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Lass : le jeune homme et la mer
Lass, lors de son concert au Festival Rio Loco de Toulouse, le 15 juin 2022 © Bernard Aiach

Lass : le jeune homme et la mer

Le chanteur sénégalais installé en France était au festival Rio Loco de Toulouse et poursuit sa tournée. Son tout premier disque, Bumayé, vient de sortir. Interview d’un jeune homme qui a bravé l’océan des doutes pour assouvir sa passion, chanter.

Côté musique, c’est lui qui a ouvert le festival Rio Loco, édition 2022, en offrant par 38° C un concert qui réussit à embarquer le public, jeunes et vieux, dont beaucoup ne le connaissaient pas encore. Dans les jours suivants, il enchaînait deux lives en maison d’arrêt pour remonter le moral des détenus (une tradition du festival). C’est que Lass, Lassana Sané à l’état civil, est à sa manière un optimiste acharné qui a su garder intacts ses espoirs et envies, malgré les avaries d’une vie qui n’allait pas de soie. C’est sans doute cette abnégation-là, cette force de vie, qui lui ont forgé cette voix si particulière, charriant avec elle le sel et le sable de l’amer, et la douceur de la vie. Car c’est là, au bord de l’océan, qu’il passa de longues heures seul à chanter, comme un certain Salif Keita dont on se souvient, gamin, qu’il chantait pour chasser les oiseaux menaçant les champs de son père. Un homme, une voix, et la nature comme seul témoin. Voila. L’amour aussi, qui mènera Lass jusqu’en France, où il monte enfin sur scène en 2009 et rencontre Bruno « Patchworks », le producteur et architecte musical du collectif Voilaaa. Agent de sécurité le jour, Lass redevient chanteur la nuit et enregistre trois titres sur Des Promesses, le second volume du collectif lyonnais. David Commeillas, directeur artistique chez Chapter Two records, devient fan de sa voix et le présente au duo électro Synapson qui avait déjà remixé le fameux « Djon Maya » de Victor Deme. Ensemble, ils enregistrent « Souba », une des toutes premières chansons que Lass avait écrites pour se donner du courage. Elle fait un malheur sur les plateformes et propulse le chanteur dans une nouvelle dimension, prêt -vingt ans ou presque après ses débuts- à se lancer dans une carrière solo. Son premier et très éclectique album Bumayé, est sorti le 17 juin, et récapitule cet itinéraire. Pour PAM, Lass est revenu sur son enfance et sur les moments-clés qui ont forgé sa voix et sa personnalité. Retour dans la banlieue de Dakar, quand il était encore un jeune homme qui regardait la mer.

Peux-tu nous parler de ton enfance au Sénégal ?

Moi, je viens de Mbatal (une banlieue de Dakar, ndlr). En suivant la mer, il y a Thiaroye sur mer, puis Mbatal, un village de pêcheurs au bord de l’eau. Ça dépend de la grande commune de Pikine.

Mon père est décédé en 1983, ma mère vendait des légumes et gagnait juste de quoi nous faire manger, mais je n’avais pas d’argent pour les transports jusqu’au lycée de Rufisque. J’avais un ami qui avait un babyfoot que je tenais pour lui, et je piquais dans la caisse du babyfoot pour aller à l’école. Parce qu’il faut mettre 25 francs CFA pour jouer, et moi je gardais quelques unes de ces pièces de 25 francs pour payer le transport. Parfois je n’avais pas la somme et au bout d’un moment, les apprentis (qui encaissent le prix du voyage auprès des passagers, ndlr) en avaient marre de moi qui ne pouvais pas toujours payer, parce qu’on était vraiment très pauvres. Mes frères sont partis à l’armée pour essayer de faire carrière, et moi je suis allé à la plage pour travailler avec les pêcheurs. C’était compliqué de devoir trouver l’argent pour aller à l’école tous les jours, donc au bout d’un moment, tu décroches, tu n’y vas plus. Beaucoup de mes copains ont arrêté l’école, presque tous. Même ceux qui aimaient. Pour les mêmes raisons. Moi, j’ai arrêté en terminale. 

Avec quelles perspectives? 

