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The Pan African Music Magazine
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Du désespoir à l’espoir naquit un répertoire : la guerre d’Algérie en musiques
Image tirée du film La Bataille d’Alger (1966, réal Gilles Pontecorvo)

Du désespoir à l’espoir naquit un répertoire : la guerre d’Algérie en musiques

Le 18 mars 62, il y a 59 ans, les Accords d’Évian mettaient fin à la guerre d’Algérie. Cette histoire, dont les cicatrices sont loin d’être refermées, est aussi une histoire de musiques. PAM revient sur quelques-uns de ces morceaux devenus des hymnes. 

Le 18 mars 1962, la signature des accords d’Évian marquent la fin de près de huit années de guerre et enclenchent le processus d’indépendance de l’Algérie, après 132 années d’occupation française. Alors que la colonisation mène à la destruction des identités et des repères, parce qu’il est plus facile de contrôler un peuple divisé, les Algériens sont parvenus à les conserver, notamment en résistant à travers l’art : « Les Algériens ont gagné la guerre par la justesse de leur combat, et la propagande des artistes, des intellectuels ou des écrivains militants comme Kateb Yacine, a été aussi importante que les armes », rappelle l’historienne Naïma Yahi pour la revue Memoria. À tel point que le Front de Libération Nationale (FLN) a même créé sa troupe artistique en 1957-58 à Tunis, sous la direction du dramaturge Mustapha Kateb avec un pan théâtral, et une branche musicale fondée par Ahmed Wahby. Basée dans la capitale tunisienne, elle réalise une tournée internationale pour sensibiliser à la cause algérienne et relater la violence du conflit, minimisée par les autorités françaises. Quand du désespoir à l’espoir nait, un répertoire coiffé des plus belles rimes, voici une sélection de onze morceaux qui ont accompagné la guerre d’Algérie ou rappellent sa mémoire.

Cherif Keddam Loghna Yagui

Aujourd’hui considérée comme un hymne kabyle, cette chanson du poète, chanteur et compositeur Cherif Kheddam (1927-2012) est au départ un chant patriotique destiné à rendre hommage aux chouhadas, notamment ceux du secteur de Tizi-Ouzou, en Kabylie (haut lieu de la résistance algérienne), dont il était originaire. Les chouhadas sont des martyrs (politique et/ou religieux), c’est-à-dire des moudjahids (combattants du FLN) morts pendant la guerre d’Algérie. 

Ahmed WahbyOuahran Ouahran

Né à Marseille d’un père algérien et d’une mère française, Ahmed Wahbi (1921-1993) est rapidement orphelin et grandit à Oran. Interprétant plus de 800 chansons au cours de sa carrière, il enregistre la majeure partie de son œuvre en exil à Paris, entre 1947 et 1957, avant de fonder la troupe musicale du FLN en 1958. Militant nationaliste, il participe à la tournée internationale de la troupe pour représenter la cause algérienne. Dans « Oran, Oran ! », une chanson qui sera reprise par Cheb Khaled, il raconte les difficultés de l’exil et devient un symbole de la musique oranaise. 

« Oran, Oran tu es perdue
Des êtres de valeur t’ont quittée
Exilés ils sont désorientés
Et l’exil est rude et traître
Je suis si plein de joie pour les enfants d’el Hamri
Ceux de Mdina Djedida et Sidi Lahouari
Jamais je n’oublierai mon pays, ma terre et la terre de mes ancêtres
Oran la ville de la jeunesse
Oran, j’espère que mon absence ne sera pas longue
Oran, je te promets que je serai parmi ma famille et mes amis
Avant de m’exiler, j’ai conseillé à des personnes de prendre soin de mon pays »

Cheb Khaled
Akli YahyatenYa Moujarrab

Né en 1933 à Aït-Mendes (Kabylie) Akli Yahyaten enchaîne les petits métiers et part pour la France durant les années 1950. Après avoir effectué son service militaire (on l’aura compris, sous le drapeau français), il se fait embaucher chez Citroën et consacre le reste de son temps à sa passion : la musique. Mais suspecté de collecter des fonds pour le FLN, sur dénonciation, il est incarcéré à plusieurs reprises. Et c’est en prison qu’il compose une partie de ses morceaux, dont « Ya Moujarrab » et « Yal Menfi » (1959). Des références qui lui apportent reconnaissance et figurent dans le catalogue des scopitones, ces juke-box qui diffusaient l’ancêtre des clips vidéos dans les cafés maghrébins de Paris, Lyon ou Marseille. 

