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Ka-frobeat : Magic Malik, en racines atlantiques
© Karim El-Dib

Ka‑frobeat : Magic Malik, en racines atlantiques

Le flûtiste parisien explore avec sa bande ses racines afro-atlantiques. Son album Ka-frobeat paraît le 22 avril, et sera ce soir sur la scène de Banlieues Bleues. Interview longue distance.

Allo ? À l’eau… Son téléphone tombé dans la rivière, au beau milieu d’une tournée à La Réunion avec sa fanfare XP, Magic Malik a quand même trouvé le moyen de répondre à nos questions, en prélude à son concert pour Banlieues Bleues avec son tout nouveau projet. Ka-frobeat rappelle que pour être né en 1969 à Abidjan, le futur flûtiste grandit en Guadeloupe, terre paternelle. Trente ans après fondé le Magic Malik Orchestra, il trace à l’heure de la cinquantaine sonnée un trait d’union entre les deux pôles de ce qui fonde son identité, contre-plongée au cœur de l’Atlantique noir. Une bande-son qui réunirait dans un même élan l’esprit de Fela et celui de Mona, « togetherness » comme dit Kiala dans Ka Tranz. « La culture afrocaribéenne est une donnée culturelle mondiale, internationale, pluriculturelle, “exoculturelle”. Les musiciens se sont agrégés par affinité avec la musique que nous proposions, car elle résonnait déjà chez eux comme l’écho d’une appartenance évidente, au-delà du fait d’être africain ou guadeloupéen. », résume dans le court texte de présentation celui qui s’est avec constance et exigence situé au-delà des histoires de chapelles, des affaires de styles. Ce qu’éprouve ce nouveau projet, redéfinissant la Great Black Music à sa manière si singulière, nomade en l’âme et ancrée dans la diversalité d’un monde créolisé.

Pourquoi à ce moment-là de ta carrière tu décides de publier cet album, dont le titre rappelle tes origines : né en Côte d’Ivoire et grandi en Guadeloupe ?

C’est comme un fruit : ça te tombe dessus quand il est mûr. (rires) Ce projet a débuté à travers des exercices que je proposais à mes élèves du Pôle Sup 93 de La Courneuve où j’enseignais jusque récemment. En fin de cours, je leur donnais un morceau à jouer juste en chantant la partie, sans qu’ils aient de partition. La seule contrainte était qu’il y ait l’évocation esthétique de la musique noire. J’ai peu à peu imaginé une façon de construire une forme de charte, et assez vite j’ai trouvé que ça fonctionnait plutôt pas mal. J’ai donc eu envie d’essayer ça avec un vrai groupe (deux des musiciens, Pascal Emch à la guitare et Maïlys Maronne aux claviers, sont des anciens élèves du Pôle Sup, nda). Comme je travaillais alors avec Hilaire Penda sur le programme Sonances et danses du Cameroun (qu’ils devaient jouer lors de l’édition 2019 de Banlieues Bleues, nda), je lui ai proposé d’y réfléchir avec moi. Hilaire a été tout de suite très motivé, le faisant jouer dans le cadre du festival Rares talents qu’il avait créé. Malheureusement il est parti trop vite (le 5 novembre 2018, nda). Au départ, il s’agissait donc d’une plate-forme afrobeat, comme un point de rencontre de musiciens, notamment des chanteurs, d’origines différentes : qu’un Malien, un Camerounais, un Guadeloupéen puissent venir participer, naturellement. C’était le désir d’Hilaire comme le mien. Par la suite, le projet a évolué lorsque le bassiste Zaf (le Guyanais Jean-René Zapha, nda) et le batteur Tilo Berthelot, qui avait un jour remplacé Maxime Zampieri, m’ont incliné à aller vers le ka. Julien Reyboz, qui fait le son et assure la direction artistique avec Zaf, a aussi été déterminant dans ce processus artistique. Ils m’ont emmené vers cet aspect de ma musique, sur lequel je ne me posais pas la question, et ont permis d’asseoir une identité au projet en spécifiant les contours du ka.

Par afrobeat, il faut comprendre les rythmiques afro, plus que le style cher à Tony Allen…

Maxime Zampieri joue quelques tournes afrobeat, mais c’est évidemment dans un sens plus large qu’il faut entendre cette référence. La musique afrobeat, c’est aussi ce que tu trouves chez Parliament, un déroulé avec une très grande liberté par rapport au moment de prises de paroles, de réponses, d’interventions des cuivres. Il y a une espèce d’élasticité assez spécifique des musiques d’origine africaine, où une place peut toujours être faite pour l’imprévu. C’est ce que j’entends chez Fela, d’où la référence à ce terme.

