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Rocé, enfant des luttes
© studiomiamiam

Rocé, enfant des luttes

Le rappeur français prépare un nouvel album sous son nom, Youcef Kaminsky. En attendant, il expose des vinyles qui racontent une histoire des luttes d’émancipation et se produit en concert au festival Banlieues Bleues le 09 avril à Montreuil. Interview.

Tentez de gagner vos places pour le concert de Rocé au festival Banlieues Bleues le 9 avril à Montreuil en envoyant votre nom et prénom à [email protected], avec « Rocé » en objet.

Pour trouver Rocé, en ce jour frais de printemps où le soleil inonde le Parc Jean Moulin, à Bagnolet, il faut laisser derrière soi le stade des Guilands et entrer, à flanc de cité, dans la maison de l’écologie populaire aussi connue sous le nom de « Verdragon ». C’est dans ce lieu d’éducation populaire qu’avec son ami disquaire Aurélien Delval, , le rappeur a réuni une sélection de vinyles dont les pochettes parlent, et racontent l’histoire. L’histoire des luttes sociales, syndicales, décoloniales, féministes… bref les luttes d’émancipation. Une histoire trop souvent occultée, écrasée par l’histoire des « grands ». C’est que José Youcef Lamine Kaminsky, alias Rocé, aime partager, transmettre « les mode d’emploi » qu’ont légués les révolutionnaires et militants d’antan, dans le droit fil de la compilation Par les damnés de la Terre qu’il publiait en 2018, et qui présentait 24 titres, issus de quatre continents, témoignant des mouvements contestataires des années 60 à 80. Depuis, l’artiste à la plume acérée est retourné en studio pour enregistrer Poings Serrés, un EP où on le retrouve plus lucide que jamais, et qui annonce un album, son premier depuis 2013. Il en donnera d’ailleurs certainement un avant goût le samedi 9 avril, à Montreuil, lors de son concert au festival Banlieues Bleues. En attendant, il nous fait visiter l’expo baptisée « Ce que les pochettes nous disent ».

Rocé : « Avec Aurelien, on a une collection de disques en commun qui sont des disques sur les engagements des années 60 aux années 80. Ça fait des années qu’on est dessus pour un peu expliquer les luttes des émancipations, les luttes des décolonisations, etc. Mais sous le rapport de la pochette de disque. Donc on commence à avoir pas mal de choses. Et moi, je me la joue un peu « commissaire », je crée moi-même toute une histoire où je décentralise le point de vue : un histoire un peu moins eurocentrée du départ des émancipations, qui va permettre de revisibiliser des choses qui, dans l’histoire des luttes, ont été invisibilisées. Car les disques disent tout ça, parce que les pochettes, c’est aussi bien des dessins que des photos que des choses écrites. Ça servait aussi de tract. Donc, on y découvre énormément de choses. C’est aussi un objet d’art, une pochette… donc voilà, c’est infini comme passion. »

Et pour toi, c’est quoi l’enjeu de transmettre la mémoire de ces luttes à des gens aujourd’hui et des jeunes en particulier ?

Disons que l’enjeu, c’est de montrer qu’il y avait des espoirs au pluriel qui avaient des modes d’emploi, que ces modes d’emploi ne sont certainement pas périmés aujourd’hui, dans le sens où la plupart des gens qui sont sur ces pochettes, ce sont des gens qui se sont fait tuer. C’est bien que, au final, ils faisaient peur, mais que leurs idées résistent, leurs idées sont là. La preuve, ces disques parlent de ces idées-là. Au-delà, ils montrent qu’autour de ces espoirs des fraternités se sont créées. Ces espoirs, on peut les voir de manière séparée. Mais ce que les pochettes disent, c’est les fraternités autour de ces espoirs, parce qu’un disque qui vient par exemple de l’Angola peut avoir été pressé par un pays frère et peut avoir été distribué par un autre pays, comme la Yougoslavie à l’époque, etc. En réalité, c’est une sorte de lyanaj (lianage, terme créole anillais pour « coalition », « réseau » -Ndlr). C’est une sorte de pieuvre qu’on voit dans cette expo qui raconte les fraternités des luttes. Et au sortir de cette pièce-là, l’idée, c’est que ça donne énormément d’espoir par rapport à aujourd’hui, parce que ces fraternités se sont complètement effritées mais du coup, ça montre qu’elles ont pu exister et qu’on peut les recréer.

