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Yaniss Odua: “Dans le reggae, on parle de choses concrètes qui peuvent nous élever”
@Koria

Yaniss Odua: “Dans le reggae, on parle de choses concrètes qui peuvent nous élever

Le reggaeman natif de la Martinique vient de publier Stay High, son septième album. Il y montre encore une fois sa capacité à se révolter face aux inégalités. Il en parle à PAM dans cette interview.

Figure du reggae français, le Martiniquais Yaniss Odua vient de publier le septième album d’une riche carrière. C’est à l’âge de dix ans qu’elle démarre, sous l’impulsion de son cousin et chanteur de dancehall, Daddy Harry. Habitué à répéter ses chansons et l’accompagner dans les soundsystems, le jeune Yaniss est invité par son cousin à prendre le micro pendant l’un de ses shows. Un premier essai transformé quatre ans plus tard avec son premier projet, qui reprendra le nom « Little Yaniss » sous lequel Daddy Harry l’avait présenté au public lors de sa première scène improvisée.

 Ensuite, le jeune Yaniss féru de dancehall dévore les cassettes de Reggae Sunsplash – le festival de Reggae culte qui se déroule depuis 1978 en Jamaïque et se passionne pour des artistes tels que Lieutenant Stitchie, Papa San, General Degree… Mais c’est avant tout l’esprit revendicatif du reggae qui l’inspire, et ceux qui l’incarnent : Jacob Miller, Bob Marley ou bien Tiken Jah Fakoly, avec qui il chantera le classique « Y’en a marre ». En 1998, à l’âge de 20 ans, il déménage à Paris, et démarre bientôt une carrière musicale.

 Après cinq albums sortis entre 2002 et 2017, des dates aux quatre coins de la planète, de la Colombie à la Nouvelle-Calédonie en passant par la Côte d’Ivoire et Tahiti, Yaniss Odua revient avec « Stay High ». S’il a eu sa période jungle/drum & bass, cet ambassadeur du dancehall français revient avec 14 titres de roots reggae mis au goût du jour qui mêlent le travail de beatmakers modernes et les rythmiques basse/batterie enregistrées en Jamaïque par les musiciens du légendaire producteur-réalisateur Clive Hunt. Du beau monde, et plus encore si l’on ajoute les invités du reggaman : le martiniquais Kalash, le ghanéen Kelvyn Boy, mais aussi le groupe Danakil et la plus parisienne des cariocas, Flavia Coelho.Belle équipe donc, au service des thèmes chers à Yaniss Odua : spiritualité guidée par le rastafarisme, pauvreté, oppression raciale, exclusion sociale… autant de sujets qu’il a abordé dans l’interview qu’il nous a accordée.

Avant ta première scène avec ton cousin Daddy Harry qui écumait les sound systems, quels sont les premiers souvenirs musicaux qui t’ont touché ?

La première fois que j’ai vu mon cousin Daddy Harry sur scène, ça m’avait interpellé. Il avait chanté un morceau qui parlait de l’arrivée du crack en Martinique à l’époque. Ca commençait à faire pas mal de ravages. A l’âge de 10 ans, je voyais des gens que je connaissais tomber dedans, j’ai vu le changement d’attitude… c’était hyper dur à l’époque, et dans la foulée j’ai entendu chanter ce morceau-là qui collait bien, ça faisait office de journal télévisé en direct.

Grâce à la musique, tu as eu l’occasion de voyager dans de nombreux pays, quel est le voyage qui t’a le plus marqué ?

C’est la première fois que je suis arrivé en Afrique, au Mali. J’en avais toujours rêvé et j’ai réalisé que c’est la musique qui m’avait emmené jusqu’ici, c’est un souvenir qui restera jusqu’à la fin. C’était ma première rencontre avec TiKen Jah Fakoly, que je considère comme un vrai artiste militant, pour clipper « Y’en a marre ». C’est ma première fois en Afrique et je me retrouve dans le stade national du Mali, pour la finale de la CAN, c’était wahou. Depuis j’ai fait la Guinée, Côté d’Ivoire, Sénégal, Mali…

Est-ce que ça t’a inspiré musicalement ?

On ne peut même pas imaginer les différentes sonorités et rythmiques qu’il peut y avoir, ne serait ce que par pays. Pour moi, c’est le berceau de la musique. J’ai eu l’occasion de vivre des expériences assez mystiques et magiques pour me rendre compte de sa puissance et de son pouvoir. La première fois que ça m’a vraiment interpellé, c’était  en Guyane, avec un percussionniste du Bénin, à Saint Laurent du Maroni. Il est arrivé avec son tambour, s’est mis au bord du fleuve et a commencé à jouer. On était en face, avec un percussionniste qui venait du Suriname et qui lui a répondu direct avec son tambour. Sans parler la même langue, ils sont arrivés à communiquer pour prendre rendez-vous et quand ils se sont rejoints, ils se sont présentés. Avec le tambour, tout simplement. On a senti qu’ils parlaient la même langue musicale, et où était l’origine de la musique qui se joue au Suriname.  Comme en Martinique et Guadeloupe, il y a beaucoup de gens qui viennent du Bénin et du Togo. La généalogie ramène rapidement là-bas.

