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Avec Wave Arising, 69dB et Kynsie improvisent… et lâchent prise !

Avec Wave Arising, 69dB et Kynsie improvisent… et lâchent prise !

Le vétéran techno 69dB et la danseuse Kynsie présentent la vidéo « Servis Kwéni ». Un avant-goût de leur projet Wave Arising, qui appelle à la transe en conjuguant musique et mouvement. Interview en pleine conscience.

Wave Arising est né d’une expérience commune au sein du collectif Dharma Techno, dont le concept associe méditation et cultures rave sans drogue ni alcool. Avec ce projet, 69 dB et Kynsie dialoguent à travers la musique et la danse pour tenter d’élever les consciences et faire face à ce monde qui prend feu.

Bien connu des free-parteux, Sebastian Vaughan aka 69dB s’est imposé comme l’un des pionniers de la hardtek et du live improvisé avec 30 ans de scène sur son CV, en particulier aux côtés de la mythique troupe Spiral Tribe. Ce touche-à-tout, amoureux des musiques noires, collabore aussi avec des musiciens jazz, des vocalistes malgaches et jamaïcains, et utilise ici son expérience du dancefloor pour préparer un nouveau liveset résolument DIY qui sert de matière à bouger pour Kynsie. La danseuse aux multiples facettes invente son propre langage corporel en s’inspirant de son background modern-jazz, hip-hop, flamenco ou maloya, en passant par les danses traditionnelles africaines et les arts martiaux. Elle converse ici avec la musique progressive de son partenaire et y fait briller ses racines. Ensemble, ils cherchent à se libérer de toute contrainte et proposent Wave Arising comme une thérapie par l’improvisation et le lâcher-prise ! Une idée qu’ils déclinent en ateliers, ou en vidéo, comme ici dans « Servis Kwéni ». PAM les a contactés : voici leur interview croisée.

Wave Arising- Servis Kwéni

Comment le projet Wave Arising s’inscrit-il dans le concept Dharma Techno ? Est-ce une continuité ou, en quelque sorte, un aboutissement ?

Ensemble : On a énormément appris de l’expérience au sein de Dharma Techno. Pratiquer la musique et la danse dans un contexte de silence méditatif nous a apporté une écoute et une interaction plus fine avec nos médias artistiques respectifs. Néanmoins, l’élément central de Dharma Techno est et reste la méditation au sens courant du terme. Très vite, nous nous sommes rendus compte que la musique et la danse pouvaient être au cœur de cette recherche intérieure et qu’il était surtout plus naturel pour nous de méditer et cheminer à travers nos pratiques. D’où Wave Arising qui ne peut être qu’une continuité…

La musique dicte-t-elle ici la danse (comme souvent), ou peut-on parler d’un dialogue continu ?

Ensemble : Cela dépend du contexte, l’influence part soit de la musique, soit de la danse. L’improvisation étant fondamentale dans notre approche, tout comme l’écoute attentive et intuitive, il se peut également que nous soyons dans un entre-deux, un dialogue sur l’instant T. Apprendre à réveiller notre sensibilité, à ressentir la musique et l’état global d’une personne ou d’un groupe est essentiel pour nous. Pour le reste, on va avec le flow !

Kynsie, j’ai compris que tu tenais manifestement à faire transpirer tes racines réunionnaises et ivoiriennes dans ce projet, tu confirmes ?

Kynsie : Après avoir fait de longs détours en chemin, je désire avancer en intégrant toutes les parties qui me composent. Mes racines, à la fois multiples et complexes, font intimement partie de mon identité. Je ne souhaite surtout pas m’enfermer dans celles-ci, mais plutôt m’y ancrer avec respect. Pour l’histoire, qui a son importance, j’ai un père ivoirien et un (beau-)père réunionnais, avec qui j’ai réellement grandi. Depuis l’enfance, j’ai donc évolué dans la culture réunionnaise. Il y a peu de temps, cette personne nous a quitté… Je crois qu’inconsciemment et instinctivement cette perte m’a fait renouer à la fois avec mes racines réunionnaises et ivoiriennes. C’est ce que traduit « Servis Kwéni » dont le nom lui-même est une association Réunion/Côte d’Ivoire.

