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Mangwana : le roman fleuve d’une vie
Sam Mangwana

Mangwana : le roman fleuve d’une vie

L’un des derniers géants de la rumba raconte son parcours à PAM dans une série d’entretiens presque aussi longue que le fleuve Congo. Première partie : Mangwana, l’enfance d’une voix.

A soixante-quinze ans, dont près de soixante à chanter, Sam Mangwana n’a plus rien à prouver. Mais il a toujours des chansons à offrir – comme le prouve son dernier disque Lubamba (qui vient de paraître à l’international) – et bien sûr, des histoires à raconter. A commencer par la sienne, qu’il a bien voulu confier à PAM dans cet entretien en plusieurs parties, presque aussi long que le fleuve Congo. Or, c’est justement au bord du fleuve, que débute l’histoire de ce prodige de la chanson, qui a éclairé de sa voix et de ses textes les plus grands orchestres de son temps, contribuant à écrire la légende dorée de la rumba congolaise, avant de s’attaquer à d’autres terrain de jeu et d’influence, comme le montrera la suite de sa très longue carrière. A tel point qu’avec sa voix, Mangwana s’est bâti un empire, multipliant les conquêtes : celles des cœurs d’un public toujours plus large, qui de Kinshasa à Abidjan en passant par Luanda, Nairobi et Paris, lui est resté fidèle, malgré le temps qui passe. 

Mais revenons au bord du fleuve Congo, et au commencement : la jeunesse et les débuts de Samuel Mangwana, né en 1945 – en pleine époque coloniale – à Léopoldville (aujourd’hui Kinshasa), d’un père et d’une mère angolais.

Pourquoi tes parents ont-ils quitté l’Angola (à l’époque colonie portugaise) pour le Congo (colonisé par les Belges) ? 

Pour nous les Angolais la colonisation belge s’occupait « mieux » des populations africaines, comparé à ce qui se passait en Angola qui était de l’esclavage tout court. Pour scolariser ses enfants, pour qu’ils aient un avenir meilleur, mieux valait traverser la frontière pour se réfugier au Congo belge.

La première vague c’était dans les années 1910, mes parents c’était dans les années 1920 et, comme les étrangers ne pouvaient pas travailler dans l’administration, alors pour eux ça a été le petit commerce et c’est ainsi que les Angolais, les Congolais de Brazza, les Maliens, les Guinéens…se sont installés dans ce genre de profession. Les Angolais sont devenus spécialistes du commerce agro-alimentaire, et s’occupaient de tout ce que les Congolais ne pouvaient pas faire. 

Peux-tu nous parler de ton enfance et de tes premiers pas dans la musique ?

Ma première relation avec la musique c’était à l’école des missionnaires de l’Armée du Salut, et comme j’avais une belle voix à l’école, je chantais dans la chorale. Après, j’ai été affecté dans un internat à 40 km de Kinshasa. Là, c’était sérieux : il y avait de bonnes conditions pour étudier et les parents qui avaient un peu de moyens envoyaient leurs enfants là-bas pour qu’ils aient un meilleur avenir.

A l’internat, je me suis souvent battu parce qu’être angolais en ce temps-là c’était une honte, on nous appelait « esclaves des Portugais » et quand en classe je levais la main pour répondre, tout le monde s’écriait « Salazar ! » (du nom du dictateur au pouvoir à l’époque au Portugal, NDLR), alors moi ça m’énervait qu’on me surnomme « Salazar », et une fois j’ai donné un coup de tête à un de mes voisins d’école et c’est là où j’ai été puni : on m’a emmené à la police et l’administrateur du coin qui avait convoqué mon papa lui a dit que, pour me « décomplexer », je terminerai l’année scolaire en Angola. Et, comme punition, j’avais interdiction de rester dans une ville où il y avait le courant électrique !

