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The Pan African Music Magazine
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Mangwana, le roman d’une vie : goodbye Zaïre !

Sam Mangwana poursuit le roman de sa vie jalonnée de chansons. En 1975, il quitte l’OK Jazz et reprend du service avec Rochereau, avant de prendre le large, et le goût du voyage…

En 1975, Sam Mangwana a le vent en poupe. Il enchaîne les succès avec l’OK Jazz de Franco, et jouit d’une confortable situation. Mais l’Angola, le pays d’origine de ses parents, est sur le point de se libérer des chaînes du colonialisme et Sam compte bien participer à ce moment historique. Mais bien malin qui peut anticiper les desseins du destin, qui frappe de nouveau à la porte de l’artiste et le propulse vers d’autres horizons. Il y gagnera la confirmation de son surnom : « l’International Sam Mangwana ». 

Pendant ces années avec l’OK Jazz, tu étais sous contrat ? je crois bien que tu avais demandé à ne pas t’engager ad vitam æternam… 

Je crois qu’entre moi et Franco, il n’y a jamais eu un papier signé. C’était un contrat sur l’honneur, c’est-à-dire, on se donnait notre parole, parce que Franco c’est quelqu’un qui n’aimait pas voir un artiste qui connaît le travail être déçu. Il était tellement large. Laisse-moi te dire Vladimir, mon premier salaire, dans l’OK Jazz, Franco m’avait demandé ce que je voulais comme salaire, et j’avais annoncé la couleur. Et lui m’a dit : « Non Sam, c’est pas assez, avec ta valeur, il te faut tant. » Il a doublé le salaire et ajouté une voiture de fonction, j’avais droit au carburant, aux frais de représentation… tu te rends compte ?

Et alors, pourquoi, toi qui avais ce contrat moral avec Franco, tu quittes l’OK Jazz ?

Bon. Alors Rochereau m’avait contacté en m’envoyant quelqu’un avec un talkie-walkie, parce qu’il n’y avait pas de téléphone portable, et il m’a fixé un rendez-vous un soir, dans l’une de ses résidences. J’y suis allé et il m’a dit :
— Comme tu vois, l’orchestre ne marche plus aussi fort. J’ai besoin de toi pour remonter la pente parce que toi et moi au micro, ça va quand même produire quelque chose d’assez spécial, et je crois que ça va accrocher. Vraiment, je t’en prie, accepte. 
— Mais… vois avec Franco. 
— Mais Franco a déjà tout, il a bénéficié de toi, qui es mon poulain, c’est déjà assez comme ça, viens m’aider s’il te plaît petit frère.

Et par reconnaissance, comme c’est lui qui m’avait mis les pieds à l’étrier… je suis allé voir Franco pour lui expliquer et lui dire que je démissionnais. Franco m’a dit : « Connaissant Tabu Ley et ta manière de voir les choses, vous ne vous entendrez jamais, mais quand ça n’ira pas, tu seras toujours le bienvenu et l’OK Jazz t’attendra. »

Franco n’a pas mal pris que tu rejoignes Tabu Ley (Rochereau) ?

Non. Franco, il avait tellement un grand cœur… Il évitait les frictions avec les autres musiciens. Laisse-moi te dire, j’ai assisté à beaucoup de choses quand même avec Franco : on a assisté à beaucoup de scènes comme ça, des musiciens, ou des sportifs, ou des hommes ordinaires qui venaient au bureau pour demander de l’aide et Franco les recevait et les aidait. Franco aidait même les musiciens des autres groupes, parce qu’il m’a dit un jour : « Écoute Sam, quand j’ai commencé ce travail, je marchais avec un short, avec un pagne en guise de chemise… je n’aime pas voir les gens souffrir. » 

Tabu Ley et Mangwana sur Télé-Zaïre, en 1975. Mangwana ouvre le show avec sa chanson « Minha Angola ».

