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The Pan African Music Magazine
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Mangwana, le roman d'une vie : Abidjan est grand, mais le monde est petit

Sam, arrivé à Abidjan, devient la figure de proue de l’African All Stars, avec lequel il signe de grands tubes et étend son influence dans toute l’Afrique de l’Ouest. Les producteurs se l’arrachent.

En 1977, Sam pose donc ses valises à Abidjan. La ville est alors un carrefour culturel où se croisent les artistes de toute l’Afrique francophone. Il n’est d’ailleurs pas le seul à avoir quitté les bords du fleuve Congo, puisqu’il a croisé sur sa route, en passant par Lomé et Cotonou, le doyen Henri Bowane ou Theo Blaise Kounkou. Il les retrouvera dans la mégapole ivoirienne, tout comme Rochereau, de passage et qui doit se rendre en tournée au Mali. Mais certains de ses musiciens (dont le guitariste Dizzy Mandjeku) font grève, et réclament leur cachet. Le puissant Rochereau suspecte Sam d’être derrière cette sécession, et le fait convoquer au commissariat local. Sam se rend chez l’ambassadeur congolais pour protester, quand George Ouegnin, directeur de cabinet d’Houphouët Boigny, appelle. Rochereau et Mangwana sont convoqués, car le président ivoirien marie sa fille adoptive à un Zaïrois. Les deux chanteurs doivent faire taire leurs différends, et contre la promesse d’un substantiel cachet, sont priés d’animer la soirée. On retrouve Sam pour raconter la suite…

Et ce mariage, vous le jouez avec quels musiciens ?

Rochereau me dit : « Petit frère, tu dois me chercher un groupe qui va nous accompagner. » J’ai pris Dieudoss, plus un grand batteur sur la place d’Abidjan, on a pris aussi un bassiste et le reste des musiciens qui étaient restés fidèles à Rochereau : on a répété, et on a joué à l’hôtel Ivoire. Et de là, Rochereau est parti sur le Mali avec les musiciens et puis il est rentré au Zaïre. Alors les Dizzy et autres (qui avaient quitté Rochereau, NDLR) sont restés là, et on est quand même des collègues, des frères. Moi et Théo on allait leur rendre visite, parfois on jammait avec eux dans un petit bar et un jour qu’ils avaient des problèmes avec leur logeur, comme moi j’avais un grand appartement avec trois chambres à coucher, je leur ai proposé de venir chez moi. On a commencé à loger ensemble, sans projet dans la tête. Et Badmoss : un fameux, un grand producteur de la place qui avait produit Bailly Spinto, Mamadou Doumbia, beaucoup d’artistes burkinabés, béninois aussi, et bien sûr Ivoiriens (c’était lui le premier producteur d’Ernesto Djédjé) est venu nous voir. Il me dit : « Écoute, Sam, moi je veux que tu me fasses quelque chose dans un style qui doit marcher. Pas des trucs trop lents comme au Congo, mais avec ta voix et les guitares comme les Lokassa  et tout ça … » Connaissant la mentalité des producteurs locaux, j’ai dit : « on s’entend sur un cachet pour un disque enregistré, c’est-à-dire, un album de six chansons. »

Ça veut dire que dans ces cas-là, vous prenez l’argent au départ et puis après c’est fini.

Voilà. Et le reste, il va presser. À Abidjan, comme il n’y avait pas la piraterie, il y avait beaucoup d’argent à la Sacem (l’organisme français qui reverse les droits d’auteur aux auteurs et compositeurs, NDLR). Tout était bien contrôlé. Bon, moi j’ai dit : 6 millions.

Lui : Non Sam, au début, on ne sait pas si ça va marcher ou pas !

On s’est arrêté à 3 millions et il a dit : Et Théo Blaise Nkounkou ? Je le vois souvent avec toi.
Alors j’en ai parlé à Théo Blaise qui m’a dit « bah moi pour 1 million 500, je suis d’accord ». J’ai dit ok, deux albums. On signe les papiers, on répète chez moi à la maison et on n’avait même pas terminé les répétitions paf, qu’on est partis sur Lagos parce qu’on avait un créneau chez EMI à Lagos et que là, il fallait normalement six mois ou huit mois pour réserver une date, dès qu’on l’a ratée il fallait encore attendre, c’était le plus grand studio de la région à l’époque.