Comment maries-tu les danses maloya et africaines avec la musique électronique ?

Kynsie : Aujourd’hui, j’ai l’impression que mes racines fusionnent et qu’elles sont simplement en train de s’exprimer dans mon processus créatif, et donc essentiellement dans Wave Arising. Et c’est d’ailleurs bien plus de cela qu’il s’agit, plutôt que d’un mélange de danse maloya avec les « danses africaines », en réalité bien trop nombreuses et variées pour les regrouper sous cette simple appellation. Dans les kabars (rassemblements où l’on joue le maloya à La Réunion, NDLR) ou dans la manière d’apprivoiser la danse en Afrique, il y a souvent une énergie de corps particulière et un esprit de communauté qui m’est familier et naturel. Lorsque j’ai commencé à aller en free-parties vers l’âge de 16 ans, cela a beaucoup résonné. La musique, la danse dans la répétition, ces espaces d’autonomie et de libre expression au moins le temps d’une nuit sont autant de points communs que partagent raves-parties, kabars ou autres rassemblements. De tout temps et à chaque contexte oppressif, la réponse a été, est et restera : résistance à travers l’art ! Au sein de nos ateliers et rencontres, je souhaite vraiment retrouver et partager de nouveau cette énergie guérissante, ce sentiment intime et collectif d’être ensemble dans la musique et la danse avec nos failles, nos forces et sans artifice.

En quoi la musique de 69 dB est-elle spéciale pour toi ?

Kynsie : Sa musique a toujours été bienfaisante, tribale, fédératrice. Sa sensibilité à la fois humaine et artistique, mais aussi son ouverture d’esprit, sa capacité à improviser avec flexibilité m’évoquent le continent et me ramènent vers une danse plus intuitive, exempte de toute étiquette où il s’agit finalement de communier et de se libérer et ce, peu importe le langage musical ou gestuel.

Sebastian, tu mentionnais cette nécessité de ne pas laisser l’origine afro de la techno tomber dans l’oubli.

69dB : Oui, c’est vrai qu’au fur et à mesure que le temps passe depuis le début des raves, il devient de plus en plus important de sauvegarder cette vérité bien présente dans nos interactions avec la culture Rave. Kevin Saunderson (pionnier américain de la techno, NDLR) a envoyé un message puissant (dénonçant l’effacement des noirs de l’histoire de la techno, NDLR) et il doit être amplifié par tous ceux qui se soucient de la vérité. Comme le dit Kevin Saunderson, l’industrie rave grand public blanchit le mouvement, donc même si nous avons peu de place dans les médias, lorsque nous le pouvons, nous devons l’utiliser pour riposter.

Comment, toi qui n’as pas un background afro, y as-tu trouvé ton inspiration ?

69dB : Cela remonte à 1988, quand j’avais 17 ans et que je me suis retrouvé dans les raves dans les entrepôts de Londres. C’est dans ces événements que j’ai découvert la transe par la danse. C’était la première fois que j’étais séduit par une musique qui parlait le langage des percussions. Je pense qu’en tant qu’occidentaux, ce genre de musique devait se transformer en beats électroniques pour que nous puissions nous reconnecter à ces traditions anciennes. En tous cas, d’un point de vue personnel, j’en avais besoin. Je sens que la musique parle à travers nous. Cela nous aide à faire face aux difficiles réalités de la vie. J’ai pris conscience à travers l’improvisation à quel point la musique est intimement liée au moment et au lieu où nous la jouons. La culture rave nous a offert un espace contemporain dans lequel un musicien pouvait faire des sets qui duraient toute la nuit, jouant de la musique répétitive dominée par les percussions. Cette musique m’a été transmise par les pionniers afro-américains de Chicago et de Detroit. C’est devenu mon « église électrique » et c’est ce en quoi je crois. Je crois en l’esprit qui m’a traversé chaque fois que j’ai été sur scène ou que l’on m’a demandé d’improviser quelque part. C’est comme ça que je comprends que le meilleur surfeur du monde ne peut rien faire sans vague ! Je comprends aussi la nécessité de respecter les racines, on ne peut pas les fuir ! Merci Chicago House, techno de Detroit, hip-hop, afrobeat, funk, blues, jazz, rock’n roll… Amen.