Comment s’est passé la conception de ton nouvel album, Stay High ?

Cet album est un de ceux qu’on a faits le plus rapidement car on l’a fait différemment des précédents.  Avant le confinement, on s’est autoconfiné à Salernes, dans le studio de Victor Vagh qui travaille avec Flavia Coelho. On a dû l’enregistrer en 2 semaines, toutes les maquettes comprises, puis on l’a peaufiné. Aussi, le fait de co-écrire sur un album c’est la première fois qu’on le fait autant, je l’avais déjà fait sur un ou deux morceaux d’un projet, mais pas plus. J’ai même composé quelques morceaux sur le projet, : « Allez », « Qui Vivra Verra » et « Black Mirror ».

 Dans la chanson “Stay High”, tu dis “Youth, c’est un devoir de mémoire / Inspire-toi des anciens qui possédaient le savoir / N’oublie pas d’où tu viens et traverse le miroir / Pour tracer ton destin, faut retracer ton histoire”. Est-ce que tu penses qu’il y a un problème de transmission entre les générations?

Actuellement il y a un gros problème de transmission, surtout dans les Caraïbes.  Les petits frères ont vu leur parents galérer pour joindre les deux bouts, leurs frères et sœurs tout donner à l’école et finir avec des postes de merde… Ils passent des masters, et on leur propose des emplois à moindre salaire…  On te dit « travaillez plus pour gagner plus » mais tu touches pas forcément plus, et tu travailles plus. Tout ça je pense que ça a dégoûté les nouvelles générations qui veulent profiter au maximum et tout de suite. Les transmissions de valeur, ils n’ont pas envie d’en entendre parler car ça n’a rien amené pour eux. Et plus ça va, plus on constate que la société a de moins en moins de morale, alors pourquoi essayer de faire les choses du mieux possible ?

A travers le morceau « Papiers », tu évoques la situation des hommes et femmes en exil qui se retrouvent exclus à cause d’un accueil indigne de l’État…

Au niveau des sans-papiers, c’est un sujet assez délicat qui est assumé par la France mais qui n’est pas glorieux. Aujourd’hui, on le constate avec le conflit en Ukraine, l’accueil dépend de notre couleur de peau. Pour mon morceau « Refugees », j’ai eu la chance de rencontrer beaucoup de réfugiés qui m’ont raconté leur expérience. Ils fuient des situations de guerre, ne sont pas là par plaisir et on les traite comme des profiteurs. C’est vraiment malhonnête et dommage qu’on ne prenne même pas le temps d’écouter leur histoire…

Le titre « Black Mirror » questionne notre rapport aux écrans et rappelle que plus on est connecté aux écrans, plus on est déconnecté de nos proches et de notre environnement…

Ce qui m’attriste, c’est quand un enfant est à la plage, à la rivière, dans des endroits paradisiaques et réussit à te dire « je m’ennuie » s’il n’a pas un téléphone ou une console avec lui. Et à l’inverse t’as des gens beaucoup plus grands qui sont pas enfants du tout, qui n’ont pas de vie tout court, se créent des avatars et deviennent influenceurs. Ils n’ont même pas d’amis et carrément derrière leur avatar ils se permettent de venir te dire tout et n’importe quoi alors que dans la vraie vie, jamais ils n’auraient fait ça.

L’écrivaine Toni Morrison disait “J’estime erroné de n’envisager la création artistique qu’en terme de divertissement ou de pure satisfaction esthétique. A mes yeux, l’apport de l’art est plus profond que cela. La beauté est porteuse de sens, les deux choses ne sont pas séparables.” Qu’en penses-tu ?

Je suis d’accord à 100 %. Je m’en suis rendu compte quand j’ai eu droit au premier retour de ma musique par des personnes vivant dans des conditions difficiles, qui m’ont dit « il y a tel morceau de toi que j’écoute tous les jours et qui me donne de la force pour me lever, aller travailler, envoyer l’argent à la famille ». Là je me suis dit : ah ouais, on peut pas jouer avec ça. J’ai pris la peine de choisir le reggae qui est une musique revendicative, donc si je voulais faire juste de la musique festive, il fallait peut-être que je m’oriente vers autre chose. Dans la musique reggae, mine de rien, il y a le fait de pouvoir parler de choses concrètes et qui peuvent nous élever.

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