Donc il te laisse partir avec Rochereau (Tabu Ley) et son orchestre l’Afrisa International…

Oui, on a commencé « le duo du siècle » avec Rochereau et après trois mois, Rochereau m’a joué un coup, un camouflet. Il a commandé un article dans un grand journal qui s’appelait Salongo pour dire que j’avais encore démissionné de l’Afrisa international et le lendemain, il est parti en voyage.

Mais… tu n’avais pas démissionné ?

Non. Le groupe n’était pas au courant. Je me suis défendu dans la presse, mais plus je me défendais, et plus les journaux de Kinshasa se déchaînaient sur moi pour me traiter de « mercenaire », disant que je ne respectais pas les contrats, que j’étais en train de brouiller l’image de la musique congolaise et que je n’étais même pas congolais, mais angolais… alors j’ai pris la décision de quitter le Congo pour aller me faire voir ailleurs. 

On te rappelle encore une fois que tu es d’origine angolaise et ça, on dirait que c’est un peu comme chez nous… quand ça marche bien, on dit que tu es congolais, mais le jour où on a quelque chose à te reprocher, on dit que tu es angolais.

Mais j’étais là quand on traitait Platini d’Italien, Yannick Noah de Camerounais quand ça n’allait pas ! C’est pareil hein… c’est le fanatisme.

Çe n’était quand même pas rien de quitter ce pays qui t’a vu naître et grandir… 

Oui parce que j’étais grillé de partout, quand je passais dans la rue, on m’appelait : « Pigeon voyageur. » Mais depuis longtemps je voulais retourner dans le pays de mes parents, l’Angola. Franco, avec lequel j’avais repris, m’avait dit : « Écoute Sam, en Angola c’est bientôt l’indépendance, je sais que les autorités misent beaucoup sur toi pour la musique là-bas, alors essaie de créer une structure et de temps en temps, je quitterai Kinshasa seul et je viendrai là-bas, on fera des choses ensemble. » Quelques mois avant l’indépendance (en aout 1975) je suis donc retourné là-bas avec quelques musiciens que j’avais sélectionnés à Kinshasa, dont Michelino (guitariste, NDLR), et c’est là que la guerre civile a éclaté.

Franco Luambo – Mambu Ma Miondo (feat. Le T.P. OK Jazz)

Franco avait d’ailleurs senti la chose venir. Car il m’avait aussi dit « Bon, tu vas en Angola, mais… petit frère, il va éclater une guerre, pas continentale, mais à tendance mondiale qui va se passer et les grandes puissances vont se battre chez toi. Au cas où ça ne va pas… Rentre à Kinshasa. » Et effectivement, c’est ce qui s’est passé, alors je suis rentré à Kinshasa. Franco a eu vent de la nouvelle que je quittais le Congo pour aller ailleurs.

Il m’a dit :
— Écoute, à cause de l’estime que j’ai pour toi, tu ne sortiras pas du Congo, c’est une manière de te protéger. Non, tu ne sortiras pas, n’essaie même pas d’aller à l’aéroport. 
— Mais grand-frère, j’étais à l’école ici, j’ai étudié la géographie, je connais la topographie de l’Afrique centrale.

Et on a rigolé, on a mangé, on a bu et… deux semaines après, je me suis taillé.

Comment ? 

Par l’aéroport, mais en prenant un vol domestique pour l’intérieur du Congo. On m’a vraiment interrogé à l’aéroport : quand j’ai dit que j’allais à l’intérieur, on m’a dit : « Ah OK. Parce que d’après les recommandations, tu ne peux pas sortir. » Je suis passé par Libenge, et puis j’ai posé mes bagages à Zongo.

Zongo, c’est la ville qui fait face à Bangui, donc à la frontière de la Centrafrique.

Oui, et quand je suis allé là-bas, j’ai été accueilli par une association de commerçants qui me connaissaient de par ma musique. Alors, on m’a donné un logement, ils ont organisé un dîner avec l’administrateur qui était vraiment content d’avoir une vedette dans sa petite ville de Zongo et là, pendant le dîner il m’a demandé : 

— Qu’est-ce qu’on peut faire pour toi ?
— Bah justement je suis là pour installer un magasin de disques. 
— Ah bon, comment ça se passe ?
— Mais il me suffit d’un terrain et le reste, je sais comment faire.

