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The Pan African Music Magazine
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Alpha Blondy : « l'énergie n'a pas d'âge »

Le « rastafoulosophe » Alpha Blondy vient de publier son nouvel album, Eternity. Il sera en concert au Bataclan à Paris le 9 juillet. L’occasion de lui demander des nouvelles d’un monde troublé. Interview.

Alpha Blondy ne change pas, les années glissent sur lui et ne laissent comme témoin de leur passage que la blancheur de ses cheveux. Les lunettes noires et les « tu-comprends – you-know » qui rythment ses prises de parole eux aussi sont toujours là, ses coups de gueule et ses jeux de mots, ses colères et ses éblouissements. Quarante ans et plus de 20 albums après l’inaugural Jah Glory où figurait « Brigadier Sabary », le rasta poue, le rasta fou, le rastaphoulosophe en a toujours gros sur la patate, et ne se prive pas de donner son avis sur les questions qui agitent notre monde. Une bonne partie des 18 chansons d’Eternity y est consacrée, et revient sur des thèmes qui lui sont chers : l’amour et la guerre, le pouvoir et l’argent, la souveraineté et l’indépendance… PAM les a passés en revue avec Alpha, le temps d’un café parisien.

Alpha Blondy, tu auras bientôt 70 ans, quand on atteint l’âge des doyens, comment est-ce qu’on se sent ?

Je ne suis pas conscient du temps. Dieu merci. Ma philosophie, c’est que tu as une mission à faire. Je calcule ma présence dans le monde par rapport à l’âge de l’univers, par rapport à l’âge du monde. Du coup c’est infime, les chiffres ne peuvent pas exprimer ce que je ressens. Je suis dans la dimension énergie, et l’énergie n’a pas d’âge.

Ton album, Eternity, comporte pas mal de réflexions politiques ou philosophiques : dans la chanson « Love Power » il est dit que « le pouvoir de l’amour finira par terrasser l’amour du pouvoir » : qu’est-ce qui t’a inspiré cette phrase ?

Le monde est entouré de ça, surtout dans le champ politique. Les politiques assoiffés de pouvoir ont oublié leur rôle principal, qui est l’homme : la gestion de l’homme, le bonheur de l’homme… Ils ont pris le couloir de l’argent qui est sans limite, et l’homme est celui qui met l’argent en valeur, quand ça devrait être le contraire. Voilà pourquoi la phrase « quand le pouvoir de l’amour vaincra l’amour du pouvoir, alors il y aura la paix en Afrique et dans le monde ». Parce que le monde aujourd’hui est victime de la course à l’argent. Des érudits, des banquiers ou des financiers. On a oublié l’homme, on ne peut pas faire de médicaments contre le cancer parce qu’il y a pas assez de financements. Attendez, qui fabrique ce putain de financement, et pour qui ? L’homme est le sujet principal de la création. Donc quelque part, moi je pense que les politiques devraient concentrer leur mission sur le bien-être de l’homme. L’argent nous a été donné pour pouvoir gérer la société. Pour pouvoir créer le bien-être de la société. On dira que c’est naïf, mais j’assume, c’est ma vision.

Sur cette chanson tu as invité le Ghanéen Stonebwoy qui fait partie de la scène dancehall, comment s’est faite la connexion entre vous ?

Dieu a voulu que Stonebwoy soit à Abidjan et qu’il vienne à ma radio pour faire la promotion de son album. Il y a vu mon fils et il a souhaité me rencontrer. Moi, j’étais en train de travailler dans mon studio à la maison. C’est pas loin de la radio et je l’ai invité chez moi. Ils sont venus et il a entendu le son « Love power » et il a dit : « oh papa, j’aimerais faire quelque chose là-dedans ». Donc je lui ai dit :  « open mic ! » et il a déchiré, on a trop kiffé ! Cela a donné un plus à la chanson. Il a fait ça one shot.

On voit bien qu’il y a un vrai regain du dancehall au Ghana. Comment tu perçois cela, vu de la Côte d’Ivoire qui a longtemps été le métronome du reggae en Afrique de l’Ouest ?

