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The Pan African Music Magazine
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Pierre Kwenders, vertige de l’amour

Avec José-Louis And The Paradox Of Love, le papa du collectif Moonshine signe un retour tout en tendresse et en sagacité, l’amour à fleur de peau. Le certified lover boy montréalais s’est exprimé à cœur ouvert pour PAM.

En mars dernier, quelques minutes avant de lancer en grande pompe les hostilités de la toute première soirée Moonshine à Bruxelles, le cofondateur du collectif d’ambianceurs montréalais a laissé s’exprimer le cœur tendre qui se cache derrière l’armure du« maître de l’enjaillement ». C’est que Pierre Kwenders, sapeur réservé et force tranquille exubérante, nourrit les paradoxes. Ils sont justement au cœur de son nouvel album solo, le bien nommé José-Louis And The Paradox Of Love, qui vient de paraître.

On le savait doté d’une grande sensibilité – le sentiment amoureux était déjà à la source de nombre de ses morceaux-référence tels que « Sexus Plexus Nexus », « Amours d’été » avec Branko ou encore « Sentiment » tiré de Classe tendresse, son projet commun avec le musicien Clément Bazin…  Mais pour ce troisième album, c’est tout le spectre de l’amour, dans toute sa complexité, qui tient le premier rôle.

“L’amour est tellement vaste, parce que ça vient avec toutes sortes d’émotions, explique Pierre. On a la passion, le désir, la jalousie, la trahison, etc. J’ai voulu raconter un peu ça dans cet album, à travers toutes les expériences que j’ai vécues personnellement dans ma vie. » Personnel, José-Louis And The Paradox Of Love l’est indéniablement. Le natif de Kinshasa y plonge à corps perdu dans l’introspection sentimentale en se présentant dès le titre et, pour la première fois, sous son état civil : « C’est le plus personnel de mes albums à ce jour. avoue-t-il. Je raconte qui est ce jeune homme, José Louis, qui a un jour quitté Kinshasa pour le Canada, et qui est devenu cet artiste qu’on appelle Pierre Kwenders. Je m’offre un peu comme un livre ouvert, je laisse libre interprétation aux gens et à ceux qui peuvent se reconnaître là-dedans ». En phase avec lui-même, José-Louis Modabi et Pierre Kwenders ne forment plus qu’un pour délivrer une vision bien singulière de ce thème qu’on aurait tort de croire éculé : l’amour.

Pierre Kwenders – Heartbeat ft. anaiis (Official Video)
Coupé décalé de l’intime

« Liberté, Égalité, Sagacité« , c’est par cette version revisitée à la sauce douksagienne d’une devise bien connue que s’ouvre de manière aussi solennelle que grandiloquente l’album. L’artiste congolo-canadien affiche d’emblée la philosophie hédoniste qui guide son « appel à l’union, et à la réflexion sur ce que l’on devrait changer » dans un habillage sonore taillé pour le club. Tutoyant les 10 minutes, cet hymne d’introduction, composé avec la participation du légendaire DJ et producteur de Philadelphie King Britt, et surtout avec son voisin de quartier et ami de longue date Win Butler (leader du groupe Arcade Fire), est un pur fruit du cosmopolitisme montréalais. Soit une longue spirale house se construisant au fil de l’écoute, dans laquelle on s’enfonce un peu plus à chaque instant, aspiré par des riffs de guitare tout droit échappés de la rumba congolaise. Une liaison directe entre la sophistication de l’indie local et le groove ancestral chevillé au corps, pour nous faire adopter le prisme de Kwenders. « En tant qu’artiste, explique-t-il, la musique que je fais en mélangeant un peu ma culture congolaise avec celle du Canada, ou avec toutes les autres que j’ai rencontrées à travers mes voyages, c’est à peu près la suite, l’évolution de ce que Papa Wemba avait commencé avec un album comme Émotion, qui a été produit par Peter Gabriel » raconte Pierre, non sans admiration pour la figure de proue de la rumba congolaise.

Il met justement à l’honneur le « roi de la sape » sur son titre éponyme, où lui, l’élève, se mue en fils spirituel du professeur pour un résultat qui atteint le sublime, sans oublier d’y glisser une part fantasque, dans le droit fil de son aîné capable de se réinventer en permanence et de créer des tendances : « Il a commencé sa carrière en tant qu’acteur dans le film « La vie est belle » (de Mwezé Ngangura et Benoît Lamy, 1988, ndlr). Je me rappelle quand j’étais tout jeune, on regardait ce film là, je pense que je l’ai regardé au moins cent fois. Je me souviens qu’on l’admirait tous, on regardait Papa Wemba chanter et être cet acteur magnifique. Ça faisait rêver ! »

Pierre Kwenders – PAPA WEMBA (Official Video)

Il faut dire que Wemba, figure cardinale de la rumba, a servi d’inspiration à bien des artistes, bien au-delà de la rumba, bien au-delà de l’Afrique et de ses diasporas : « Il a été le premier artiste de la rumba congolaise a intégrer le rap, précise Pierre, chose qu’on voit beaucoup de rappeurs (qui intègrent la rumba, nda) faire aujourd’hui. C’est un très grand précurseur et ça allait de soi pour moi de lui rendre hommage. » À l’instar de son idole, Pierre Kwenders creuse lui aussi son propre sillon de manière décomplexée, ne balisant pas ses terrains d’expression musicale, ni les langues dans lesquelles il chante (anglais, français, lingala, tshiluba ou kikongo). Pour lui comme pour tout bon disciple de la sagacité, c’est l’intuition du cœur qui prime.

