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The Pan African Music Magazine
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Tanzanie, Comores : Le twarab est en voies

En Tanzanie comme aux Comores, le genre poursuit son évolution, et s’hybride aujourd’hui au jazz ou au rap, comme à la rumba. Autant de nouvelles voies présentées à Moroni lors d’un festival dédié. PAM y était.

« Un folklore qui ne se mélange pas, c’est un astre mort ! » cette sentence de Jean-Rémy Guesdon, directeur de l’Alliance française qui accueillit en mai 2022 le premier festival de musiques d’influence twarab, aura guidé une partie de sa programmation. Bien sûr, il s’agissait de mettre à l’honneur cette hybridation aussi récréative que créative née à la fin du XIXème siècle de la volonté d’un sultan de Zanzibar de reproduire les grands orchestres égyptiens qu’il venait découvrir lors d’un voyage au Caire, et qui deviendra la bande-son des Comores à partir des années 1960. Mais il était aussi question de permettre à certaines de ses évolutions actuelles de se mettre en scène.

Tarab+jazz = tarajazz

Parmi celles-ci, le TaraJazz fit forte impression, par son mélange abouti entre le jazz afro-américain et le taarab tel qu’il se joue encore aujourd’hui du côté des côtes de Dar Es-Salaam. « En 2016, c’était la première fois que l’on tentait ce type de rapprochement. J’ai essayé de développer ma vision à partir de cette tradition solidement ancrée dans notre identité nationale. », résume d’emblée le pianiste et leader Suleiman Makame, qui enseigne à la Dhow Countries Music Academy, une école intégrée à une ONG située à Zanzibar. A ses côtés, le contrebassiste Mahsin Basalama et saxophoniste et oudiste Hassan Mahenge, tous deux également enseignants et vivant non loin de Stone Town, sont au diapason, participant activement à l’élaboration de ce répertoire basé sur des mélodies traditionnelles réarrangées autant que sur des compositions originales. « Quand nous établissons le répertoire, c’est un processus de composition collectif, ça fait l’objet de discussions car il y a certaines harmonies qui peuvent sembler tout à fait hérétiques aux oreilles d’un amateur. C’est un sujet de débat sans fin entre nous », dit le premier. « Nous nous appuyons sur les mélodies du taarab, en leur injectant les principes harmoniques du jazz et plus largement des musiques afro-américaines, et en allant chercher les rythmes traditionnels de Zanzibar et plus largement de Tanzanie, c’est vraiment une forme hybride. », complète le second.

Le Tarajazz sur scène

Ces trois-là forment le triangle équilatéral d’une formule qui parvient à dépasser le cadre de cette musique extrêmement codifiée, tout en conservant le grain si spécifique qui qualifie toute son originalité, à l’image de la chanteuse haute en couleurs qui complète avec un jeune batteur le TaraJazz. « Elle vient de la tradition du taarab, dans laquelle elle joue régulièrement, mais aussi des musiques plus pop, comme le r’n’b. Nous sommes africains, et cela s’entend : on ne joue pas du jazz, on n’entend pas le rythme comme les Américains.  Entre le taarab et le jazz, il y a la musique afro, un continent sonore. » Le résultat laisse pantois tant la greffe entre ces musiques qu’un océan et même un continent séparent semblent avoir pris.  « Beaucoup d’Européens nous disent qu’on aurait toute notre place sur les scènes européennes. Mais encore faut-il avoir les contacts, une personne qui s’occupe de nous. Et puis même en Tanzanie, ce type de mix est très nouveau. Il faut du temps, tout comme nous avons pris du temps avant de stabiliser notre son», reprend Hassan Mahenge qui à l’alto se réclame de Charlie Parker, non sans citer Fela comme une influence majuscule en termes d’arrangements. Plus généralement c’est toute l’Afrique qui swingue dru qui transpire dans leurs musiques. « La scène sud-africaine du jazz est un bon exemple de réussite en termes de mix d’influences. Nous cherchons pareille consistance, mais cela prend du temps. Nous avons plus de 125 tribus différentes en Tanzanie, avec chacune sa propre tradition rythmique. Et comme en Ethiopie, nous utilisons des gammes pentatoniques, le même type d’échelle musicale, et dans le taarab comme dans leur musique, il y a beaucoup de rythmes impairs. Cela créé forcément des conditions objectives pour établir un parallèle. » Reste désormais pour ce quintet – autrefois septet – de trouver des canaux de diffusion et d’essaimer auprès d’une jeunesse en prise avec les musiques plus connectées sur le Net. « Quand on s’est lancés dans ce projet, beaucoup nous ont dit ‘mais que faites-vous ?’ ils ne pouvaient pas comprendre qu’on fusionne avec le jazz, une musique qui n’a quasiment aucun écho à Zanzibar. Et j’ai peur que ce soit encore le cas si l’on se revoit dans vingt ans ! », conclut dans un sourire qui en dit long Mahsin Basalama.

Uwaridi female band

C’est aussi de Tanzanie que vient le Uwaridi Female Band, un combo de taarab exclusivement féminin. Une première, avec violon et cajon, percussions et accordéon, voix haut perchées et rythmiques affûtées, où les mélopées orientales sont boostés par la culture bantou. Si ces onze femmes s’inscrivent dans le sillon des aînés, elles n’en offrent pas moins une relecture encore plus fortement teintée de leur culture swahili. « Nos textes abordent par exemple la condition de la femme africaine, mais aussi des questions d’ordre sociétal, comme le changement des mœurs », résume Rahmah Ameyr qui dirige la manœuvre d’une formation qui promet de baux lendemains malgré son jeune âge – elle est née voici deux ans avec des anciennes élèves de la Dhow Countries Music Academy, véritable vivier de jeunes talents et brouet d’idées. Pour elle, l’enjeu est double : parvenir à démontrer qu’un tel combo peut voyager au long cours et montrer par leur exemplaire réunion à toutes les jeunes filles de Tanzanie qu’il est possible de s’émanciper des chemins tout tracés. Objectif doublement abouti si l’on en juge de leurs prestations, où la musique du taarab, jouée selon les canons de la plus stricte tradition instrumentale, s’enrichit d’influences locales, comme muziki wa dansi et kidumbaki. Le public du festival fut tout ouïe.