Je pense que le reggae fait son chemin silencieusement, de façon efficace, parce que les gens ont tendance à mettre le reggae dans les phénomènes de mode. La souffrance n’est pas une mode. Les injustices ne sont pas une mode. La famine, ce n’est pas une mode. La guerre, ce n’est pas une mode. Aussi longtemps qu’il y aura des injustices, de l’arbitraire, des guerres, des pauvres, des martyrs il y aura du reggae car ce n’est pas une question géographique. Le reggae est un don du ciel pour qu’on puisse dire des choses que les politiques ne disent pas ou ne disent pas assez.

Justement, ton titre « Pompier pyromane », qu’est-ce qui te l’a inspiré ?

Pour avoir travaillé avec les Nations unies, je me suis toujours posé la question : c’est quoi ces deux poids, deux mesures ? Pourquoi il y a autant de guerres sur la terre ? Après la seconde guerre mondiale, après les animosités et les bestialités que les hommes ont vécues et traversées, l’humanité s’est dotée de cette organisation pour éviter que cela se reproduise. Alors pourquoi les cinq membres permanents du conseil de sécurité sont les cinq plus grands marchands d’armes sur la terre ? Il y a un conflit d’intérêt, on ne peut pas ne pas poser cette question. En plus, dans toutes les grosses guerres, ce sont les cinq membres permanents qui sont toujours impliqués. Ils ont pris différents masques comme l’Otan. A un moment donné il faut qu’on les ramène à la raison, à leur ADN. Leur ADN, c’est de protéger le monde des guerres. C’est éviter que les humains s’entretuent… Le problème qui se passe actuellement en Ukraine, c’est que les membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies ont sacrifié les Ukrainiens sur l’autel de leur géopolitique. Ils se servent des Ukrainiens pour essayer de nouvelles armes. C’est criminel, ce n’est pas leur mission. Voilà « Pompier pyromane ».

Et les dirigeants africains, dans tout cela, que peuvent-ils ? On leur reproche souvent d’être les marionnettes des Occidentaux.

Je ne dirais plus marionnettes, ils sont victimes de ce qu’on appelle l’« épistémicide ». L’Africain n’a pas confiance en l’Africain, il croit en tout ce que les Européens lui diront. Les Africains n’ont plus confiance en leurs propres sciences, ils n’ont plus confiance en leur personne parce qu’ils ont été déconstruits pendant 400 ans avec l’esclavage occidental et avec l’esclavage arabo-musulman, donc c’est des gens déconstruits qu’on doit reconstruire, et nos dirigeants ne sont pas des marionnettes mais des malades, des malades d’épistémicide.

Comment tu le définis, cet « épistémicide » ?

C’est la mort de la science de l’autre, c’est dire : que ce que toi tu penses n’est rien, ta religion c’est du fétichisme, c’est nul, ta médecine c’est zéro, tout ce qui est valable c’est la médecine occidentale, européenne et même toi, en tant qu’entité, tu es un sous-homme. Donc tout le monde peut se permettre de faire faire de toi ce qu’il veut, on peut t’enchaîner comme quand on a pensé que le noir n’avait pas d’âme… on peut tout se permettre. On t’a appris à te haïr, à ne pas t’aimer, tes populations se dépigmentent, tes jeunes viennent se noyer par milliers dans la Méditerranée et toi aussi, en tant que président Africain tu es victime de cette maladie, de cet épistémicide, parce que pour faire quelque chose, tu attends que la France vienne défendre ta souveraineté. C’est comme l’esclave libéré qui ne sait pas où aller : il retourne dans la maison du maître…

C’est ce que dit Cheikh Anta Diop, dont on entend un extrait de discours sur ton morceau justement baptisé « Epistémicide ».

Exactement, ça se voit avec nos présidents. Ils sont indépendants mais ils sont encore accrochés à la jupe de la France, donc c’est au-delà du marionnettisme, c’est pathologique !

Tu nous avais habitués à la mise en musique des discours d’Houphouët-Boigny, là ce sont trois intellectuels, de trois générations différentes : Cheikh Anta Diop donc, Aminata Traoré, et enfin Fatou Diome. Qu’est-ce qui a guidé le choix de ces trois différents points de vue ?