Partout à la maison

C’est au cours du confinement que sont nés l’envie et le concept de José-Louis And The Paradox Of Love. Malgré le coup d’arrêt aux tournées Moonshine qui les emmenaient, lui et sa team, aux quatre coins du monde, cette pause imprévue à permis à Kwenders de se replonger dans ses souvenirs et de voir d’un œil nouveau ce qui a pavé la voie de sa carrière musicale. Une fois le fruit de cette introspection arrivé à maturation, le temps était venu de repartir sur les routes et d’alimenter cette inspiration au gré des voyages : « J’aime ça, me challenger, aller dans des zones où je ne suis jamais allé, raconte Pierre. En collaborant par exemple avec les Chiliens Carlo Marco et Esco qui ont coproduit la chanson « Kilimandjaro », le point culminant de sensualité de l’album. « Je suis allé là-bas parce que je voulais voir ce que ça m’inspirait d’être à Santiago. Je voulais entendre ce qu’ils pouvaient entendre de moi et ce qu’ils allaient me proposer en conséquence » ajoute-t-il, toujours dans cette recherche d’enrichissement culturel à double sens.

Pierre Kwenders – Kilimanjaro

D’une destination à l’autre, c’est dans cet état d’esprit qu’il a retrouvé l’un de ses partenaires de prédilection : Branko. « On s’est retrouvé en studio quand je suis allé à Lisbonne. Au départ, l’idée c’était de faire une suite d’ « Amours d’été », rembobine-t-il en évoquant le délicat « Heartbeat » accompagné par la grâce de la Franco-Sénégalaise Anaiis. « J’y ai passé deux semaines et on était en studio tous les jours. Le processus : On se retrouve en studio, il (Branko) commence à bosser sur des prods, j’écoute et si ça m’inspire je lui dis de continuer dans cette lignée là. (…) Dès que j’ai quelque chose d’assez solide d’écrit, j’enregistre tout de suite et lui travaille les arrangements en même temps. C’est un peu comme ça que sont nées la plupart des chansons ». À l’écoute d’“Imparfait », autre morceau composé par le duo et porté également par la présence de la chanteuse française Sônge, force est de constater que ce manifeste aussi touchant que léger sur l’amour au naturel trouve son plus bel écrin. Au fond, c’est en se confrontant à des propositions artistiques venues d’horizons les plus divers que Pierre Kwenders trouve son équilibre et sa motivation : « J’aime ça, ce challenge de me retrouver avec différents producteurs qui ont différentes sortes d’agressivité. Et quand je parle d’agressivité, je parle en termes de discipline, de comment le travail doit être fait. Ça fait réfléchir différemment et ça m’inspire d’une autre façon.

Retour aux sources du chœur

Toujours guidé par cette notion de paradoxe, dans un élan de désarmante sincérité, il conclut l’album par « Church » en se mettant à nu là où tout a commencé pour lui : l’église.  « J’ai commencé à chanter en chorale et dès que j’ai commencé ma carrière, j’ai toujours voulu, à un moment, avoir une chanson avec une chorale, explique Pierre. « Quand j’ai écrit et enregistré la démo de « Church », j’étais à Seattle avec Tendai (Maraire, membre de Shabazz Palaces, ndlr), tout de suite j’y ai pensé et je lui ai dit : « Tu sais quoi ? Je vais envoyer la chanson au maestro de ma chorale à Montréal (Flo Lundombe Pubuni d’Afrika Intshiyetu, ndlr), voir ce qu’il en pense, voir s’ils peuvent m’accompagner là-dessus ».

Après quelques échanges via Whatsapp dès 2018 son maestro, réceptif et enthousiaste, lui envoie une nouvelle version agrémentée d’arrangements. Ils devront attendre la fin de la pandémie pour enregistrer la version présente sur l’album : « Je me suis retrouvé à chanter avec eux, ça m’a vraiment rappelé des souvenirs de mes tout débuts en chorale ensemble. Maintenant, la boucle est définitivement bouclée. »

© Simon Da Silva – Moonshine Bruxelles, mars 2022


C’est en revenant sur ses pas, sans arrêter d’explorer les chemins où le mènent sa curiosité et la lumière des pleines lunes, que Pierre Kwenders s’ouvre au sens de la famille et de l’amour dans sa vie. Au même titre que le Negro Swan du New-Yorkais Blood Orange, c’est à travers des éruptions chaleureuses de saxophone et des excursions avant-gardistes afro-électroniques, remplaçant celles hip-hop et r’n’b du premier, que le nouvel ambassadeur de la sagacité a trouvé la voie de son éveil spirituel.

José Louis And The Paradox Of Love, disponible depuis le 29 Avril sur Art & Crafts.

Suivez Pierre Kwenders sur Facebook et Instagram.

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