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En « mode panthère », Alewya donne de la voix
© Chieska Fortune Smith

En « mode panthère », Alewya donne de la voix

La jeune Londonienne publiait il y a quelques jours son tout premier EP, dont la production léchée fait dialoguer Londres et Kingston, le rock, le kuduro et la drum & bass, et magnifie sa voix aux pouvoirs hypnotiques. PAM l’a rencontrée à Paris.

Quand on a en face de soi Alewya, qu’on l’écoute parler avec passion, que l’on sent sa vibe, que l’on voit son souci esthétique sur ses mains, ses nombreuses bagues, les détails de ses tatouages… on a le sentiment d’avoir affaire à une femme en pleine possession de son pouvoir créatif, une artiste complète, totale, dont chaque expression devient art. 

Depuis 2020 et la sortie de son tout premier single « Sweating », la musicienne londonienne de 27 ans nous enchante avec sa voix envoûtante, sa musique hybride, sensuelle, et son univers visuel sensible. Nous avons profité de sa venue à Paris en novembre dernier pour la rencontrer. Elle nous a reçus dans le décor feutré de son hôtel, à la veille de son concert au Pitchfork Festival, et à quelques jours de la sortie de son premier EP, Panther in Mode. L’occasion de décrypter sa musique et de revenir avec elle sur les sept années qui l’ont menée sur le chemin de son premier projet.

L’EP Panther in Mode s’ouvre avec la chanson « Dragon », un titre de R&B pêchu dans lequel la voix d’Alewya s’envole au-dessus d’un battement de caisse claire. L’ambiance générale du morceau et les effets d’écho rappellent respectivement le trip hop britannique et le dub jamaïcain. Il est difficile de classer la musique d’Alewya. Elle est hybride par essence et se nourrit en grande partie des musiques nées du dialogue entre Kingston et Londres. Avant de commencer à faire de la musique il y a sept ans, la Londonienne s’est fait remarquer dans le milieu de la mode comme mannequin, et a commencé son aventure artistique par la peinture. Elle a développé un univers graphique singulier, et peuplé des personnages fins et élancés que l’on retrouve aujourd’hui dans ses clips. Tout est parti de là. « J’ai commencé d’abord par peindre, raconte Alewya. Puis, je suis passée à l’animation. Je voulais ajouter de la musique par-dessus mes animations, mais si j’utilisais la chanson de quelqu’un d’autre, ça altérait le monde que je voulais créer. J’ai donc commencé à créer des beats avec le logiciel Garage Band sur ma tablette. Et j’ai commencé à chanter dessus. J’ai suivi mon instinct et c’est ça qui m’a menée jusqu’ici. » Il y a quatre ans, elle commence à publier ses compositions sur Soundcloud. C’est à la même période qu’elle compose la chanson « Dragon. » « Je me rappelle que celle-ci, je ne l’ai pas mise sur mon Soundcloud, parce que je savais que ce serait pour un projet un jour », se souvient-elle en souriant. 

Le pouvoir de la voix 

Ceux qui n’ont pas découvert Alewya sur Soundcloud dès ses débuts l’ont peut-être connue en mai 2020 grâce à son refrain sur « where’s my lighter », la chanson qui clôture l’EP Drop 6 de la rappeuse anglaise Little Simz. Les deux artistes se sont rencontrées en 2018 lors du deuxième concert d’Alewya et se sont rapidement liées d’amitié. Dans ce morceau créé en une nuit avec le producteur OTG Osiris, un collaborateur fréquent de Little Simz, le chant d’Alewya se mue en incantation. « Quand je chante de cette façon, je ressens moi-même quelque chose de différent : je ne peux pas l’expliquer, mais quelque chose de spécial se passe en moi et c’est comme ça que mes chansons apparaissent. C’est ma façon d’entrer dans le flow, de chanter dans cette gamme, dans ce registre et avec cette énergie : c’est ma clé. »

