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À Bukavu, les orchestres « karaokés » convoquent les icônes de la rumba
Accompagné de ses musiciens, Bayol revisite les repertoires des grands noms de la rumba congolaise à Steak House © Infinis Pictures

À Bukavu, les orchestres « karaokés » convoquent les icônes de la rumba

Certains musiciens de Bukavu (RDC) sont passés maîtres dans l’art de l’imitation. Le phénomène a tant de succès qu’il décourage les productions originales, tout comme l’environnement économique du secteur musical.

Ce soir la bière coule à flot. Venu seul ou en couple, personne ne reste insensible à la voix de Roi Bayol. Tout le monde hoche la tête en écoutant, son verre ou sa bouteille à la main, « Dis-moi amour » de JB Mpiana. Alors qu’on est tenté de croire que le patron de Wenge BCBG se produit à Steak House, un bar de Bukavu, il n’en est rien. Les habitués du lieu le savent. Chaque jeudi, Olivier Bayongwa alias Roi Bayol se produit dans ce bar du centre-ville. Dans ce concert appelé « karaoké » à Bukavu, cet artiste incarne plusieurs icônes de la rumba congolaise pour égayer ce public qu’il a fidélisé et qui répond toujours à l’appel.

 « Dis-moi amour » fini, le chanteur enchaîne avec « Aspirine », « Amour scolaire » ou « Service ». De Defao à Fally Ipupa en passant par Wenge ou Koffi Olomide, le public passe en revue les grandes époques de la musique congolaise à travers les différentes voix qu’adopte Roi Bayol. « Tous les jeudis, ce bar renvoie du monde. Tout le monde a envie de voir Roi Bayol se mettre dans la peau de JB Mpiana ou d’un autre artiste congolais », confie un client trouvé sur place. Habitué du lieu, ce client prend régulièrement part au « karaoké » animé par Roi Bayol. « À défaut d’avoir ces artistes connus avec nous, nous nous contentons de ceux de chez nous », explique-t-il.

Quelques minutes avant le début de la prestation, Roi Bayol et ses artistes posent pour nous devant Steak House © Infinis Pictures
Roi Bayol et les caméléons du « karaoké »

Défini comme étant un divertissement qui consiste à chanter sur un air connu et préenregistré des paroles qui apparaissent sur un écran, le mot « karaoké » peut également désigner l’endroit où se passe ce divertissement. Les karaokés sont des occasions pour les amateurs de s’essayer au chant dans un bar ou ailleurs. A Bukavu, il n’en est rien. Évoquer le terme « karaoké » renvoie à des orchestres bien organisés qui se produisent régulièrement dans les bars de la ville. Ici, le terme « karaoké » désigne le concert live d’un orchestre qui interprète les chansons des icônes de la rumba congolaise.

Sans avoir jamais produit un seul album, Roi Bayol a pu s’imposer comme l’une des références de la scène musicale locale grâce à ses talents d’interprète. Avec son Bayol Band Services, l’orchestre qu’il a créé, il arrive à organiser des concerts et à agrémenter des soirées privées. « En réalité, je suis un interprète. Je ne produis pas mes propres titres parce que je ne vois pas l’opportunité de le faire dans une ville où la production locale est négligée. On est dans cette logique qui consiste à interpréter pour montrer au public qu’on est en mesure de faire de la bonne musique. Nous donnons d’abord aux gens ce qu’ils veulent écouter avant qu’on ne commence à leur donner nos propres productions », explique-t-il. 

