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Requiem pour la paix : chanter pour les morts congolais
Requiem pour la Paix

Requiem pour la paix : chanter pour les morts congolais

Pour la seconde année consécutive, le Requiem pour la paix a réuni des choristes qui, dans plusieurs villes de RDC, ont chanté la mémoire des victimes des guerres qui ont déchiré le pays. Une manière inédite de panser les plaies.

Une équipe d’hôtesses accueille les invités à l’entrée. Acteurs de la société civile, artistes, étudiants, citoyens lambda congolais ou expatriés s’empressent de remplir la salle de la ville de Bukavu qui accueille le spectacle du Requiem pour la paix. Sur scène, des choristes locaux interprètent des chansons dans plusieurs langue locales. Dans chaque ville, un chœur a en effet été constitué pour faire la première partie du spectacle Requiem pour la Paix, qui réunit quant à lui des chanteurs venus des différentes provinces du pays. Une manière pour les organisateurs d’adapter le spectacle aux réalités des communautés où le Requiem pose ses valises durant son périple. En quelques minutes seulement, cette chorale locale arrive à captiver toute la salle qui ne manque pas de lui témoigner son admiration par des applaudissement soutenus à la fin de la prestation. En si peu de temps, des décennies de guerre laissent leur place à la bonne humeur.

Pour la seconde année consécutive, cet événement culturel permet de rendre hommage aux victimes de la guerre qui, depuis plusieurs décennies, sévit en République Démocratique du Congo. Initiative de Uwezo Afrika Initiative, une ONG basée à Bukavu, le Requiem pour la paix est une série d’événements organisés dans plusieurs villes et villages de la RDC pour honorer la mémoire des Congolais décédés pendant la guerre. Inspirés du Requiem de Mozart, ces spectacles mémoriels permettent à des artistes de passer, à travers des chants et danses, des messages de paix et de réconciliation. « Un symbole d’union et de cohésion sociale nationales (…) offrant aux Congolaises et Congolais une occasion de se réunir autour d’une question qui les unit incontestablement et qu’ils ont tous en commun : la perte de plusieurs de leurs et le refus de la violence armée », peut-on lire sur des documents remis aux invités.

« Je vous demande de n’applaudir qu’à la fin du spectacle pour bien suivre la prestation à venir », dit la maîtresse de cérémonie pour annoncer les artistes invités. Un exercice périlleux au regard de la qualité du spectacle offert. Mélange de danse urbaine, de musique classique et de théâtre, le spectacle transmet toutes sortes d’émotions en faisant à la fois référence à la paix, aux crépitements des balles, au traumatisme ou à la mort qu’occasionnent les guerres à répétition. Dans cette performance, couvertures de survie, filets et autres objets rappellent la triste réalité des déplacés dans leur propre pays, et de tous les civils pris dans la nasse des conflits meurtriers. Car, au-delà du chant, les choristes présentent aussi des témoignages des enfants soldats, des femmes violées ou encore des orphelins qui ont perdu leurs parents. Le tout rythmé par des mélodies jouées au synthétiseur, offrant des séquences bien choisies qui assurent la transition entre deux chansons jusqu’à la fin du spectacle.    

© Requiem pour la Paix
Un travail de mémoire

Ancienne journaliste, Douce Namwezi a été témoin de plusieurs guerres qui ont endeuillé sa communauté. Pour elle, le Requiem pour la paix n’est pas qu’un spectacle. « Il faut suivre le message derrière ce spectacle. Ce requiem nous permet d’aller au-delà des statistiques, de mettre des noms sur nos morts et de nous approprier notre propre histoire. Nous ne devons pas oublier, nous ne devons pas normaliser la mort. Le message du Requiem pour la paix est un message de devoir de mémoire. Ceci est une occasion de se lever et de dire : plus jamais ça. », explique celle qui est, en même temps, la coordinatrice d’Uwezo Afrika Initiative.

Venus de plusieurs provinces du pays, 16 choristes se sont produits au cours des spectacles organisés, du 21 au 29 octobre, à Kaniola, Bukavu, Goma et Kinshasa. Pendant huit mois, ces choristes ont préparé des chansons tirées du répertoire des artistes comme Lokua Kanza, Antonio Vivaldi, Carl Orff ou encore Francis Poulenc. Une préparation soutenue par Lucia Zorcone et Maruska Le Moing, deux artistes françaises qui ont participé à la préparation musicale et à la conception artistique.

Né à Bukavu, Jean-Daniel Walupaka, l’un des choristes, a connu la guerre dans son enfance. Par le chant, il espère transmettre un message de paix au monde. « Ce Requiem pour la paix est une occasion de chanter pour toutes les victimes des guerres du monde entier. Aujourd’hui, nous voulons dire à tous ceux qui s’adonnent aux guerres et massacres que le monde a besoin des gens qui s’aiment pour aller de l’avant. C’est très important d’utiliser l’art pour porter le message de paix. », confie ce choriste.