Un jour, je demande un sauf-conduit pour aller jusqu’au Nigéria où je prétendais vouloir commander des disques destinés au magasin que j’allais monter à Zongo. J’ai eu mon sauf-conduit et… je suis parti ! 

J’ai eu à traverser toute la Centrafrique jusqu’au Cameroun, et je suis descendu à Yaoundé. Comme je n’avais rien en poche, je suis passé dans les quartiers et je tombe sur un musicien qui me connaissait de nom, et qui évoluait dans un bar baptisé « Escalier Bar ». Effectivement, pour aller dans ce bar-là, il fallait descendre un escalier, et le propriétaire m’a aussitôt proposé de jouer chez lui. Je me suis produit là-bas pendant deux mois, et après j’ai pris le train jusqu’à Douala, c’était pour rencontrer Eboa Lotin qui me conseille alors d’aller chez Ekambi Brillant. Il était très connu, mais je l’ai trouvé trop arrogant (il m’avait proposé une somme dérisoire pour jouer dans son club) et je n’ai pas voulu donner suite. Eboa Lotin, lui, m’a aidé. Et puis j’ai décidé de continuer la route. J’ai dû vendre le radio-cassette que j’avais acheté en Angola à 25 000 francs, et avec cet argent, j’ai continué ma route jusqu’au Nigéria, jusqu’à Lagos. Là, j’avais loué une petite chambre dans l’hôtel de Bobby Benson, un célèbre musicien qui avait d’ailleurs accueilli Franco dans les années 60 quand il était venu au Nigeria. Il avait construit ce grand hôtel et avait pris sa retraite. Quand il a su qui j’étais, il m’a invité à manger, a appelé son maître d’hôtel et dit « ce monsieur loge chez moi pendant un mois, logé, nourri, blanchi… OK ? » OK ! (Sam rigole). Et je suis resté un mois chez lui. Ensuite, j’ai repris la route jusqu’à Cotonou, au Bénin. Là, j’ai commencé à chercher les bars où jouer de la musique, j’ai croisé El Rego qui faisait de la musique afro-latine, mais aussi les Poly-Rythmo que je suis allé voir jouer… et là, qui je vois ? Théo Blaise Kounkou que j’avais connu comme étudiant et qui venait souvent me voir quand je jouais au bar Suzanella à Kinshasa. IL m’a donné 500 francs, un billet tout neuf. Ca m’a dépanné pendant deux ou trois jours (à cette époque-là à Cotonou tu pouvais manger pour 100 francs), et puis j’ai lancé à SOS à Gerard Akwesson, qui était Togolais et manageur d’Abeti et qui avait emmené à Kinshasa Bella Bellow, François Lougah… il m’a logé chez lui au Togo, et m’a dit que pour le jubilé de sa carrière, il m’invitait à jouer. 

J’avais aussi avec moi quelques bandes que j’avais produites avec mon label Sonora et qui dataient de 1970, alors je suis allé au Ghana trouver des producteurs, et l’un d’entre eux, Essibons, m’a pris quelques bandes pour essayer de distribuer ma musique sur le marché local. J’ai eu un peu de fric, et suis rentré au Togo. 

Un disque publié en 1976 par le label ghanéen Essibons

Là, à Lomé, je rencontre Henri Bowane, l’acolyte de Wendo (Kolosoy). Lui, il tombait sur tous les musiciens d’Afrique centrale qui étaient en perdition et essayait de les faire produire au Ghana, en Côte d’Ivoire, en Haute — Volta, un peu comme un manager. Il trouvait des soirées dans les ambassades, les soirées officielles, parce qu’il savait parler aux gens : c’était un « public relation » fantastique ! On a fait les 400 coups ensemble à Lomé. Et un jour, Mobutu est venu au Ghana pour une visite officielle, au temps du président Acheampong (qui sera exécuté plus tard lors du coup d’État de Rawlings). Bowane a proposé à l’ambassadeur zaïrois que j’anime la soirée de réception de Mobutu. On part donc au Ghana et on a fait l’animation de la soirée, mais les officiels Congolais insistaient pour que je rentre au pays. Nguza Karl I’bond, le ministre des Affaires étrangères m’a dit « mais qu’est-ce que tu cherches Sam ? Franco te pleure, le public congolais te pleure… » J’ai dit que c’était trop tôt, le choc de mon affaire avec Tabu Ley m’avait trop frustré. Mais j’ai demandé un passeport, et le ministre m’a fait faire sur le champ un passeport diplomatique, qui m’a permis de continuer ma route jusqu’en Côte d’Ivoire. 