Alewya – Play

Cette manière si spécifique de chanter, presque mystique, on la retrouve souvent dans ses propres compositions, comme par exemple dans l’introduction fredonnée de « Play », le dernier morceau de Panther in Mode. « J’ai mon propre langage quand je chante. Quelque chose sort et je peux parler dans cette autre langue que personne ne pourrait comprendre. Mais quand je montre mon travail, les gens peuvent la sentir. Le langage n’est pas vraiment inspirant pour moi. Donc le début du morceau « Play », ça ne veut rien dire. » L’écriture des paroles, qui vient conclure son processus de création d’une chanson, est une étape qu’elle juge difficile. Pourtant, ce qui marque aussi dans la musique d’Alewya, c’est la grande poésie de ses textes. 

Mais d’où vient son style de chant si particulier ? « Je pense que je l’ai juste absorbé quand j’étais plus jeune », répond-elle. Née d’un père égyptien et d’une mère éthiopienne, Alewya Demmisse a grandi en écoutant des chants religieux arabes et de la musique d’Éthiopie « que personne ne connaît. » « Ma mère adore la musique éthiopienne, elle en écoute toujours aujourd’hui, ça la fait se sentir chez elle, précise-t-elle. J’ai plein de playlists avec toute la musique éthiopienne que j’écoute. Je préfère les choses un peu anciennes comme le jazz, ou bien les musiques rituelles, la musique d’église ou les incantations. Il y a plein de merveilleuses sonorités en Éthiopie. La prochaine fois que j’irai là-bas, j’enregistrerai plein de choses. Je suis vraiment excitée par ça. » La musicienne a d’ailleurs choisi de rendre hommage à ce pays sur Panther in Mode dans le morceau « Ethiopia. » On y entend un sample d’instrument de musique dont la sonorité rappelle le masenqo, une vièle traditionnelle éthiopienne. Le groove, l’instrumentation et la basse très présente dans cette chanson évoquent quant à eux très fortement le dub et la Jamaïque. Ce rapprochement n’est nullement surprenant quand on connaît l’importance de l’Éthiopie dans la culture rastafari. Récemment, Alewya a donné une très belle version live d’« Ethiopia » pour la chaîne YouTube Colors

Alewya – Ethiopia
Vibrations du dub, énergie du kuduro, rage du rock

En 2020, la première claque « where’s my lighter » assénée avec Little Simz a été suivie par un second choc : la sortie du tout premier single d’Alewya, « Sweating. » En pleine période de confinement et de fermeture des clubs, cette chanson donne pourtant irrésistiblement envie de danser avec sa rythmique empruntée au dembow, un style né en Jamaïque, mais très populaire en République Dominicaine. Pour ce morceau, Alewya a travaillé avec le musicien anglais Ollie Twist, du duo The Busy Twist. Elle découvre en 2013 le travail de ce groupe connu pour son mélange d’afrohouse, de kuduro et de UK bass, et devient une fan absolue de leur musique. Elle invite même Ollie à venir mixer pour la fête d’anniversaire de ses 18 ans. « C’est quelqu’un de très humble. Je l’ai invité à mixer et il est venu. C’était juste la meilleure nuit de tous les temps. » Puis, presque dix années passent sans qu’Alewya et Ollie ne se revoient. « Quand j’ai décidé de faire de la musique vraiment sérieusement, il est la première personne à qui j’ai pensé, se souvient Alewya. Je l’ai contacté et je lui ai proposé qu’on fasse une session ensemble. Il a tout de suite accepté. Et le premier jour où on s’est revu, après toutes ces années, nous avons fait « Sweating. » Littéralement, dès le premier jour. Donc c’est une chanson très spéciale pour moi. » Ollie Twist a collaboré à plusieurs reprises avec des artistes colombiens comme les groupes Ghetto Kumbé et Kombilesa Mi. « Je pense que la référence au dembow vient de ses séjours en Colombie, je pense que c’est ça qui l’influence. » Ollie Twist a été l’un des deux collaborateurs d’Alewya pour la composition de Panther in Mode et on retrouve cette influence du dembow dans « Play », une chanson enivrante, au parfum d’été, qui donne elle aussi immanquablement envie de danser. Tout comme celle du kuduro, que la jeune femme découvre au début des années 2010 avec le groupe portugais Buraka Som Sistema et la chanteuse anglaise M.I.A.. Sur Panther in Mode, on sent cette inspiration dans le morceau « Zuggy », cocktail ultime entre d’une part, les sonorités des musiques électroniques afrodescendantes portugaises -notamment la rythmique issue du kuduro, et d’autre part les basses, les percussions, et les codes de l’afro house et de l’amapiano sud-africain. 