© Requiem pour la Paix
Libérer la parole des victimes

Au-delà de la célébration artistique, le Requiem pour la paix permet, par des témoignages, de libérer la parole des victimes. « Cette expression artistique donne aux victimes l’occasion de s’exprimer et d’exiger justice et réparation. Nous pensons qu’on est sur une bonne voie car en mobilisant davantage d’artistes et tous ceux qui s’intéressent à cette question, nous allons arriver à libérer la parole des victimes », souligne Douce Namwezi.

Précieuse Kasivika a perdu l’un de ses frères à la suite d’une fusillade à Goma. Au-delà d’une simple prestation, ce Requiem est, pour cette choriste, un moment de deuil. « Ma présence ici se justifie par le fait que je dois chanter pour la paix. A travers le chant, j’espère que mon message sera écouté. Un de mes frères est mort dans une fusillade. Ceci est pour moi une occasion de lui rendre hommage. J’espère que je transmettrai un message de paix au monde entier à travers le chant », explique Précieuse.

Une position soutenue par Akonkwa Roga Roland, un autre choriste. « Nos aînés nous ont dit que certains de nos familiers sont morts dans la guerre. On chante le Requiem pour la paix avec tout notre cœur car les témoignages que nous écoutons nous font très mal. Nous demandons au monde d’écouter ce message de paix. Il n’y a pas que les discours pour restaurer la paix. Le chant peut également être utilisé dans ce sens. », dit-il.

© Requiem pour la Paix
Dialogue autour du feu

Moment de deuil, le Requiem pour la paix est aussi une occasion de restaurer le dialogue entre jeunes et vieux. Ce soir, bière et arachides en main, des vieux se passent le micro pour raconter leurs expériences de la guerre aux jeunes. Inspiré des traditions ancestrales, ce dialogue autour du feu permet de transmettre des connaissances aux jeunes générations et de résoudre des problèmes de la communauté. Une occasion pour les vieux de tirer la sonnette d’alarme sur les dangers qui guettent la société.

« Je crains que les jeunes ne soient surpris par les guerres. Votre comportement ne me rassure pas. La guerre nous a tous surpris alors qu’on nous avertissait depuis longtemps », alerte M’Bachu Nyenyezi. Militante de la société civile, elle était avec Christophe Munzihirwa, l’ancien archevêque de Bukavu, lors de son assassinat en 1996. Alors que plusieurs de ses amis ont été abattus en sa présence, elle raconte avoir eu la vie sauve grâce à un enfant soldat dont elle avait aidé la mère par le passé.  

Visiblement plus jeune, Marcellin Chiralirwa faisait partie des jeunes qui s’étaient donné pour mission de défendre la ville contre l’occupation étrangère. Ce soir, il partage son expérience avec ses jeunes frères. « La jeunesse doit quitter ici en ayant pris connaissance de son histoire. Nous sommes tous traumatisés. Mon père a été arrêté, torturé et menacé de mort. J’ai été de toutes les marches. Nous avons vécu beaucoup de choses mais si on ne conseille pas les générations actuelles, nous sommes en danger. Soyez alertes chers jeunes, soyez attentifs », confie Marcellin.

© Requiem pour la Paix
Chanter pour la justice

Alors que les mélodies qu’ils entendent leur permettent de mettre momentanément en sourdine leurs soucis, les participants au Requiem pour la paix n’oublient pas leur mission principale : réclamer justice et réparation.

« Cet évènement permet à ceux qui ont vécus les massacres de raconter par le chant ce qui s’est passé et de faire en sorte que les jeunes générations s’approprient ce combat pour la justice et la reconstitution de la vérité. Chanter un Requiem, chanter la mémoire de ceux que la cruauté humaine nous a arrachés est une initiative qui participe à la reconstruction de notre société et au renforcement du vivre ensemble après l’innommable. », explique Roger Buhendwa. Aux côtés du Dr. Denis Mukwege, prix Nobel de la Paix, il milite pour l’instauration d’un tribunal pénal spécial pour le Congo qui pourra juger les auteurs de tous les crimes graves commis en RDC.

La première édition du Requiem n’avait pas été un long fleuve tranquille. Alors qu’ils étaient en pleine préparation, les organisateurs avaient vu plusieurs de leurs partenaires se désengager sans raison. « Ils ont peut-être eu peur car nous abordons un sujet sensible », pense Douce Namwezi. Une difficulté qui n’a pas entamé la détermination des membres de Uwezo Africa Initiative. Cette seconde édition du Requiem pour la paix a permis à l’événement de prendre encore plus d’ampleur, en permettant, avec le soutien de la coopération suisse, à plus de 42 artistes de jouer au cours de sept concerts, et de toucher plusieurs milliers de spectateurs en RDC. « Nous avons un devoir de mémoire, un devoir d’histoire pour que nous ne puissions pas oublier. Il est important de ne pas se taire. », conclut Douce Namwezi.

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