Salim Ali Amir
Twarab+rap = twarap

Du côté des Comores, le twarab connaît aussi de nouvelles mutations depuis quelques années. L’influence des « je viens », le surnom donné à ceux de la diaspora qui rentrent (en vacances bien souvent) au pays, n’y est pas étrangère, mais pas déterminante. Il n’est en effet pas rare désormais d’entendre dans les mariages, là où le twarab se déploie depuis cinquante ans, des DJ mixer cette forme héritée de leurs aînés aux trouvailles de l’ère numérique. En ce sens, ils s’inscrivent dans le chemin tracé dès les années 1980 où nombre d’orchestres au grand complet de l’archipel comorien ont dû muter avec l’apparition des synthétiseurs et de la batterie. Résultat : plus ou peu de violon, oud et accordéon. C’est le cas de l’orchestre de Salim Ali Amir, un des trop rares à être restés sur place pour créer, quitte à monter le bien-nommé Studio 1, premier studio d’enregistrement digne de ce nom. Ce chanteur et claviériste s’est imposé hors de cette tradition, avant d’y revenir sur le tard, la cinquantaine passée, avec un album qui connut un vaste écho. Pour lui, le futur du twarab, c’est Dadiposlim, un chanteur qui comme lui maîtrise le chant oriental appris dans les écoles coraniques et y ajoute la touche afro-pop de sa génération. « Il a tout pour plaire. », assène son aîné. Et si l’on en juge son succès depuis sa participation en 2018 à The Voice Afrique, il est sur la voie du succès, notamment grâce à manière de redonner un écho au twarab dans une version 2.0. Sa vidéo de Sikomi essaima la bonne nouvelle sur les réseaux. Au printemps 2022, Dadiposlim était en train d’enregistrer avec Diamond Platnumz, star tanzanienne qui a relu entre les lignes des chansons du répertoire classique.

Dadiposlim – Taratibu (Official Music Video)

Cinq ans plus tôt, Cheikh MC le pionnier du rap conscient aux Comores signait un explicite « Djibuwé« , une reprise d’un classique du répertoire twarab où il partage le micro avec la chanteuse Samra. « J’avais le complexe du rappeur engagé, hardcore, où je ne me voyais pas chanter de manière mélodique, comme c’est le cas dans le twarab. Ça a pris du temps avant d’oser faire vraiment le saut : mais aujourd’hui c’est mon plus gros succès ! » Un succès qui parvient à transcender les querelles de générations, comblant aussi bien sa maman que les jeunes enfants, et à le remettre d’équerre avec son identité, lui qui chaque week-end a grandi aux sons du twarab, live et direct. « La poésie comorienne a influencé les chanteurs actuels, et cela change forcément la nature de ton flow. Des choses comme le faswaha (quand quelqu’un prend le micro en improvisant pendant une heure dans un mariage un peu à la manière des griots), qui créé des émotions chez le public, je peux aussi m’en nourrir. Les intonations, la manière de phraser, le storytelling, il y a beaucoup à apprendre d’eux ! » Lui se rêve désormais grimper sur scène avec l’orchestre classique au grand complet, sans oublier le nécessaire DJ, pour sonner l’heure du twarap.

Cheikh Mc sur la scène de l’alliance française de Moroni

C’est aussi le cas de Chebli Msaidie, musicien bien connu du milieu musical afro-parisien, qui est revenu au pays. Son père dirigea un grand orchestre, lui parlant aussi bien d’Oum Kalthoum que de Franco, et c’est désormais lui qui a la responsabilité de cet ensemble qui structure l’esprit communautaire dans son village de Ouellah. A cinquante ans, il est aujourd’hui pleinement investi dans ce pays, suite au décès de son fils alors qu’il venait de publier un recueil Le chemin du twarab, qui donnait une trace écrite à cette culture de l’oralité. Intarissable sur le sujet, Chebli ne manque jamais de pointer que les esprits étaient plus ouverts dans les années 1970 et 1980, et que lorsque le twarab s’acoquina au synthé, le résultat fut sidérant. A l’écouter, aujourd’hui l’heure du noutwa – ou newtaa, en version tanzanienne – a sonné. Traduction : la bande-son de la nouvelle vague à l’image de Wadjizi, un thème du twarab relooké façon synthétique. « Tout est parti du principe que des jeunes qui viennent du hip-hop ou ceux qui sont sevrés de musiques africaines peuvent injecter cela dans le twarab, une musique qui fait partie de leur ADN. Il y a une manière d’écrire, de chanter, mais musicalement il s’agit d’apporter d’autres rythmes. Comme quand je reprends Parfum, un classique, ou Tidjara, une chanson que faisait mon père, avec des rythmiques plus congolaises. C’est un nouveau genre, avec du zouk, de la rumba, et même des guitares rock. Le newtaa, ce n’est pas une nouvelle world music, c’est une nouvelle frontière des Comores, c’est les Comores more. »

Photos interface prod avec l’aimable autorisation de l’alliance française de Moroni.

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