L’autre collaborateur d’Alewya pour la composition de Panther in Mode, c’est le producteur anglais Shy FX, tout simplement une légende de la drum & bass et de la jungle music depuis les années 90, rendu célèbre notamment grâce aux titres « Shake Your Body » et « Original Nuttah. » C’est donc un euphémisme de dire que la musicienne est bien entourée. La patte de Shy FX, que l’on entend dans la sophistication de la production de l’EP, dans cette influence dub qui revient à plusieurs reprises, par exemple sur « Channel High »,vient nourrir cette touche parfaitement londonienne de la musique d’Alewya. Le morceau « Spirit X » en offre une preuve éclatante : il commence par des nappes de synthétiseurs évoquant la synthwave (pensez au générique de la série Strangers Things) avant de s’emballer grâce à l’entrée d’un rythme syncopé issu de la drum & bass. 

On ne serait pas complet si l’on omettait de mentionner que la musique d’Alewya présente aussi une certaine énergie rock, principalement due à la présence de guitares dans ses productions. « Mon grand-frère était vraiment dans la musique rock et électronique alternative avec des groupes comme Smashing Pumpkins, Pavement, Babyshambles, The Libertines, The Strokes, Deerhunter, Animal Collective. Et à cette époque, ce n’était pas cool pour une personne noire d’aimer ce genre de musique donc tu devais le cacher. Je me souviens qu’on se moquait de moi à l’école pour ça, souligne Alewya. » La jeune artiste se met à la guitare à peu près au moment où elle commence le beatmaking, vers ses 20 ans. Cette influence rock, on la ressent tout particulièrement dans « Falling », l’un des trois morceaux qu’Alewya a enregistrés en 2020 avec le batteur britannique de jazz Moses Boyd et qui ont grandement contribué à la faire connaître du grand public. La lourdeur des guitares dans ce morceau rappelle le hard rock psychédélique du début des années 1970 ou le stoner rock des années 1990, et leurs notes viennent pimenter encore un peu plus l’EP Panther in Mode. 

En mode panthère 

Dans la dernière partie du clip de « Sweating », on peut voir Alewya drapée d’un tissu au motif léopard marchant à quatre pattes comme un félin se rapprochant de sa proie. Une séquence en forme d’indice pour le titre de l’EP Panther in Mode, sorti le 18 novembre dernier sur le label Because. « J’avais trouvé ce titre il y a quatre ans, alors que l’EP n’était même pas terminé. Je l’ai choisi premièrement parce que souvent je me comporte comme un chat et deuxièmement parce que quand je regarde des documentaires sur la nature, je trouve qu’il y a une grande puissance dans la façon dont les chats, les panthères, ou les guépards guettent leur proie en silence avant l’attaque. C’est comme un flow dans lequel il y a tellement de choses : la douceur, la mort, la lumière, l’ombre, le blanc, le noir. Tout ça dans une seule chose. Et mon EP c’est ça aussi. Je n’ai pas voulu choisir une facette. Il y a des choses qui s’opposent et qui se mélangent dans chacune de mes chansons. Et ça reflète ce que je suis en tant que personne parce que j’ai plein de côtés différents. Je suis enfin apaisée avec ça, et je veux le montrer dans ma musique. Et puis enfin, je sens que cet EP est juste un avant-goût de ce qui va arriver. Je suis aux aguets, mais je n’ai pas encore sauté sur ma proie. »

Panther in Mode, toujours disponible.

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