À Abidjan à l’époque, il n’y avait pas vraiment de bon studio ?  À part peut-être le studio JBZ…

JBZ est venu après. Il n’y avait pas vraiment de studio qui était bien. Alors on arrive à Lagos, d’abord on était logé dans un hôtel de passe, c’est-à-dire, quand on partait manger, les chambres étaient prises pour les passes jusqu’à ce qu’on revienne : nous on ne savait pas, mais on nous fait voir combien il y avait de femmes « de passage » dans l’hôtel. Ensuite, on a demandé à Badmoss une salle de répétition. Il a dit : « mais Sam, moi je vais négocier avec le barman : vous allez animer, et pendant que vous animez, profitez-en pour répéter les morceaux qu’on va enregistrer. » Et donc nous on répétait comme ça sur le podium, les clients croyaient qu’on jouait pour eux, alors que nous on répétait. Alors pour le trompettiste, il avait déniché, je crois, Atanase qui marchait bien au Bénin et puis pour le saxophoniste, ils ont traversé la lagune pour aller le choper dans un chantier. Il est venu au studio avec ses bottes de travail… parce qu’il fallait quitter l’hôtel à 4 heures du matin, pour arriver sur la pointe de l’île, à Lagos, où se trouvait le studio. On est parti à 4 heures du matin… on est arrivé à 14h ! Oui, l’embouteillage, pour la première fois de ma vie, je voyais vraiment le « go slow »… c’était à trois kilomètres à l’heure quoi : c’est là où j’ai vu pour la première fois des gens vendre des télévisions, des tables, des radios… dans les embouteillages !!! Bon, alors, on arrive à 14h, on rentre au studio et là et on a joué : or, quand vous entendez les « cris », les « appels » dans les anciens disques, c’était pour dire  « écoute, rentre là », « c’est à toi »,  etc… Donc après l’enregistrement on dit, bon, on va faire un nettoyage pour enlever les petits cris que j’ai faits comme des signaux aux musiciens. Là, l’ingénieur du son qui dit : « Quoi ? Mais c’est ça qui anime le morceau ! » J’ai protesté, mais Badmoss me dit : « écoute, c’est moi qui paie le studio, c’est moi le patron, on les garde ». Et c’est comme ça qu’on a enregistré ce jour-là deux albums. Mais vu qu’on avançait vite, j’ai dit à Lokassa :  « écoute, je vais essayer d’arranger un topo là ».
J’ai dit à Badmoss :  « est-ce qu’on peut ajouter un album, parce qu’il y a mes musiciens là qui ont aussi des compositions ». Il dit : « oui, trois albums c’est bon papa, et on a encore du temps jusqu’à demain matin ! » Alors les Lokassa commencent à concocter les phrases, des rythmiques, on a couché tout ça sur bande, et en même temps, les animations, tout ça là. (Sam chante : « Cherie Manu è, tu m’as tourné la tête »).Et le producteur s’est mis à danser, parce que c’était ça qui marchait à ce moment-là, la façon de Prince Nico Mbarga ! Alors nous on avait trouvé le filon, le beat tout ça là, avec la batterie, le kick et c’est comme ça qu’on a réalisé notre travail à Lagos.

C’est à ce moment-là que tu enregistres « Georgette » ?

On a enregistré « Georgette », « Les Champions », le même jour. Ça va te surprendre : on est entré au studio à 14h30, on a enregistré tout et à 9h du matin, tout était enregistré, mixé.

Les trois albums ? Ça, c’est de la rentabilité !

Ah oui, surtout pour le producteur, et c’est comme ça que dès que « Georgette Eckins » est sorti :  sur toute l’Afrique, on a vu des femmes commerçantes qui quittaient Brazza, Kinshasa, non pas pour acheter des pagnes comme d’habitude, mais rien que pour acheter les disques en gros, ah oui, les LP, les Long play, les 30 cm… et « Georgette » est parti comme ça !

