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Tinariwen, souvenirs de Radio Tisdas avec Justin Adams
Tinariwen - photo DR

Tinariwen, souvenirs de Radio Tisdas avec Justin Adams

Il y a vingt ans, le groupe Tinariwen enregistrait dans les locaux de radio Tisdas, à Kidal dans le nord du Mali. Issu de ces sessions, leur premier album international va les faire connaître au reste du monde. Justin Adams, qui l’a produit et réalisé, s’en souvient. Récit.

Justin Adams est de la famille de ces musiciens voyageurs dont l’esprit et la sensibilité sont si larges qu’ils savent communiquer et jouer avec leurs semblables dans le monde entier. Que ce soit avec Robert Plant ou le Gambien Juldeh Camarah, ou encore l’Italien Mauro Durante avec lequel il vient de publier un excellent album, le Britannique met son grain de rock avec justesse et passion… et toujours, un soupçon de riffs tout droit sorti du Nord Mali. Et pour cause, sa rencontre avec les Tinariwen, dans les sables de Kidal, allait le marquer à vie. Tout comme elle allait provoquer le décollage de la carrière internationale du groupe.

C’est à la fin des années 90, avec le groupe français Lo’Jo dont il réalise les disques, qu’il met pied pour la première fois au Mali. Ensemble, ils rencontrent à Bamako des musiciens touaregs qui leur parlent et leur jouent la musique d’un groupe déjà légendaire dans le Sahara, Tinariwen. Quand Lo’Jo et Adams reviennent au Mali, à la fin de l’an 2000, ils doivent participer au Festival au désert qui célèbre les cultures du Nord Mali et leur rencontre avec le reste du monde. Mais avant d’aller au festival, ils font escale à Kidal… La suite, c’est Justin Adams qui la raconte.

Justin Adams. Photo : York Tillyer (avec l’aimable autorisation de J. Adams)

Justin Adams :

On s’est installés pendant trois semaines à Kidal avec l’espoir d’enregistrer Tinariwen, ou même d’autres groupes, et de se préparer pour le festival. D’ailleurs on était même pas sûr qu’ils existaient vraiment, les Tinariwen. 

Kidal, c’était une ville assez étendue : pas de goudron, peu de lumières, un tout petit marché. Pas d’argent. Les petites échoppes vendaient du whisky dans de petits sachets plastique. Pas d’hôtel, pas de restaurant : on dormait sur le sol en ciment d’un hangar. On parle beaucoup en Europe des désastres qui pourraient arriver ici : tels que les guerres ou le changement climatique, et je me dis : c’est déjà arrivé ! Qu’est-il arrivé à ces gens, les Touaregs, sinon ce que nous craignons aujourd’hui : la famine totale, la guerre totale, la maladie, et une cause nationale détournée par des fascistes ? C’est donc arrivé. Mais je me rends compte que les gens sont là, l’amour demeure, et la culture est encore là. En tout cas, c’est dans ces conditions que je les ai rencontrés.

Et alors justement, la rencontre ?

As-tu vu les 7 mercenaires ? C’est comme dans le film. On arrive dans cette ville, où il n’y a rien : inutile de dire qu’on avait pas rendez vous au studio le lendemain avec Tinariwen. Car pour commencer : où sont les Tinariwen ? Je ne sais pas. Et les guitares ? Je ne sais pas. Et le studio ? Je ne sais pas. Et l’électricité ? Ah oui peut-être quelques heures par jour, me dit-on. Bon d’accord. Au bout de plusieurs jours, on commençait à être un peu frustré, on n’avait pas vraiment rencontré le groupe…

Il faut dire qu’ il n’y avait aucune infrastructure, aucune industrie musicale.

Pendant les années de guerre, les Tinariwen allaient de campement en campement pour jouer et, à travers les chansons, passaient les messages, des messages sur l’identité nationale, etc…  c’est ainsi que leur musique circulait. Depuis la fin de la guerre chacun se cherchait, Ibrahim était devenu chauffeur de taxi, donc ils n’étaient plus vraiment dedans… mais comme on leur a dit que nous étions là, ils se sont demandés qui serait disponible pour enregistrer. Il faut dire aussi que l’un des fondateurs, Intayaden, était mort et il était une des grandes voix du groupe. Donc tout ça a pris du temps. 