Je me suis retrouvé dans ce cas de figure où tu as arrêté l’école très tôt, tu n’as pas appris de métier manuel, et là tu te retrouves dans le quartier avec que des envies que tu ne peux satisfaire. Tu veux avoir un bon jean, de belles paires de chaussures, tu ne peux pas. Moi j’avais la chance d’avoir la mer à côté mais à un moment, pour attraper du poisson, il fallait aller de plus en plus loin en haute mer et les pirogues n’étaient pas taillées pour ça. Les jeunes qui habitaient près de plages, ce sont souvent ceux-là qui sont partis en Europe les premiers : ce n’est pas seulement que la vie était dure, c’est aussi qu’ils partaient hyper loin pour chercher le poisson, et ils sont allés tellement loin qu’à un moment, ils ont commencé à voir les lumières de l’Europe. C’est comme ça que les premiers sont partis avec les pirogues. Une fois que les bonnes pirogues sont parties, il n’y en a plus. Une bonne pirogue, chez nous, il faut la préparer pendant cinq ans et la mettre à l’eau le temps que le bois prenne l’eau, et quand le bois a bien pris l’eau, alors il ne peut plus l’absorber et c’est là que tu as une bonne pirogue. Donc quand les jeunes, surtout ceux de l’intérieur, veulent rapidement se préparer une pirogue qui n’a jamais été dans l’eau, arrivés en haute mer, la pirogue se fissure. Moi, la moitié de mes copains d’enfance est décédée comme ça. Certains, on n’a jamais retrouvé leur corps. Quand je pars au village, j’évite parfois les mamans, car certaines espèrent encore revoir leur enfant, car elles n’ont jamais vu de corps, et quand j’y vais, il y a des situations tellement tristes….

Lass – Mo Yaro
​​Choisir la musique, ce n’était pas le chemin le plus facile ?

Il y avait des groupes qui émergeaient et dès que tu voyais l’un de ces jeunes à la télé, tu te disais qu’il avait réussi…  Ils avaient des habits comme les Américains. La musique, nous on faisait ça pour draguer les filles… Et quand on faisait des petits concerts, on me disait « t’as une belle voix ». Alors un jour, je me suis assis sur la plage et je me suis dit : soit tu veux aller chaque jour en mer pour revenir avec peu de poisson, soit tu veux être chanteur : mais pour être chanteur, comment faire ? Je n’avais pas la réponse, jusqu’au jour où les gars de Daara J sont venus habiter dans mon quartier : j’allais les voir tout le temps, j’ai forcé leur connaissance, je leur apportais du poisson… jusqu’à ce qu’on devienne de vrais amis.

Moi je voulais voir comment ils faisaient pour écrire, pour faire des bonnes chansons. C’était une bonne école. On était tout le temps ensemble et moi j’ai l’esprit d’observer les gens. Quand ils allaient en studio, quand ils faisaient des séances d’écriture, j’écoutais, je regardais. J’enregistrais les chansons et je les repassais en boucle, pour voir où ils respiraient etc… J’ai passé mon temps à écouter comment les autres faisaient. Et je suis allé écouter d’autres influences, comme Oumou Sangaré que j’aime beaucoup, elle est du même registre pour moi que Yande Codou (Yande Codou Sene, cantatrice et griotte sérère, ndlr), mais aussi Aicha Koné, l’afro-cubain du Baobab, j’usais les cassettes que je piquais à mes grand frères. J’essayais de chanter comme les autres…

J’ai lu que tu t’entraînais en chantant à la plage…

J’étais sensible à la voix. J’adorais Garnett Silk par exemple, mais aussi Yande Codou Sene. Pour moi c’est une extraterrestre qui chante. Et je me demandais comment elle faisait parler ses cordes vocales. Nous on a pas été à l’école de musique, alors du coup on n’a pas toujours les bonnes infos pour savoir comment entraîner sa voix. J’avais des amis qui m’ont dit qu’il fallait chanter à la plage, crier… À 19 ans, après la prière du matin, j’allais à la plage et j’essayais toujours de chanter plus fort que les vagues, parce qu’il faut s’entendre. Et aussi à la plage, il n’y a pas d’écho. Alors quand je rentrais à la maison, j’avais la voix cassée. C’était une formation. Je ne le ferais plus aujourd’hui, j’ai fait ça tous les jours pendant deux ans et ça m’a donné une grosse voix.

Une grosse voix, c’est à dire ? 

Une voix qui, quand elle chante, tout le monde se tait. Ce n’est pas le volume, c’est le son lui-même ; Yandé Codou disait dans une interview qu’elle ne chantait pas avec la bouche mais avec le ventre. Après quelques recherches, j’ai vu qu’il faut bien travailler le diaphragme… et je suis retourné à la plage chanter avec cette technique. Aujourd’hui, je la travaille trois fois par jour. 

photo Matar Mbengue / avec l’aimable autorisation de Chapter Two records
Un certain nombre de tes amis ont choisi les pirogues. C’était l’époque où au Sénégal on disait « Barça ou Barsakh » (« Barcelone ou la mort »). Tu y as songé toi aussi ?