Est-ce que tu peux nous expliquer un peu la logique du parcours que vous avez créé pour donner à voir cette expo?

T’as vu quand tu rentres dans la pièce ? Là, l’idée, c’est que le premier mur que tu vois, c’est celui qui est en face de nous : dessus il y a marqué « fraternité des luttes contre l’impérialisme ». Et en fait, sur ce mur là, tu as une sorte de rayon de soleil. Et le centre du soleil, d’où partent les rayons, c’est un disque de Franklin Boukaka, l’artiste congolais qui s’est fait assassiner… beaucoup de gens se sont fait assassiner donc ça c’est un peu la tristesse du truc, mais en fait, nous, on les rend immortels. Franklin Boukaka avait justement un morceau qui s’appelle « Les Immortels », dans lequel, il parlait de tous ces grands : Lumumba, Mehdi Ben Barka, etc. Et donc, du coup, le rayon de soleil commence avec lui et on voit d’autres disques de pays différents, dont le Bob Marley « panafricain », avec tous les drapeaux africains (Survival, ndlr). Et puis de ce mur-là, on décide si on va à gauche ou à droite.

Si on tourne la tête vers la gauche, justement, il y a un mur qui concerne l’Afrique.

Et ça, c’est le mur panafricain. C’est une tentative de faire une chronologie du panafricanisme en partant de deux des premières émancipations qui sont l’empire mandingue avec des pochettes où on voit Keita Soundiata et Haïti, la première révolution (et première république noire en 1804, ndlr), etc. Et ensuite, on a les Comores, on a tous les territoires ultramarins : Guadeloupe, Martinique , Réunion… Bon, et au milieu du mur avant d’arriver ensuite sur les États-Unis et les luttes pour les droits civiques, il y a Miriam Makeba qui fait le pont entre l’Afrique et les Etats-Unis. Parce qu’elle a lutté pour la fin de l’apartheid en Afrique du Sud, mais aussi pour plein de pays d’Afrique et c’est pour ça qu’elle a eu beaucoup de passeports africains. Mais aussi, Miriam Makeba a été mariée à un porte-parole des Black Panthers, Stockely Carmichael, qui se faisait appeler Kouamé Touré. Et donc c’est toute cette histoire que ce panneau raconte parce que raconter Miriam Makeba, ça permet de raconter le panafricanisme. Ça permet de raconter justement cette fraternité parce que sa vie est faite de toutes ces fraternités. Donc je l’ai prise en exemple et en prétexte pour ça. 

Chaque pochette mériterait une bonne petite heure d’histoire. À t’écouter Rocé, on dirait que pour toi, on ne peut pas vivre sans lutter?

Moi je pense que oui, clairement :  si on lutte pas, on n’est qu’un un tube digestif avec des yeux, quoi. Tu vois, on consomme et puis basta ! Je trouve même que l’art qui ne pousse pas un cri, pour moi, ce n’est pas de l’art, c’est un caprice. Vouloir crier haut et fort sans avoir rien à dire, pour moi, c’est faire un caprice, en mode) « Regardez moi », tu vois. Moi, ce sont ces luttes qui me touchent, et il y en a d’autres, pour plein d’autres causes.

Il me semble bien que, dans les années 90, à l’époque où toi tu as commencé à rapper, il y avait encore beaucoup de textes politiques : on a l’impression que ce genre de textes engagés ont disparu.