« Le gardien passe son temps à nous surveiller dès qu’on regarde par la fenêtre
Il vient aussitôt à notre porte de cellule et nous emmène au mitard
Ils m’ont interrogé : pourquoi j’étais à la fenêtre ?
J’ai répondu : pour regarder la lune »

Akli Yahyaten
Akli YahyatenYal Menfi

Autre titre phare d’Akli Yahyaten, également composé en prison, ce morceau est une reprise en arabe dialectal d’un chant d’exil kabyle qui trouve ses racines en 1871. Au lendemain de la révolte de Mokrani — une importante insurrection kabyle dirigée contre l’occupant français, la plupart des leaders sont déportés en Nouvelle-Calédonie. « Yal Menfi » (Le Banni) raconte les souffrances endurées par les exilés algériens et en devient le symbole, toutes époques confondues. Le morceau sera d’ailleurs interprété en live par Rachid Taha, Cheb Khaled et Faudel en 1998.

« O mon coeur pourquoi es-tu dégoûté ?
La soupe est toujours la même
La gamelle est pleine d’eau
Et les cafards nagent dedans »

Akli Yahyaten
Dahmane El Harrachi Bahja Bidha

Dahmane El Harrachi (1926-1980) est un auteur-compositeur-interprète algérois. Ce titre est l’un de ses premiers enregistrements, en 1956 chez Pathé Marconi, et rend hommage à la ville d’Alger. Il est considéré comme un cheikh (maître) du chaâbi, la musique populaire algérienne qui trouve ses racines dans la musique arabo-andalouse, et dont on retrouve dans ce morceau des instruments phares comme le derbouka, le tar, la mandole algérienne ou encore l’alto. À travers son répertoire de près de 500 chansons, il a participé à la modernisation et au rayonnement international du chaâbi en chantant l’exil. 

Mohamed El Anka – El Amdou lilah

El Hadj M’hamed El Anka (1907-1978), surnommé le « Cardinal » du chaâbi pour en avoir été un précurseur et un de ses meilleurs représentants, interprète ce morceau pour la première fois dans la casbah d’Alger, le 3 juillet 1962. Soit le soir de la reconnaissance de l’indépendance de l’Algérie par le général De Gaulle. Face à une foule en liesse, il chante « Louange à Dieu, le colonialisme n’existe plus dans notre pays » et, pour un Maghreb uni, dédie son chant à l’Istiqlal — le premier parti politique marocain qui a lutté pour l’indépendance du Maroc et soutenu celle de l’Algérie. 

Djaâfar Beck Oh de Gaulle

Moudjahid, acteur, humoriste, producteur, chanteur… Djaâfar Beck, de son vrai nom Abdelkader Cherrouk (1927-2017), était un artiste complet. Avec la troupe du FLN, en 1958, il participe à la tournée internationale (principalement dans les pays arabes et asiatiques ainsi qu’en Yougoslavie) conduite par Mustapha Kateb pour faire connaître la guerre de libération nationale à travers des pièces de théâtre. Pionnier du sketch en Algérie, avec la conviction que le rire est « un moyen efficace d’éducation à la citoyenneté », il interprète d’abord des rôles dramatiques au sein de la troupe du FLN avant de rejoindre la télévision et la radio nationale après l’indépendance. Avec ce morceau, il laisse l’humour de côté et s’adresse directement à De Gaulle :

« Oh, De Gaulle, arrête d’aboyer : certes, nous ne laisserons pas les armes.
La guerre dure, et le combat se propage partout.
Si toi, au lieu d’aboyer, tu veux parler,
voici le F.L.N., prêt à écouter »

Djaâfar Beck
Cheikha NedjmaElbarrani

Terme utilisé au Maroc et dans l’Ouest algérien, les cheikhat désignent les chanteuses, musiciennes, danseuses et… les prostituées. Cheikha Nedjma pratiquait un raï traditionnel sur les thèmes de la religion, de l’exil du promis ou de l’amour avec notamment des chants d’initiation parfois très crus destinés aux jeunes filles.