A la frontière, on m’a pris en charge, l’administrateur portugais m’a envoyé dans la ville natale de mon papa, où j’ai pu voir ma grand-mère pendant une semaine avant de partir dans les plantations de café qui appartenaient à mes tantes et mes oncles, et pendant toute l’année on m’a fait circuler en m’apprenant comment on plante le café, comment on le récolte…. Après la récolte, on devait aller le vendre aux marchands portugais, qui payaient moitié en nature, moitié en argent. Moi, Je suis arrivé avec le café que mon oncle m’avait donné en guise de salaire : ils ont mis mon petit sac sur la bascule, et j’ai commencé à faire remarquer au marchand portugais que la bascule était truquée. 

Alors il regarde mes tantes et il dit : 
D’où vient ce garçon ? 
-Du Congo Belge. 
-Ah bon ! c’est tous des rebelles … alors qu’est-ce que tu veux mon vieux ?

Moi je veux mon argent, je veux rien en nature. 

Ma tante me dit :
Écoute on parle pas comme ça aux blancs…
-Et moi : non, c’est mon droit ! 

C’est là que le commerçant portugais a vu que je n’avais pas la mentalité du coin. Il m’a donné mon argent et nous sommes partis.

Après ça, on est revenu et j’ai vu mon oncle se faire tabasser parce qu’il était allé au Congo Belge pour se faire soigner (il y avait un bon hôpital de l’autre côté de la frontière) et en rentrant en Angola, l’administrateur originaire du Cap Vert (à l’époque les Angolais ne pouvaient pas travailler dans l’administration, il fallait être Brésilien, Portugais, Capverdien ou Bissau-Guinéen, les Angolais c’était juste pour la main d’œuvre)… il a demandé à mon oncle pourquoi il était allé au Congo Belge, et devant moi ils ont appelé le Cabu – le mec qui s’occupait de la purrada, d’administrer la correction aux gens qui étaient punis : c’était un costaud et le système, c’était le palmatorio : un morceau de bois qu’on tapait sur la paume des mains, et quand elles éclataient, on tapait la plante des pieds jusqu’à ce que la peau éclate, puis les fesses… il avait reçu trente coups, et il s’était évanoui. Dans ces cas-là on laissait la personne reprendre ses esprits et directement après, on l’emmenait dans une carrière pour casser les pierres. C’est ce qui est arrivé à mon oncle. Ca m’a traumatisé, je me suis dit « jamais de ma vie je ne parlerai cette langue, après mon retour je ne veux plus rien savoir du portugais », et c’est ainsi que j’ai été bloqué par rapport à la culture portugaise. 

Je suis rentré au Congo et puis, quand j’ai grandi, à 17 ans, je me suis engagé alors que j’étais encore élève dans un syndicat de travailleurs agricoles en exil, en réaction à ce que j’avais connu en Angola. 

Pascal Tabu dit « Rochereau » (photo DR)

C’est à cette époque que tu rencontres Rochereau ?

Oui. Dans le quartier, on avait un frère qui s’appelait Simon (on l’appelait Englebert) qui travaillait à l’Athénée Royal où Rochereau était secrétaire de direction (en plus d’être musicien). L’Athénée Royal c’était une école des élites où l’on trouvait des blancs, des noirs, les fils des élites congolaises… un jour, Simon qui savait que j’aimais composer des chansons m’emmène chez Rochereau, et Simon me présente : « ce garçon aime votre répertoire, et il chante bien. 

Rochereau dit :
Ah bon ? Mais il est un peu petit non ? 

J’avais 17 ans et 8 mois. Et Rochereau me demande de chanter une des chansons de son orchestre (l’African Fiesta, ndlr). C’était une chanson en vogue (Sam chante) : Seli kutu piangazila, nayebisa baninga bangai … 

Rochereau dit :
-Venez dans mon bureau, il enregistre ma voix et il appelle Nico (Nico Kasanda, dit « Dr. Nico », guitariste de génie et pilier de l’orchestre, NDLR) :

Docteur, je crois qu’on a trouvé l’oiseau rare, est-ce que tu peux venir au bureau ? 