Parce qu’ils disent tous la même chose vraiment, comme tous les chemins qui mènent à Rome. Et ce qu’ils disent c’est 1+1+1 = épistémicide. C’est là que tu comprends que même ceux qui continuent d’accuser l’Europe, ils sont atteints d’épistémicide parce qu’ils sont incapables de se remettre en cause. Plus de 60 ans après nos indépendances, comment se fait-il que l’Union Africaine soit incapable de défendre la souveraineté des États africains : 54 États. Comment se fait-il qu’ils n’ont pas pensé à transformer nos matières premières, pas pensé à former une armée africaine ? On vous a esclavagisé avec la force des armes, on vous a colonisé avec la force des armes, qu’est ce que vous n’avez pas compris ? Qui te défendra à ta place ? Et un continent aussi fertile que l’Afrique, pourquoi n’avez vous pas développé la culture vivrière ? vous avez le mil, le riz, le maïs, les tubercules à foison.. pourquoi faut-il commander le riz de Thaïlande, pourquoi faut-il dépendre du blé de l’Ukraine et de la Russie ? Vous avez le pétrole, mais il n’y a aucune société africaine qui traite le pétrole. Vous avez le diamant, l’or, mais mis à part en Afrique du Sud, il n’y a aucune société africaine qui gère votre or…

C’est ce que tu chantais déjà dans la chanson « Les imbéciles »

« Les imbéciles » aussi sont victimes d’épistémicide, voila pourquoi je parle de reconstruire l’homme noir : que ce soit en Afrique, aux États-Unis, dans les îles, en France… qu’il ne se contente pas des travaux subalternes, ok, on l’a habitué à sa chaîne mentale, il faut en sortir et changer le mindset, changer la mentalité. Et là ce n’est pas accuser quelqu’un car les Français eux aussi ont leurs chaînes, le français lambda lui aussi est enchaîné mais il ne le sait pas. Pour mieux l’enchaîner, on brandit la misère de l’Africain, et le Français se dit “oh putain, on a de la chance”. Non vous n’avez pas de la chance, c’est ce qui avait révolté les gilets jaunes car ils avaient compris qu’on utilisait la misère des Africains comme un tranquillisant pour eux.

En 1998, tu chantais « Armée française, allez vous en » puis quinze ans plus tard tu saluais l’intervention de la France dans le conflit post-électoral ivoirien : comment expliques-tu ces variations ? 

Les accords militaires entre les États souverains, ce n’est pas installer une armée dans un pays. Quand les accords sont activés, c’est que tu es en danger et que tu peux m’appeler, c’est ce qui s’est passé en 14-18 et en 39-45 :  je viens, ok. Et la même chose doit se produire quand moi j’ai besoin de toi pour m’aider pour une situation dangereuse. Je peux t’appeler. Ce sont des accords mais il faut qu’ils soient dans le respect de l’un et de l’autre, pas des accords comme l’amitié entre le cheval et le cavalier. Pourquoi y’a pas de bases militaires africaines en France, voilà ce que je dénonçais. Pourquoi la France doit-elle nous imposer des présidents et trouver une justification de sa présence militaire en disant :”on est là pour te protéger”, cette France qui nous parle de démocratie, et c’est deux poids deux mesures.

Je ne suis pas dans une posture guerrière, mais dans une logique de respect. La même France ne peut pas dire après “tel est dictateur”, c’est vous qui les cautionnez, c’est vous qui les avez mis là, voilà pourquoi quand vous les convoquez, ils accourent la queue entre les jambes dans des réunions bidons que nous appelons « la dictée ». Il viennent prendre les ordres ; et puis un truc très simple : cette fameuse affaire de CFA : moi je ne suis pas un économiste. Je venais d’un concert quelque part en Afrique et j’arrivais en France, aucune banque française n’a voulu changer mon CFA. Pourquoi ? Cette monnaie qui est garantie par la France, qui est même fabriquée en France, pourquoi la France n’en veut pas ? C’est quoi cette monnaie de singe, y’a un manque de respect. C’est révoltant. Et je ne peux pas dire que je vais juger la France pour ça, je n’en ai pas le droit. Mais je peux demander aux présidents : c’est quoi ? expliquez moi ! vous n’arrivez pas à l’expliquer correctement. Vous m’en mentionnez sur un champ économique : la convertibilité etc… Pourquoi voulez-vous m’étourdir avec vos savoirs limités d’économistes ? Ce sont des questions simples et bêtes que je pose, je veux quelque chose d’équitable, je veux qu’on m’explique. Ce que je vois n’est pas compatible avec ce qu’on me dit : je suis en droit de poser des questions.

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