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Mankunku : « le taureau qui rugit » ressurgit

Mankunku : « le taureau qui rugit » ressurgit

Le label Mr Bongo réédite une perle rare signée du saxophoniste sud-africain Winston Monwabisi Ngozi aka Mankunku. Un sommet du jazz sud-africain enregistré dans l’étau de l’apartheid.

1450 euros. C’est le prix annoncé pour l’unique copie disponible sur Discogs de cet album gravé à l’été 1968 pour World Record. À ce compte-là, on vous épargne les centimes. C’est peu dire que ce disque est depuis un bail recherché par tous les amateurs qui en savent la qualité, au-delà des questions vénales. Voilà pourquoi on ne saura que féliciter Mr Bongo de ressortir cette rareté qui a déjà été rééditée par le passé, notamment par Jazzman et Gallo voici quatre ans. À chaque fois, le tirage est vite épuisé et la cote s’envole. Gageons qu’en 2021 il puisse enfin trouver des preneurs à prix raisonnable.

Qu’est-ce qui peut bien expliquer un tel phénomène ? Le peu d’exemplaires originaux d’une musique produite sous l’Apartheid, c’est certain. La musique que l’on y entend, c’est tout aussi évident. En deux faces et quatre titres, ce LP est un sans doute l’un des meilleurs exemples de ce que le jazz sud-africain a produit à l’époque. Le natif de Retreat (en 1943), une banlieue de Cape Town, n’était certes pas le seul à l’époque (de Dudu Pukwana à Abdullah Ibrahim, de Mongezi Feza à Johnny Dyani, de Pat Matshikiza à Phil Tabane, les jazzmen de grand talent furent nombreux à émerger de l’Afrique australe), mais Winston Monwabisi Ngozi figure en quelque sorte le plus sûr héritier de John Coltrane, dont l’ombre plane sur ce disque enregistré quasiment un an jour pour jour après la mort du messie du jazz. Une composition lui est dédiée (« Dedication to Daddy Trane et Brother Shorter », qui sonne comme un juste compromis entre les albums Prestige et Impulse! de Coltrane), et un thème, « Bessie’s Blues », est emprunté à son répertoire (dans une variation de facture plus « basique »).

Mankunku Quartet – Yakhal’ Inkomo

Plus largement, cet album en quartet classique (basse, batterie et piano) du saxophoniste ténor qui revendiquait comme autre maître Sonny Rollins se situe dans ses moments les plus captivants, à la parfaite intersection entre les harmonies ouvertes du post-bop nord-américain et les rythmiques héritées des traditions sud-africaines. C’est tout particulièrement le cas lors des neuf minutes de « Yakhal’ Inkomo », le thème d’ouverture qui donne son titre à cet album (texto « le taureau rugissant ») et se situe d’emblée au sommet. Tout à la fois joyeux et poignant, fiévreux et serein, traditionnel et moderne. En un mot, un classique, servi par un superbe trio d’accompagnateurs (mention toute spéciale au pianiste « indien » Lionel Pillay, autre victime de la ségrégation qui n’aura jamais connu la notoriété que son talent appelait) et une prise de son de haute tenue. On croirait un bon vieux Blue Note !

Winston Mankunku Ngozi au Luxurama, Cape Town, Afrique du Sud © Basil Breakey – DR

Les années passent, et on ne s’en lasse toujours pas, tout comme reviennent éternellement les regrets concernant celui qu’on appelait d’un simple Mankuku, mais qui fut parfois appelé « Winston Man » pour paraître plus blanc (une autre anecdote prétend que devant jouer avec un orchestre blanc lors d’un concert à l’hôtel de ville du Cap, il fut obligé de demeurer derrière un rideau). Ayant choisi de rester dans son pays natal, contrairement à la plupart de ses confrères qui choisirent la voie de l’exil, ce saxophoniste qui fut propulsé meilleur musicien de l’année 1968 suite à ce LP ne connaîtra jamais la gloire, même si encore dans les années 1970 il s’illustre aux côtés des remarquables The Cliffs, dans une version plus funky, et échange même avec Joe Henderson, autre immense ténor américain auquel le Sud-Africain fait indubitablement songer.

Finalement ce n’est qu’à l’approche des années 1990 qu’il va enfin rayonner au-delà de son pays. Mais voilà, l’heure est passée, même si le vaillant cinquantenaire continue à enregistrer de loin en loin sous son nom, comme l’ultime Abantwana be Afrika capté à Johannesburg en 2003. La même année, un autre futurb oublié des radars (l’immense pianiste Bheki Mseleku) lui dédie un thème, « Monwabisi », sur lequel Mankuku fait briller sa sonorité d’un mat si brillant. Une ultime ballade, qui raisonne a posteriori tel un requiem, pour celui qui décédera en 2009 après une longue maladie.

Mankunku Quartet – Yakhal’ Inkomo, maintenant disponible via Mr Bongo.

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