Nico arrive dans sa petite Fiat italienne et il dit :
Le chanteur il est où ? Ce petit-là ? ah bon ben, chante… 

il m’a donné la tonalité, j’ai chanté. Quand j’ai eu fini, il a dit :
Rochereau, on le prend : il chante samedi.  

J’ai dit que je ne pouvais pas.
Petit, c’est maintenant ou jamais.. Tu as 17 ans et 8 mois, au lieu de passer dans des courbes que tu connais, tu as la chance de connaître les plus grands musiciens du pays, tu dois saisir ta chance, en ce qui concerne ton papa on s’arrangera. 

C’était jeudi, j’ai répété vendredi et samedi matin, et samedi soir je chantais au concert avec Rochereau. C’était dans un bar qui s’appelait Petit Bois, un coin de référence où les orchestres jouaient (il y avait aussi Kongo Bar, Vis-à-vis, un grand bar qui s’appelait Chez Là-bas devenu Kimpwanza)…

Mon premier concert avec Rochereau a été un grand succès, et à partir de là, je ne me suis plus présenté à la maison, j’ai fui la maison.

De gauche à droite : Manu Dibango, Dr nico, Roger Izeidi (manager et producteur de l’African Fiesta, et Rochereau)

Pourquoi ?

Écoute, papa était de confession protestante et avoir son premier garçon faire de la musique, c’était impensable… 

C’était une honte ? 

C’était une honte, mais papa entendait la publicité à la radio, les gens du quartier disaient « Est-ce que celui qui a chanté en direct hier à la radio, c’est pas ton petit Sam ? » 

Il a dit non, et quand il a vu que je ne rentrais pas, alors il est parti déposer un avis de recherche chez un commissaire belge (parce qu’ à cette époque – on était en 1963- il y avait un accord d’assistance entre l’administration belge et congolaise) et là les policiers ont été chargés de me mettre le grappin dessus. Quand on chantait avec Rochereau, on savait que la police m’attendait dehors, alors il me faisait sortir par derrière, j’escaladais le mur et il me récupérait avec sa voiture, pour aller me déposer chez une de leurs fans qui était une diamantaire, dans un complexe qui s’appelait « A côté bar ». Mais un jour, la police se pointe là-bas en disant qu’elle est venue chercher un mineur qui habite là. J’ai été obligé de sortir : on m’a pris et emmené au commissariat du quartier et le (commissaire) blanc me dit : 

-Vous êtes chanteur ?  (Je dis oui.) 

C’est pas possible ! comment ils peuvent faire ça ! Tu es un mineur ! Ton papa refuse, et il a porté plainte, on l’attend pour faire les papiers et t’envoyer dans une maison de redressement à 80 km de Kinshasa. 

Rochereau ayant appris ça est venu, alors que j’étais en garde à vue. 

Mr Pascal, qu’est-ce que vous êtes venus faire là ? dit le commissaire, qui avait son fils scolarisé dans l’école ou travaillait Rochereau, et il lui explique ce qui se passe. Écoute, Mr le commissaire, dit Rochereau, c’est mon seul chanteur. Bon, dit le commissaire, on attend son papa pour que vous puissiez vous entendre. 

Les heures passent et mon papa n’arrive pas, alors le commissaire dit : 
Je peux pas le garder plus longtemps, arrangez-vous jusqu’à ce qu’il ait 18 ans, parce que là son papa n’aura plus de pouvoir sur lui. 

C’est comme ça que je suis sorti du commissariat, et j’ai continué avec Tabu Ley. C’était fabuleux.

La semaine prochaine, Sam Mangwana revient sur PAM pour la suite de son histoire. Retrouvez le pour un concert live sur notre page Facebook de PAM le 20 février à 19H (Festival au fil des Voix), et sur son dernier disque, Lubamba.

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