Artiste dès son jeune âge, Roi Bayol a d’abord interprété les grands noms de la musique francophone comme Francis Cabrel, Julio Iglesias, son idole, ou encore Michel Sardou. Désireux de répondre aux besoins du public devant lequel il se retrouvait, Roi Bayol s’est alors intéressé aux artistes congolais. « Je suis beaucoup plus dans la musique ancienne. J’interprète parfois les artistes de la nouvelle génération mais je préfère souvent laisser les autres membres de mon orchestre le faire », explique-t-il. Comme dans plusieurs orchestres qui font du « karaoké », Roi Bayol a, dans son Bayol Band Services, un sosie de Fally Ipupa, d’Héritier Watanabe ou de Ferre Gola. Un phénomène connu dans toute la ville de Bukavu, où chaque grande icône de la musique congolaise a son sosie. Si l’évocation des noms comme Bezzo Muyaudi, Tonton Karera, Saidath Carmela, Guilain Yemba ne dit rien à première vue, à Bukavu ces artistes permettent au public d’écouter en live Koffi Olomide, Reddy Amisi, Mbilia Bell, etc. C’est ainsi que ses sosies sont devenus des stars reconnues localement, et leurs noms sont associés à des grands événements comme les festivals où ils sont conviés pour bercer les oreilles des invités avec les classiques de la rumba congolaise.

Roi Bayol agrémente une soirée privée à Bukavu © Bayol Band Services
Franck Issa, disciple du Nkuru Yaka

Le sosie le plus connu reste Franck Issa « le Rossignol ». Portrait craché de Papa Wemba (du point de vue de la voix), ce chanteur de Bukavu se met dans la peau du Nkuru Yaka (un des surnoms de la star) à n’importe quelle occasion. Très jeune, son grand frère ramène de Kinshasa quelques photos de Papa Wemba. « Il m’arrivait de passer des heures devant ces photos. Dès le bas âge, j’ai aimé Papa Wemba. J’ai aimé sa façon de faire, son accoutrement, son allure », se rappelle-t-il. Parti représenter son Sud-Kivu natal à une compétition musicale à Kinshasa en 2007, il croise (le vrai) Papa Wemba. Huit ans plus tard, quand ce dernier se produit à Bukavu, Issa le Rossignol lui est présenté pour de bon. Émerveillé par sa voix, Papa Wemba le laissera interpréter quatre titres dans cette soirée. 

« C’est le plus beau souvenir de ma carrière », confie ce chanteur de Bukavu. Ses reprises de Papa Wemba ne laissent personne indifférent. Alors qu’il participe à Airtel Trace Music Star, une compétition qui réunit des artistes venus de tout le continent africain, Issa interprétera « Maria Valencia » de Papa Wemba, laissant sans voix un jury composé, entre autres, de Fally Ipupa. Adulé par son public, il en a reçu plusieurs surnoms — dont celui de « Rossignol », que portait son idole autrefois.

« Quand je chante, explique-t-il, ma voix rappelle ce petit oiseau qui réveille les gens chaque matin, qui leur rappelle qu’il faut aller travailler, qui rappelle aux étudiants qu’il faut aller étudier pour s’assurer un avenir meilleur. »

Issa le Rossignol au Festival Rumba Parade © Francis Mweze
Un modèle économique viable à Bukavu

Phénomène très ancien en République Démocratique du Congo, le karaoké ont permis à plusieurs artistes de lancer des carrières prometteuses. Des grands noms de la musique congolaise comme Sam Mangwana sont passés par là : « A Bukavu, les artistes s’intéressent aux karaokés parce que c’est le seul espace qu’ils ont pour s’exprimer. Dans presque tous les bistrots de la ville, on a un podium où les artistes prestent tous les jours. Ils s’intéressent au karaoké parce que c’est la seule manière pour eux de survivre dans ce monde de la musique à Bukavu », explique Patrick Zézé, opérateur culturel. Membre de l’équipe dirigeante du Festival Rumba Parade à Bukavu, Patrick Zézé est également chargé de la programmation culturelle à l’Espace culturel Kwetu art.

Pour lui, le karaoké est plus apprécié par le public que les productions artistiques locales : « les karaokés, explique-t-il, sont une musique donnée gratuitement. Si vous avez la possibilité d’acheter une bière, vous assistez au concert gratuitement alors que pour participer aux productions locales hors karaoké, il faut payer. » Dans une ville où l’industrie culturelle est inexistante, les artistes se réfugient dans les karaokés pour pouvoir nouer les deux bouts du mois et faire plaisir à un public capable de huer le chanteur si lui vient l’idée d’essayer d’interpréter l’une de ses propres compositions. 