Il y en a, mais si tu veux, on est passé au monde de la posture : ce n’est pas lié au rap, c’est lié à la société. C’est-à-dire qu’on pourrait se faire la même réflexion pour un film ou une série. Dans les années 80, dans les séries comme dans les films, il y avait beaucoup de messages. Mais le message est devenu ringard, c’est-à-dire que les gens vont tous regarder The Wire, par exemple, en se disant que la série est bien. Mais la série n’a pas osé aller jusqu’au message. Ce n’est que du constat, tu vois. Et donc le rap fait partie aussi de cette société où on ne va plus jusqu’au message. On en reste au constat, mais ça, c’est la société dans sa globalité qui a changé. Tu vois « The message » ou « Le monde de demain », c’était les années 90 ou les années 80. La société dans son ensemble ne fait plus ça. Et le rap? Au final, on construit une société et les enfants ressemblent à ce qu’on a laissé. Donc Il ne faut pas s’attendre à ce que les enfants qui poussent là-dedans rappent des messages, si nous mêmes, on trouve que donner un message c’est ringard. 
Mais mine de rien, il y en a qui réussissent à pousser dans une direction inverse. Moi, je pense à J Cole par exemple aux Etats-Unis, qui fait du rap très engagé, mais tout en restant dans une posture très hype. On pourrait trouver d’autres exemples comme ça de rappeurs français. Je pense que petit à petit, l’être humain a besoin de se nourrir. Si tu lui retires toute la consistance, à un moment, il comprend qu’il mange de la merde. Et il y a des gens qui ont 20 ans ou 25 ans, qui ont grandi un peu différemment, qui ont réfléchi un peu différemment, qui vont faire des trucs intéressants aussi avec leurs propres codes, leur propre souffle. Et (le fait) qu’ils y aillent : c’est ça qui est intéressant au fond.

Là, ce qu’on voit ici, c’est une vraie prolongation du travail que tu avais fait pour la compilation Par les damné.e.s de la terre.

Oui, c’est exactement ça, c’est la suite. C’est-à-dire que avec Aurélien, on ramasse des disques, on fait « Par les Damnés » et on est frustré parce qu’on se dit putain on a encore plein de disques, plein de pochettes dont on n’a encore rien fait.

Cette plongée dans l’histoire des luttes, elle se ressent aussi dans ta musique ? 

Mon EP « Poings Serrés » (paru en 2021, ndlr),  je trouve que c’est un peu un prolongement de ce que je fais tous les jours : mon morceau « Tenir debout » par exemple va parler de l’histoire, de tout ce qui est mis à l’ombre de nos propres histoires plurielles, c’est aussi en lien avec Par les Damnés de la terre et cette expo. Je dis la même chose mais de manière différente, et pour moi c’est un peu ce qui définit un artiste : souvent c’est la même chose, mais sous plein d’angles différents. Et là forcément, je reviens en 2021-22 – huit ou neuf ans après mon dernier album, et c’est forcément différent : je peux te le dire, le prochain projet il va s’appeler Youcef Kaminsky (le nom de Rocé à l’état civil, NDLR), et au final c’est aussi un renouveau. J’ai jamais arrêté de rapper, mais là j’ai dix ans de plus d’expériences et d’aventures dans la vie donc ça sera forcément autre chose… Et j’ai encore plein de revendications à faire, des choses à dire, des combats à crier, à mener à bien.  Et ça a pas toujours été le cas, c’est peut-être pour ça que mon dernier disque a huit ans et pas deux. Aujourd’hui, j’ai plein de trucs à aller crier.

Ton nom justement, Youcef Kaminsky, qui mêle le Maghreb à la Russie, te prédestinait-il à t’intéresser à l’histoire des luttes d’émancipation ?  

Oui. Pourquoi Youcef Kaminsky plutôt que Rocé ? En fait Rocé ne me définit pas : c’était important pour mon père que j’ai un prénom sud-américain, mais en réalité ce que je suis, mon ADN, c’est russe et algérien. C’est l’histoire de mon père est de ma mère, qui est une histoire d’engagements. Ma mère en Algérie qui lutte pour l’indépendance de l’Angola, mon père russe qui finit en Algérie parce qu’il a combattu avec le FLN : ces engagements pluriels font que moi je suis Youcef Kaminsky et que je m’intéresse à la fraternité des luttes et au romantisme des perdants magnifiques et moi c’est ça que je trouve cohérent, et aujourd’hui ça me tient plus à cœur qu’on me définisse comme Youcef Kaminsky plutôt que comme Rocé alors qu’avant je ne voyais pas ça. Aujourd’hui, c’est ce que j’ai choisi qu’on voit. 

L’exposition « Ce que les pochettes nous disent » se déroule à Feu Continu, l’espace culturel de Verdragon. Elle est ouverte jusqu’au 15 juillet 2022. tous les vendredis – le matin pour les groupes (sur RDV), l’après-midi pour tout public. Pour toute demande : [email protected]
Vedragon est un espace géré par les associations Front 2 mères (qui oeuvre dans le domaine de l’accès à l’éducation) et Alternatiba (qui oeuvre dans le domaine de l’écologie populaire).



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