La question s’est posée d’aller en Europe mais je n’avais même pas les moyens de payer les passeurs, donc j’ai même pas essayé de savoir et j’ai continué vraiment sur la musique, d’autant qu’à ce moment-là, Daara J m’a fait enregistrer un morceau qui s’appelle « Souba Dakheu tay », « demain sera mieux qu’aujourd’hui ». Dans ce morceau je dis que même si c’est dur, il faut mettre dans ta tête que le jour va se lever même si la nuit est hyper sombre. Tu vas traverser des périodes difficiles de ta vie, mais il faut que tu sois fort, ça va passer (c’est cette chanson que je vais réenregistrer plus tard dans une nouvelle version  avec Synapson).

Tu te parlais à toi-même, pour t’encourager ?

Je me parlais à moi-même et aussi aux jeunes qui m’entourent. Il y avait ceux qui devenaient bandits, alors si tu n’es pas fort, tu les suis, et tu es perdu. Cette chanson donc je l’ai enregistrée, mais qu’en faire ? Il faut connaître quelqu’un qui t’introduit. Daara J l’a amené en France à un Dj qui a commencé à la jouer un peu. Et ça m’a donné beaucoup de courage : ma musique d’autres personnes l’écoutent, donc d’autres vont l’écouter encore. C’est l’ancre qui m’a retenu au pays : j’ai une maquette, je peux montrer que je suis un chanteur. 

Et dans cette période il y avait MySpace : j’avais un ami qui m’avait parlé de ce nouveau site où tu pouvais mettre ta musique, et d’autres gens peuvent la découvrir. Alors avec un ami, j’ai créé une page avec ma bio, le morceau « Souba Dakheu tay », et le lendemain je vois un message . « Ce que vous faites ça me plait, je n’ai jamais écouté du reggae en langue wolof » m’écrit cette jeune française. Et d’échanges en échanges, elle a décidé de venir ici.  C’était il y a plus de 17 ans.

Elle est devenue ta femme, et la mère de tes deux enfants. Après deux ans ensemble au Sénégal vous décidez de venir tous les deux en France.  Comment se passe ton adaptation à la vie d’ici ?

Ça, ce sont des périodes noires, parce que quand tu arrives tu n’as pas encore chopé les codes d’ici, comment ça marche. Et quand tu arrives tu n’as pas de boulot, tu n’as pas de métier. Chanteur, ça ne va pas marcher tout de suite ! Et pour la pêche… à Roanne, y’a pas la mer (rires). C’était dur même avec madame, elle partait au boulot, mais moi j’étais toujours à la maison. Tous les matins, j’allais faire le tour des agences d’intérim, ils m’ont tellement vu qu’ils me disaient de partir. Il fallait que je trouve. J’ai compris rapidement qu’il fallait faire une mise à jour, recommencer à zéro. Il fallait d’abord que je trouve du boulot, et après on pourrait parler de musique. En même temps, avec Facebook, j’ai envoyé des messages à tous les musiciens que je voyais, à tel point que Facebook m’a bloqué pendant un mois. Certains m’ont répondu, dont un gars qui gère un sound system à Villefranche sur Saône. J’y suis allé et je n’ai pas lâché le micro. Personne ne voulait le prendre. Et c’est devenu mon premier concert, en 2009. On a commencé à avoir des dates avec le sound system, mais c’était vraiment reggae. Jusqu’à ce que je rencontre Bruno « Patchwork » à Lyon, il m’a dit « ce serait tellement bien que tu fasses aussi d’autres choses, pas que du reggae », et du coup sur le Voilaaa volume 2 j’ai fait trois titres avec lui. Il a commencé à m’orienter, tout doucement, parce qu’il connaît tellement de choses… Il a produit la moitié des morceaux de mon album. 

L’album justement, qui vient de paraître le 17 juin, s’appelle Bumayé. C’est ce que criait le public zaïrois à Mohamed Ali en 1974 lorsqu’il combattait Foreman. Bumayé, en lingala, ça veut dire « tue-le ». Pourquoi ce titre? 

Ça veut dire tue-le mais ça veut surtout dire « vas-y », les gens ne voulaient pas forcément qu’Ali tue Foreman. Mais le mot te donne du courage, c’est pour t’encourager à te dépasser.

Moi, j’ai pris ce mot pour dire que l’Afrique, ce n’est pas nos vieux politiciens qui vont la développer, il faut que les jeunes prennent l’Afrique en main. Dans ce combat qui a commencé, on appelle chacun à prendre les bonnes décisions : là où tu es, quelque soit ta place, ta fonction, il faut que tu penses à l’Afrique, à l’intérêt commun. C’est l’intérêt privé qui a causé tous ces dégâts, les gens qui signent des contrats pour eux et leur famille.. Au final, c’est le plus pauvre qui va en pâtir. Bumayé c’est une message de fierté, d’émancipation et d’espoir dont tout le monde peut s’inspirer. 

Lass – Bumayé
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