Peux-tu nous parler de ton nouveau liveset improvisé ? Qu’apportes-tu de plus par rapport à tes précédents live ?

69dB : Ce nouveau liveset est né au moment du meurtre de George Floyd. C’était une réponse à Kevin Saunderson. J’avais l’impression que ma philosophie du sampling était basée sur le respect et le besoin de partager des informations pour élever la conscience des gens. Cette fois, en raison de l’urgence actuelle et de notre devoir de s’attaquer aux problèmes d’appropriation dans la culture rave, j’ai senti qu’il était nécessaire de faire ce live uniquement avec des choses que je peux jouer moi-même. C’est trop facile de tricher dans la musique électronique de nos jours. Il était important que je puisse inciter les nouveaux musiciens à être eux-mêmes, à faire confiance au processus musical, à écouter leur moi intérieur. J’ai donc sorti les microphones et joué mes propres parties de percussions avec des trucs que j’ai trouvés dans ma cuisine. J’ai joué de la guitare, puis toutes les parties de synthé et de boîte à rythmes. Les boucles vocales ont été réalisées par moi et ma famille (Kynsie et Ashanti). Résultat, c’est sans doute le liveset le plus personnel que j’aie jamais créé. J’ai également décidé de travailler uniquement en rythmes ternaires et d’utiliser des polyrythmies. À travers ce live, je m’intéresse à la transe que l’on retrouve dans la tradition soufie, ou chez les Amérindiens parmi tant d’autres.

La chorégraphie passe par plusieurs états sur la vidéo (hypnose, transe, lâcher-prise, temps calmes…). S’agit-il aussi d’une improvisation totale ?

Kynsie : Il s’agit à 200 % d’une improvisation. Très peu de choses ont été calculées si n’est le côté pratique et quelques lignes directrices. Lorsque je danse, je traverse souvent diverses énergies et donc états corporels. Il en va de même pour les rythmes, les silences et impulsions qui parfois peuvent modifier mon rapport à l’espace ou au temps. En fait, c’est assez bizarre, car on a tourné la vidéo principalement en juin 2020, période où j’ai pris une claque par rapport aux problématiques raciales et sociales au niveau mondial et en France. Ce qui est doublement bizarre, c’est que j’étais déjà bien au fait et concernée par ces problématiques. Le privilège blanc, le racisme systémique et les violences policières ne sont pas un scoop quand tu es une personne noire qui a grandi en quartier, mais ce contexte particulier m’a ramené à mes limites, un ras-le-bol et un besoin de dire : « STOP ! S’il vous plaît, bougeons-nous et éduquons-nous un peu… » D’où une des aspirations du projet Wave Arising qui est de prendre des temps de partage afin d’échanger et d’apprendre les uns des autres notamment sur des questions dites « taboues ». Ne surtout pas rester dans sa zone de confort.

C’est ce qui explique ce « lâcher-prise » ?

Kynsie : Oui, un lâcher prise certain, un besoin urgent de s’exprimer par la danse, de regarder de plus près mes parts « d’ombres », avec un cœur honnête. L’inconscient parle à travers le corps, il traduit notre état émotionnel interne, je pense que dans cette tornade traversée, il y avait également beaucoup de douceur, d’ancrage et de magie. De tout ce processus personnel et créatif, à la fois soignant et émancipateur, ressort un profond sentiment de confiance et de reconnexion avec la nature, mes ancêtres et les esprits des personnes passées à qui j’ai voulu ici rendre hommage. C’est en faisant le montage de la vidéo que j’ai reconstitué le puzzle. Avec le recul, je me dis que cette démarche était étroitement liée au Culte des ancêtres.

L’EP Servis Kwéni est disponible depuis le 18 mars sur Bandcamp.

Écoutez le mix de présentation de Wave Arising ci-dessous.

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