Le choix d’Abidjan n’était pas un hasard, c’était déjà la plaque tournante de la musique africaine…

J’arrive à Abidjan et je me présente d’abord à l’ambassade du Congo… l’ambassadeur congolais, qui s’appelait Bokolo, me dit : « dans un mois, je m’en vais. Essaie de m’organiser un bon groupe pour jouer la rumba de chez nous lors de ma soirée d’adieu, ça va se passer à l’hôtel Ivoire et je veux du sérieux ». Il me donne une petite avance pour préparer ça, et j’ai réussi à dénicher quelques musiciens congolais qui étaient là, et quelques musiciens ivoiriens comme Aka Jérôme qui était assez connu. Au Gala, je vois Manu Dibango qui était parmi les invités : « Mais Sam, depuis quand tu es là ? Et les musiciens ? Tu dois venir me voir à la maison, c’est moi qui dirige l’orchestre de la télévision ». D’ailleurs j’ai été invité à la télé pour l’émission qui suivait le journal télévisé. 

Un producteur béninois m’avait prévenu que les musiciens de Gnonnas Pedro étaient à Abidjan. De retour du Niger, ils n’avaient pu rentrer au Bénin par le Togo, car à l’époque, Eyadema (le président togolais) avait des problèmes avec Kerekou (le président béninois) à cause de la tentative de coup d’État de Bob Dénard et ses mercenaires (le 16 janvier 1977, NDLR).
Donc il fallait qu’ils patientent avant qu’on puisse trouver un moyen de les rapatrier en avion. Le producteur (Gilbert Dossou alias Prince Dgib’s, NDLR) a parlé avec Gnonnas Pedro qui lui, était rentré à Cotonou, et il a été d’accord pour que j’utilise son groupe (les Djadés, NDLR). On a répété deux jours et fait le concert à la télévision. Là-dessus, le disquaire me dit : « Sam c’est le moment de négocier avec l’ingénieur du son, car si on pique cette bande, c’est toute une production ! » C’est ce qu’on a fait, on a soudoyé l’ingénieur qui nous a donné la bande. Encore fallait-il avoir de l’argent pour la mettre sur disque. Et puis, deux semaines plus tard, Mobutu passe à Abidjan. Je vais donc à l’hôtel Ivoire où était logée toute la délégation congolaise, et je demandé via l’ambassadeur à voir le Chef. Mais son chargé de sécurité me dit : « le chef te fait dire qu’ilne ne veut pas entendre parler de toi ici : si tu veux le voir, tu rentres au pays. »

Il était vexé que tu aies quitté le Zaïre ?

C’est ça. Mais le chargé de sécurité m’a donné un sac avec 250 000 francs… une somme à l’époque ! Et c’est ce qui m’a permis d’aller au Ghana faire une gravure (à l’époque on ne pouvait pas le faire à Abidjan) et revenir en Côte d’Ivoire pour publier mon premier 30 cm qui a été vendu à 7000 exemplaires en quelques jours ! Ce n’est pas le disque que je préfère, mais il y avait une chanson que j’avais composée avec du français ivoirien, je savais que ça allait marcher. Et là, j’ai pu prendre un appartement, c’était parti !

La semaine prochaine, retrouvez Sam Mangwana qui racontera ses années abidjanaises, point de départ de ses aventures panafricaines.

« Maria, est-ce que tu moyens ? », enregistré à la RTI et publié sur disque sur le label Sodogil de Gilbert Dossou (source : orogod)
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