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Emel : après le printemps, l’été
© Julien Benhamou

Emel : après le printemps, l’été

Celle dont le chant a incarné le printemps tunisien n’a pas renoncé aux révolutions musicales, et prépare un cinquième album. Au Festival Rio Loco de Toulouse, elle a invité ses âmes sœurs pour une rencontre inédite.

Fin 2010, la révolution gronde à Tunis. Emel Mathlouti chante spontanément dans la foule, une bougie à la main. Filmée par hasard, elle devient une légende de la révolution de jasmin. Mais la jeune femme refuse qu’on la prenne pour un cliché. Et encore moins un cliché exotique ou politique. Comme Marley ou Nina Simone, Emel Mathlouti était une artiste avec un véritable univers bien avant de devenir une icône. En Tunisie, elle avait rempli des théâtres en secouant le rock, la folk, le lyrique, l’électronique et surtout le public de Tunis avec son univers hyper éclectique qui embrasse le classique ou le heavy metal en passant par Bowie, Nirvana, Black Sabbath, Rammstein, Jeff Buckley, Fairuz, Mylène Farmer ou Leonard Cohen. « C’est là que mes rêves ont grandi. On se sentait tellement libres. Ce mix faisait qu’on ne pouvait pas rentrer chez soi indemne ! Ça m’a donné envie de continuer la scène ! » explique la chanteuse tunisienne.

Le jasmin et l’espoir

Aujourd’hui, Emel Mathlouti a choisi de garder son prénom comme nom d’artiste : Emel, espoir en arabe, comme pour nommer de façon encore plus intime ce qu’elle a toujours suscité, ce fameux espoir si amplifié un jour de révolution fin 2010. Emel avait quitté la Tunisie pour porter sa musique plus loin et plus librement, mais quand elle sent le changement enfler et les manifs gronder, elle revient à Tunis. Quelques semaines plus tôt, dans la ville de Sidi Bouzid, à 300 km de la capitale, un vendeur ambulant de 26 ans s’est fait battre par la police qui lui a confisqué ses légumes et sa charrette. Il s’immole alors par le feu en signe de protestation. Sa mort déclenche des manifestations qui vont s’étendre à tout le pays. C’est dangereux, mais Emel veut en être. Comme tant d’autres jeunes Tunisiens, elle croit à un changement radical pour son pays.

© Ebru Yildiz

Habillée tout en rouge dans la foule comme une rose au milieu cette révolution du jasmin, Emel se met spontanément à chanter ce qui deviendra un tube : « Kelmti Horra » (Ma parole est libre). De sa main timide, elle protège la flamme vacillante d’une bougie. Sa voix, elle, est incandescente, bouleversante et puissante, et le restera au-delà des soubresauts politiques. Elle s’impose dans le brouhaha.  Vas-y Emel ! lui crie quelqu’un quand elle entonne les mots du poète Amine El Ghozzi en arabe (qu’on peut traduire par Je suis la voix de ceux qui ne renoncent pas / Je suis libre et ma parole est libre […] N’oublie pas le prix du pain / N’oublie pas celui qui a semé en nous le chagrin). De ce moment de bascule, il reste une vidéo youtube qui a fait le tour du monde et fait de cette chanson un hymne des révoltés. Le Président Ben Ali a dû quitter le pouvoir et Emel, qui avait moins de trente ans en 2011, a été propulsée sur les scènes internationales, jusqu’à la cérémonie de remise du Prix Nobel de la Paix à Oslo en 2015 (la version live de Kelmti Horra à Oslo est sortie en 2021).

Emel Mathlouti – Kelmti Horra (Tunisie centre ville)
Après le printemps vient Emel

En 2012, Emel avait publié son premier album, Kelmti Horra, vite devenu un symbole de la chanson arabe contestataire. Mais ce succès n’a pas toujours été difficile à porter pour une artiste aussi indépendante qu’Emel, qui veut exister au-delà des étiquettes et des attentes en créant un univers musical très singulier. Sur ses quatre albums, sa voix s’élève au-dessus des genres, et entrechoque les collaborations insolites, avec l’Islandais Valgeir Sigurðsson (Mum, Sigur Ros, Brian Eno ou Björk) ou le Franco-Tunisien Amine Metani du collectif Arabstazy par exemple.