Le ka est peut-être plus fortement codé…

C’est vrai par certains aspects dans un lewoz, et c’est faux quand le tambour joue dans des contextes sociaux par exemple. J’étais récemment en Guadeloupe où un ensemble de ka jouait lors de l’occupation d’un magasin Carrefour : ça pouvait durer et durer, et les prises de paroles s’improvisaient, les danseurs intervenaient librement, il y avait aussi un grand sentiment d’ouverture. Ce qui m’intéresse est de présenter une créolité qui ne soit pas formatée. On veut toujours qu’il y ait tel et tel élément pour valider la formule, alors que dans ce projet c’est tout l’inverse : il y a une volonté de déconstruire les caractéristiques world music associées à chaque style. La relation à une référence musicale précise se fait plus par évocation. Ça reste flou.

© Stéphanie Knibbe

Ces deux musiques, ka et afrobeat, sont associées à des messages fortement politiques. C’est quelque chose que tu as rarement fait de manière aussi explicite auparavant…

Quelques morceaux sont effectivement plus « politiques » comme Féryé Mawon où je parle du carnage de la police française en mai 1967 en Guadeloupe, ou Jénérasyon qui dit que de génération en génération on voit toujours les mêmes couillons. Mais la plupart des textes sont assez tragiques, comme souvent dans la musique guadeloupéenne, avec une musique aux apparences « enjouées ».

La musique est très ancrée dans la terre dans ce projet…

Oui, c’est malgré tout un retour aux sources. Depuis trente ans que je suis ici, j’enchaîne les disques où il est très rarement question de ma créolité. C’est le premier projet où j’exprime clairement mes origines.

C’est aussi la première fois que tu prends la position assumée de chanteur, chose que tu faisais entre guillemets, en pointillés, précédemment…

Je n’étais pas parti pour chanter, mais plutôt offrir un tapis instrumental pouvant accueillir de nombreuses voix, quelles que soient leurs racines musicales, avec leurs propres chansons. Aucun chanteur ne s’est fixé sur ce projet, et comme il fallait des paroles, je me suis assis à mon bureau. Et voilà. Pour moi, c’est un moyen d’expression naturel, même si chanter des textes, ce n’est pas forcément mon habitude. Généralement, je chante haut, avec une voix de fausset, des vocalises aiguës, mais là le propos est de chanter, tout simplement. D’ailleurs, en concert, j’ai un pupitre avec les paroles, car ce n’est pas mon premier langage, et je ne suis pas au niveau où le verbe vient avant la musique.

D’autres voix se joignent à la tienne…

Oui, Sandra N’Kaké chante sur un titre, le rappeur sénégalais Gaston Bandimic intervient en wolof sur plusieurs, le Nigerian Kiala pose sa voix sur un morceau, et pour le concert il y aura les chœurs de Valérie Bélinga et Isabel Gonzalez, que j’avais croisées chez Rido Bayonne.

As-tu le sentiment qu’aujourd’hui il y a une plus forte reconnaissance du rôle primordial des musiciens des Antilles en France, notamment dans le jazz…

La force de tout mouvement, de tout artiste, réside dans le fait qu’il n’attend pas de reconnaissance. Ce qu’il apporte s’impose par la force, la puissance, de sa proposition, nulle preuve n’est à faire. Cela me fait penser au fait que lorsque le gwoka a été intégré au patrimoine de l’Unesco, certains étaient très contents, alors que moi je ne comprenais pas ! Comment être content ? J’avais envie de leur dire : « On vous récupère un truc que vous avez fait parce qu’on vous a privé de tout, en résistance, et ça on vous l’enlève ! » Heureusement, ça n’a pas fait l’unanimité cette histoire. Alors pour revenir à ta question, il y a peut-être le désir de vouloir une reconnaissance d’un espace esthétique spécifique, de cette communauté qui a effectivement beaucoup apporté à la musique. Mais y en a-t-il vraiment besoin quand on sait que Miles Davis lui-même a dit que les musiciens les plus talentueux venaient des Caraïbes ?

En concert le 20 avril à La Dynamo de Pantin dans le cadre du festival Banlieues Bleues.

Ka-frobeat, disponible le 22 avril sur le label Onze heures Onze.

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