« Chez nous, déplore Issa le Rossignol, il n’y a vraiment pas d’industrie culturelle. À une certaine époque, on produisait nos chansons et on invitait nos fans dans une salle. On en profitait pour vendre nos DVD. Avec les numériques tout se fait sur internet alors que les artistes locaux ne sont pas bien formés. Nous organisons des formations au sein de la corporation des artistes du Sud-Kivu- présidée par Issa- pour les initier aux numériques. » Pour Roi Bayol, « la musique doit permettre à l’artiste de vivre sans avoir besoin de faire autre chose. Lorsqu’on est obligé de combiner la musique avec autre chose, on n’est pas concentré. Il faudrait qu’on ait la possibilité de faire de la musique le pilier central de notre vie, la préoccupation centrale. »

Qu’on soit artiste ou autre acteur du secteur, tout le monde est d’accord que le karaoké rapporte plus que les productions des artistes locaux. « La production locale n’existe pas. Il n’y a pas de grands producteurs qui mettent des fonds pour permettre aux artistes de prester. Les karaokés paient parce qu’ils sont faits régulièrement. Pour une production hors karaoké, il faut vraiment prendre du temps pour le marketing, la vente des billets, etc. Ça peut prendre un ou deux mois. Un artiste qui fait son karaoké peut facilement avoir 200 dollars en un weekend alors que pour une production hors karaoké, on peut travailler deux mois durant pour gagner 500 dollars. Aussi, le karaoké est plus rentable car les artistes ont la possibilité de recevoir les « mabonza » (somme d’argent donné par le public en échange d’un libanga (dédicace) et ainsi financer leurs propres projets, s’ils en ont », explique Patrick Zézé. 

Bayol et son orchestre se produisent à Steak House, un bar de Bukavu © Infinis Pictures
Droits d’auteurs, le cadet des soucis

Bien que cela permette aux artistes de vivre et aux bars de fonctionner, l’existence des karaokés pousse à interroger la question du respect des droits d’auteur en République démocratique du Congo. Pour le Professeur Théodore Nganzi, avocat et spécialiste du droit d’auteurs, les auteurs des œuvres reprises dans les karaokés arriveraient à en tirer profit si la Société congolaise des droits d’auteurs et droits voisins (SOCODA) arrivait à percevoir des redevances auprès des usagers ou, comme c’est l’usage ailleurs, des lieux de diffusion.

« La SOCODA n’a pas les capacités nécessaires pour percevoir sur tout le territoire national », rappelle, lucide, l’avocat qui enseigne également le droit d’auteur à l’Institut National des Arts (Kinshasa). « Elle n’est pas installée dans toutes les provinces. En plus, elle a des problèmes de capacité managériale. Dans la pratique, la SOCODA ne perçoit qu’une infime partie des redevances liées à l’exécution des œuvres sur les lieux publics. Seules deux ou trois chaînes sur plus de cent paient la redevance sur la radiodiffusion à la SOCODA. »

À l’en croire, le secteur des droits d’auteurs fait face à d’énormes défis. Au-delà de ceux déjà énoncés, il faut aussi compter avec le manque de volonté politique et l’inexistence d’une société civile forte et organisée dans le secteur de la culture et des arts qui sont autant de freins. Aussi, l’absence de mise à jour des textes légaux pour les adapter aux réalités numériques de l’époque ne facilite pas les choses.

En attendant, Roi Bayol poursuit son bonhomme de chemin pour le bonheur des mélomanes. Il est 21 heures lorsque, sous les applaudissements du public, son Bayol Band Services quitte la scène. Mission accomplie pour l’orchestre, le public et le propriétaire du bar. Encore une fois, cet interprète hors pair aura su captiver le public venu l’écouter. Un DJ prend aussitôt la relève. En attendant que Roi Bayol revienne sur scène jeudi prochain, que le bar fasse encore carton plein et qu’il profite de ses héros : JB Mpiana, Koffi Olomide ou Defao Matumona… Un all stars qu’on ne verra jamais sur la même scène, même à Kinshasa.

Merci à Infinis pictures, Francis Mweze, et Bayol Band Services pour les photos.

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