Peut-être enfermée un peu trop vite dans un carcan de « chanteuse folk rebelle » ou pire, dans celui des « musiques du monde », Emel est partie, « avec seulement deux valises, après un concert en Chine » pour s’installer aux Etats-Unis (où elle a rencontré son mari). Elle y a écrit un troisième album « Everywhere We Looked Was Burning »… en anglais. « Ça m’a libérée, explique la chanteuse. Je n’avais plus besoin de forcer ni d’être en lutte. Ce que j’écris en arabe est souvent dur à chanter ! Comme je n’ai pas étudié la musique orientale, j’ai créé mon propre style de chant pas toujours évident à adapter. Et là, j’ai senti une créativité nouvelle surgir ».  Sur des instrumentations électro-rock, il y était question d’autres révolutions à venir : crises écologiques, migratoires et sociétales du XXIe siècle. C’est finalement un autre cataclysme qui va ramener Emel à la guitare-voix de ses débuts en Tunisie, où elle n’a finalement pas beaucoup joué après la révolution. « Ça m’a rendue triste, puis j’ai décidé de regarder devant » souffle Emel. En 2020, quand le Covid ferme les frontières, elle est en visite chez ses parents avec sa fille. « En arrivant en Tunisie, je me sentais plus rockeuse que chanteuse traditionnelle, se souvient Emel qui redécouvre la terrasse de son enfance et sa vue sur Tunis, mais aussi l’énergie du désespoir et surtout de l’espoir à faire coûte que coûte.

© Ebru Yildiz

« Je me suis dit que la seule manière pour moi de garder le cap, c’était d’être créative. J’ai lancé un appel sur facebook pour qu’on me prête une guitare et un câble pour relier mon enregistreur zoom à mon ordinateur. Je les ai récupérés sur un parking discrètement, et j’ai commencé à m’enregistrer seule, en calant le micro sur les piles de gros livres sur Staline de mon père historien. Avec ce confinement, j’ai réconcilié mon répertoire et ceux qui m’ont inspiré -Rammstein, Bowie, Nirvana, Placebo ou Cranberries. J’ai visité ces univers en acoustique, comme une manière de me redéfinir et de définir ma musique comme indéfinissable ». C’est comme ça qu’est né le sublime Tunis Diaries, un album de reprises inspiré par ce temps suspendu du retour au pays natal, dont est extraitHolm” (A Dream) dont la vidéo a totalisé plus de 9 millions de vues… Aujourd’hui, elle ne veut plus commenter l’actualité de son pays qu’elle suit depuis la France ou New York.

E M E L – Holm (A Dream) (Official Video)
Emel et les âmes sœurs

Après un très beau live sorti en 2021, Emel a récemment repris le chemin du studio. Cette fois en bidouillant elle-même à la production. « C’est un peu comme faire pousser ses propres légumes ce que j’apprends aussi, sourit l’artiste. On galère un peu, on observe, et puis on trouve des solutions avec les petites bêtes ou le son ». Le fil rouge de ce disque n’est pas la terre, mais la création féminine. « Avant, j’étais irritée par les questions qu’on me posait sur mes engagements féministes. Et aujourd’hui, je me dis que l’on est conditionnées à être allergique à ce mot. J’ai eu comme un déclic: j’avais toujours travaillé avec des hommes, là j’ai voulu m’entourer uniquement de femmes» explique Emel. La tâche n’a pas été simple, elle a épluché le net et encaissé des refus ou des silences avec de trouver les bonnes âmes sœurs.  «J’ai découvert une autre manière de bosser que je ne saurais pas décrire, ça m’a fait beaucoup de bien. J’ai senti une vraie sororité, même si ce mot semble éculé. Par exemple, ma co-réalisatrice brésilienne m’a aidée à chanter autrement avec des phrases plus courtes. J’adore Aya Nakamura, et en fait j’aime bien rapper, mais avec mon âme et mes mélodies »…

Avant de sortir son prochain album, Emel reprend le chemin des concerts au chant et aux percussions. Elle sera d’ailleurs à Rio Loco avec quelques « invitées sœurs » dont Léonie Pernet et Laura Cahen. Elle a récemment chanté avec Yaël Naïm pour les sessions uniques de FIP, un duo inédit tout en émotion et en subtilité. « La subtilité de Yaël est beaucoup plus fine que la mienne sourit Emel, je travaille ma subtilité, mais je reste très intense donc j’ai tendance à y aller encore un peu fort ! » Certaines révolutions ne se font qu’à pas de velours.

EMEL en concert le 15 juin au Festival Rio Loco.

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