Sam Mangwana – Georgette Eckins

Quand le disque a commencé à se vendre, on a commencé à gagner de l’argent, mais comme la vie est trop chère à Abidjan, on s’est replié sur le Togo. Nous sommes arrivés à Lomé et j’ai loué deux villas, une villa pour moi, et dans l’autre il y avait Dizzy et Lokassa et l’autre musicien. On jouait dans un bar qui s’appelait Le Palais de l’Entente. Alors, chaque dimanche, on commençait toujours à 11h et jusqu’à 20h, c’était une ambiance électrique, car on retrouvait là tous les gens, et ils sont nombreux au Togo, qui étaient nés ou avaient grandi dans les deux Congo : des Ghanéens, Béninois ou Togolais…. Ils étaient devenus des commerçants, des fonctionnaires et tout ça là… Et nous, on était devenu des patrons donc les groupes locaux commençaient à être jaloux, mais nous on faisait tout pour être gentil avec tout le monde, on allait chez eux, on faisait des bœufs. Il y avait de bons groupes comme les As du Bénin, l’orchestre Mélo-Togo.
Et puis un jour, surprise : un samedi matin comme ça, on voit un monsieur qui vient chez nous, et qui se présente : c’était Aladji, le grand producteur des Poly Rythmo. Il était connu, on le chantait partout.

« Bon, dit-il, vous travaillez avec Badmoss, mais moi je suis venu pour enregistrer, j’ai l’argent. »

On a négocié le prix du contrat et tout. Il dit :

« Vous allez enregistrer à Lagos, mais vous venez répéter chez moi à Porto Novo (au Bénin), où vous allez être logés et tout… (donc il avait vraiment des moyens) Voilà, parce que si je vous laisse là, je crois que Badmoss aura déjà la puce à l’oreille, il risque de venir vous déranger. Donc je vous envoie mon directeur commercial qui viendra vous chercher tel jour. »

Avant que le directeur commercial n’arrive, paf, voilà Badmos qui débarque :

« J’ai appris que vous allez travailler avec Elhadj, mais c’est une trahison !!!

Mais, Badmoss, ai-je dit,  on t’a trahi par rapport à quoi ? Tu as vendu le disque et ça continue à faire un succès, alors où est le problème ? Si tu veux nous avoir, tu triples le montant, parce que le disque avec ‘Georgette’ a tellement marché. »

Alors Badmoss est reparti frustré et il a lancé : « Vous devenez trop gourmands. »

C’était en 1979. On est donc partis enregistrer Matinda avec Aladji. Dans les disques qu’on faisait à cette époque, il y a des pochettes que je n’ai jamais aimées. Pour Aladji, c’était simple, il disait :  « Sam, c’est pas la pochette, c’est la musique que les gens veulent ». Tu te rends compte ? Quand tu vois comment ils faisaient…Dans le contrat qu’on avait, il fallait nous fournir un équipement une fois à Lagos, le producteur nous a fait choisir ce que nous voulions comme matériel. Maintenant, il fallait le rapporter au Togo. Aladji disait : « Ecoutez, on ne va pas payer la douane pour rentrer avec ce matériel comme ça à Lomé. »

Nous : « Patron, mais comment ? On va être arrêtés ?

Non, il suffit de dire : c’est Sam Mangwana avec l’African All Stars, et vous allez passer ! »

Et c’est ce qui s’est passé.
C’est ce qui s’est passé. On est passé comme ça à la douane : les douaniers, les policiers voulaient nous voir, on signait des autographes, on nous demandait même pas si c’était un nouveau matériel, on est passé comme ça, on est rentrés à Lomé et là nous attendait une proposition de contrat pour une tournée.

La semaine prochaine, dans le sixième épisode de Mangwana, le roman d’une vie, l’artiste reviendra sur le titre « Coopération » qui scella ses retrouvailles éphémères avec Franco.

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