Mais vint un moment où Ibrahim – dont tout le monde m’avait parlé – est entré dans la cour où nous habitions. C’était dingue parce qu’il était d’une maigreur extrême et paraissait très fragile, d’autant qu’il se montrait très timide. Tout le contraire d’une rock star qui se la raconte. Non, il était humble, tranquille, et donc on a fait du thé, tout prend du temps… tout prend son temps dans le désert. On reste ensemble, peu de paroles, le thé qui bout sur le réchaud, « ça va la famille ? »… et puis doucement, Ibrahim a pris ma guitare, et quand il a commencé à jouer c’était ténu, fragile, presque comme si ça lui demandait sa dernière énergie. Et sont alors sorties des notes magnifiques : il s’est mis à chanter, très doucement… il a chanté deux vers et autour, les dix ou quinze personnes qui étaient là assises avec nous : des femmes, des amis, des jeunes, se sont mis à chanter le refrain avec lui. Ils ne l’ont pas décidé : quand il est arrivé au refrain, il se sont mis d’eux-mêmes à chanter. C’était un moment extraordinaire. J’avais la chair de poule : c’était si beau. J’ai compris que c’était leur musique, qu’elle avait tant de sens et de profondeur, mais aussi qu’elle résonnait en moi parce que sa manière de jouer ressemblait au blues, à la musique d’Ali Farka, mais avec des accents arabes et berbères, et donc cette musique a capté toute mon attention. 

J’avais entendu toutes ces histoires à propos d’Alan Lomax, et je me disais: imagine toi, en train de rencontrer LeadBelly (chanteur enregistré en prison dans le Sud des Etats-Unis, ndlr) et là c’est ce qui se passait ! J’ai une chance incroyable d’entendre cette musique ! Et je n’avais aucun doute : si les circonstances avaient été différentes, ils seraient devenus des stars dix ans plus tôt – car ils appartiennent à cette génération de musiciens africains, un peu comme Fela ou Salif Keita ou, sur un autre continent, Nusrat (Fateh ali-Khan). Ils avaient pris une musique traditionnelle, une musique que tout le monde joue et ils l’avaient amenée dans une autre dimension, qui résonne dans le coeur de toute une génération. Khaled a fait ça avec le raï, qui vivait dans les clubs, mais quand il s’y est mis tout le monde a dit « ouaouh, c’est notre musique, notre génération ». Un peu comme le rock à l’époque d’Elvis. Ces artistes-là deviennent plus que ce qu’ils sont, un peu comme Dylan qui est devenu autre chose qu’un être humain : il porte la responsabilité d’une génération entière. 

Et ce que j’ai compris, c’est que les Tinariwen sont des poètes, des chanteurs qui interprètent les chansons qu’ils écrivent. Et donc Abdallah, Ibrahim, Japonais ou Kedu – ils étaient quatre sur le premier album Radio Tisdas – chacun devait chanter ses chansons, et quand c’était leur chanson ils jouaient aussi la guitare solo. Qui les accompagne ? Comment ? C’est tout à fait variable : par exemple pour les percus, ce n’était pas la priorité, il suffisait que quelqu’un les joue, point. Le plus important c’étaient les textes, les poèmes qui faisaient les chansons. 

Comment entrez-vous en studio : en l’occurrence, celui de la radio Tisdas de Kidal ? 

Alors quand on s’est posé la question : où enregistrer ? On nous a indiqué la radio locale, où ils avaient déjà enregistré. Alors on a transporté notre matériel là-bas, mais ils n’avaient de l’électricité que 4 heures par jour. Et le gars qui tenait cette radio avait une collection de K7 avec toute leur musique, une énorme collection. Et tous les jours, il rembobinait ses cassettes à la main avec un stylo bic, pour économiser l’électricité et avoir ses cassettes prêtes à jouer à l‘antenne. Je lui ai acheté certaines de ces cassettes, mais je dois bien le dire : elles sont de mauvaises qualité, j’ai encore essayé d’en jouer une l’autre jour et la bande s’est cassée… mais elles ont de la valeur car j’ai tous les enregistrements du groupe avant Radio Tisdas, dans une qualité très … brute. Je crois que le patron s’appelait Abdulaye. Il était content qu’on enregistre avec le groupe. Je dis ça parce que je repense à certains reproches qu’on a parfois entendu en Occident : vous partez là-bas, en Afrique, et vous enregistrez, est-ce que c’est éthique ? Est-ce que vous ne profitez pas des gens ? Mais en fait, les Tinariwen, eux, avaient une puissante envie de communiquer leur musique au reste du monde. Et je crois d’ailleurs que tous les musiciens veulent la même chose : jouer leur musique pour les gens, et être payés pour ça. Et ça, je crois que c’est assez universel (certes peut-être moins pour ceux qui font de la musique sacrée). Dans une de leurs chansons, ils disaient d’ailleurs « si seulement la BBC pouvait nous entendre, on veut leur parler ». Donc quand ils ont su qu’il y avait là un Anglais, ils voulaient m’utiliser comme canal pour faire connaître leur musique à l’étranger. Idem pour Lo’Jo, qui pouvait les aider à gagner un nouveau public. Ils étaient pleinement acteurs. On était chez eux, et on suivait leur tempo. Nous autres occidentaux étions fragiles dans le désert, on dépendait d’eux. Aujourd’hui je ne m’y risquerai même plus, il y a trop de gens désespérés. Si quelqu’un peut se gagner un peu d’argent en te vendant… Et qui peut parler de morale si la soeur du gars est malade et qu’il a besoin d’argent ? 