L’une des plus illustres cheikhat est Cheikha Remitti (1923-2006), surnommée la « mamie du raï ». Un style qu’elle a accompagné et modernisé à travers un répertoire de plus de 200 chansons composées à la seule force de son esprit. Puisqu’étant analphabète, cette figure de la musique arabe n’a jamais écrit un seul texte. 

« Il faut se méfier de l’étranger
Mon chéri Kaddour est emprisonné
Toi mon bel étranger
Ne reste pas trop longtemps
Mon coeur devenu fou me dit qu’il est temps de me révolter »

Cheikha Remitti
La Voix des ArabesHymne des étudiants algériens

Vraisemblablement publiée en 1967, cette chanson patriotique algérienne composée par Ali Chelghem est devenue l’hymne des étudiants algériens. Rédigées en arabe littéraire par Moufdi Zakaria, dans un langage soutenu qui diffère de l’arabe dialectal, les paroles s’adressent à un public lettré et participent à l’affirmation d’une identité commune au lendemain de l’indépendance.

Slimane Azem – Ffegh ay ajrad tamurt-iw

Auteur-compositeur-interprète, Slimane Azem (1918-1983) naît en Kabylie et s’installe à Paris en 1937. Après la Seconde Guerre mondiale, il interprète ses premières compositions et en 1955, écrit ce morceau au titre évocateur : “Criquets, quittez mon pays”. Il y compare les colons français aux criquets qui dévastent les cultures et dévorent son pays, ce qui lui vaudra d’être censuré et suspecté par la République. 

Criquets, vous avez abusé du pays, je me demande pourquoi
Vous en avez rongé le coeur et dilapidé l’héritage de nos pères
Même si vous devenez perdrix, il n’y aura plus de concorde entre nous (…) Criquets, retournez d’où vous venez.”

Slimane Azem

Alors qu’il fut l’un des premiers artistes à demander l’indépendance de l’Algérie, au lendemain de la libération, le FLN considère cet illustre poète comme un traître et le bannit définitivement du pays. Une situation schizophrénique qui témoigne du positionnement du FLN vis-à-vis des artistes algériens durant la seconde moitié du XXème siècle. En les prenant tantôt pour cible, tantôt pour des héros, à l’image de Farid Ali (1919-1981) incarcéré par le FLN, avant d’être décoré par son président à sa mort… 

Doonquishoot – La bataille d’Alger (feat Diaz)

Les 132 années d’occupation française ont profondément marqué la société algérienne et continuent de bouleverser les trajectoires de ses descendants. D’IAM à Médine, en passant par Zebda, les artistes poursuivent la transmission de cette histoire souvent mal connue, mais toujours prégnante au-delà des frontières algériennes. En témoigne ce pionnier du rap algérien, Rabah Donquishoot qui en 2016 s’associait à Diaz, son partenaire au sein du groupe MBS (le Micro Brise le Silence), pour relater un des évènements les plus sanglants du conflit : la bataille d’Alger (janvier à octobre 1957). Le morceau reprend les images du film du même nom et sample un titre de la B.O. composée par Ennio Morricone, “Tema Di Ali”. À travers la figure d’Ali La Pointe, un jeune chouhada élevé au rang de héros national, les deux rappeurs s’expriment sur les inégalités qui datent de la colonisation et demeurent palpables.

Les ordres de Washington arrivent ici
Petit projet devenu grand
La mer c’est la victoire ; jamais ne s’éteindra le feu en nous
Tu nous entendras dans les informations
Des trottoirs aux Oscars
Ali se fait emprisonner à plusieurs reprises et jusqu’au bout,
Il clame haut et fort ‘vive l’Algérie’”

Rabah Donquishoot
Ahmed Wahby – Ettabia
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