première en ligne ici (s’inscrire pour accéder à la diffusion).

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