Radio Tisdas, photo F. Dordor. 

Une fois entré en studio, comment s’est passée la collaboration ?

Donc quand est venue l’idée d’enregistrer il y a eu quelques discussions. Car la première fois qu’ils ont enregistré, ils avaient fait toutes les chansons d’affilée sans vraiment s’arrêter… alors on a demandé si’ls pouvaient faire les chansons une à une. Ils ont trouvé ça un peu étrange, mais bon pourquoi pas ? Donc on apportait une intervention extérieure, mais ils avaient décidé de nous suivre donc ils s’adaptaient et participaient avec une grande intelligence, c’est donc devenu une vraie collaboration. Quand on faisait plusieurs prises, on discutait de celles qu’on préférait : par exemple je disais, « j’aime bien cette version-là à cause du solo de guitare », et ils me disaient, « oui, mais là on a fait une erreur dans les paroles donc on ne peut pas la garder. » Notre collaboration s’est approfondie par la suite. Car quand on a commencé sur Radio Tisdas il manquait un batteur alors ils ont dit « on peut aller chercher le jeune gars-là » … c’était Sayid, qui était boucher, et qui nous a rejoint au pied levé ! C’est lui qui est devenu le batteur de Tinariwen, un batteur qui est devenu énorme ! Pareil pour le bassiste, qui n’était pas encore là sur Radio Tisdas, il est devenu un incroyable musicien, un peu comme le Aston “Family man” Barret des Tinariwen, un chef d’orchestre. Celui qui communiquait le plus c’était Abdallah, il avait déjà été en France et il aimait causer avec les Occidentaux, tandis qu’Ibrahim était plus réservé, plus distant, tout comme Japonais. Je crois qu’Ibrahim avait été d’une certaine manière traumatisé par son passé, et je ne m’étais pas rendu compte à quel point il était fort car à l’époque, si on m’avait demandé « tu crois qu’il pourrait partir en tournée autour du monde avec un groupe qui fait un tabac ? », j’aurais dit non. Je voyais bien qu’il avait un esprit magnifique, qu’il était un des musiciens les plus doués et charismatiques que j’aie jamais vu, mais je le croyais trop fragile. Mais il m’a prouvé le contraire.

Hassan et Ibrahim, photo archives Tinariwen (avec leur aimable autorisation)

Et ensuite, après le studio ?

Le feeling c’est que les enregistrements étaient un peu faibles , il n’y avait pas de basse, mais j’avais entendu de la magie dans ces sessions. Jean Paul (Jean-Paul Romann), l’ingé son, me disait qu’il fallait qu’on y retourne et qu’on reprenne les enregistrements. J’ai dit non, on tient quelque chose de singulier ici, c’est peut être fragile, tout le monde n’aimera pas, mais moi j’aime ! Alors je l’ai sorti sur mon label, Wayward. Peu de gens le savent, mais c’est moi qui ai sorti Radio Tisdas. Mais tous les droits sont revenus au Tinariwen. J’ai trouvé quelqu’un pour faire la couverture, et je l’ai mixé dans le grenier de ma petite maison de Bath avec un gars qui s’appelle Ben Finley. Et c’est nous qui avons choisi les chansons car à l’époque c’était compliqué de communiquer avec le groupe, mais avec le recul  je regrette qu’on n’ait pas davantage travaillé ensemble sur cette partie là de la production. 

20 ans plus tard, quel regard portes-tu sur l’histoire du groupe, et sur la situation du Nord Mali où tu as rencontré les Tinariwen ?

Je suis vraiment heureux de l’impact qu’ils ont eu, et grâce à eux tous les groupes qui ont suivi. Je suis content d’avoir été une petite parcelle de cette histoire, j’ai rencontré des gens incroyables, comme Hassan dont je n’ai pas parlé, ou Japonais. Je n’aurais jamais imaginé qu’ils aient un succès aussi important. De voir que Santana aime leur musique, que Keith Richards les connaît, tout le monde les connaît. Je suis vraiment heureux de ça. Maintenant, pour ce qui est de la situation dans leur région, ça me tue de voir les difficultés qui s’amoncellent, et le réchauffement climatique ne va pas aider, les ressources vont encore diminuer. Mais la qualité humaine des gens que moi j’ai rencontrés, et la manière dont ils ont préservé de choses magnifiques vivantes au milieu de conditions très difficiles, c’est la chose la plus positive.

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