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Muthoni Drummer Queen : la confiance règne
© Ted

Muthoni Drummer Queen : la confiance règne

Trois ans après She, la Kenyane revient avec River, un nouvel album qui navigue entre les sources kenyanes et les océans afrodiasporiques. Un concentré d’urbanité made in Nairobi, et un baume contre toutes les formes de résignation.

En 2018, Muthoni Drummer Queen avait fait une entrée remarquée sur les ondes, les plateformes de stream et les scènes occidentales. Associée à un dangereux duo de beatmakers suisses, Gr ! & Hook, elle présentait She, une collection de portraits de femmes en clair-obscur, boostée par son énergie survitaminée, et par ses textes sincères et clairvoyants. La même énergie est de retour, comme une intense onde de choc, cette fois-ci habillée de couleurs plus pop, et de beats taillés pour les grandes scènes et les pistes de danse. « Pour River, on avait eu l’expérience de la scène, explique-t-elle : on a vu les morceaux qui marchaient le mieux, qui provoquaient la plus forte connexion avec le public, donc ça nous a mis sur le chemin pour le nouvel album : on savait avec quels sons on allait commencer à travailler ». Et de fait, c’est entre deux séries de concerts, en février 2019, que la chanteuse et les deux beatmakers entrent en studio, ou plutôt en « bootcamp » comme elle aime à le dire. Une résidence intensive qui avait déjà servi à bâtir le précédent album. Mais cette fois-ci, à Nairobi, et non plus en Suisse. Ce qui explique – d’après la queen – le swing différent, plus léger et dansant, en phase avec Nairobi à la belle saison. C’est ce parfum qu’exhale d’ailleurs « Love Potion », dans lequel elle a invité les stars de la pop kenyane Sauti Sol. 

En pleine bourre alors qu’elle entre en studio, elle voit l’avenir radieux, comme une conséquence logique, ou mieux, automatique de ce qu’elle a déjà construit. « Automatic », c’est le nom du titre qui ouvre l’album, comme une sorte d’ego trip pas prétentieux, mais qui a conscience que les rêves mis en parole peuvent devenir réalité. Une manière funky, bien à elle, de rappeler la fonction performative du langage : quand dire, c’est (déjà) faire.

When we were queens

Et c’est bien une des vertus premières de l’artiste : celle d’essayer d’offrir à ceux qui l’écoutent – à commencer par ses concitoyens – de la confiance, de l’estime de soi, conditions préalables pour retrouver la « grandeur » d’antan. « Greatness », un mot mantra devenu la chanson qui referme l’album, et qui résumé bien la démarche de l’artiste. « Quand je réfléchis à la politique, je la trouve toujours dégueulasse, stupide, régressive… c’est facile de se sentir désespéré quand on regarde les leaders politiques, du coup on pense que le Kenya ou le Nigeria par exemple sont mauvais parce que leurs leaders sont mauvais. Mais ce n’est pas vrai. Les peuples qui vivent là depuis des dizaines de milliers d’années – donc bien avant que les colonialistes ne viennent ici et ne bousillent tout, ces peuples ont développé des systèmes d’échange, des langues et des cultures extraordinaires. Nous avons été grands. Mais une partie du colonialisme consistait à dire que nous n’avions pas de civilisation et que nous étions primitifs, donc en tant que citoyenne, je veux me désengager des discussions politiques, pour parler à la conscience des gens, leur faire comprendre qu’ils ont été grands, qu’ils sont souverains et qu’ils décident de leur vie. » Ce projet, elle l’avait entamé avec She, en se concentrant sur les femmes dont les histoires racontées offraient matière à réflexion, et tendaient tout l’album vers le courage de ces héroïnes du quotidien. Dans The River, la chanson « Power » poursuit le même chemin en défiant les assignations réservées aux femmes. Elle est dédiée à toutes celles qui ont lutté et luttent encore pour la cause.

Yeah, on a toujours été importantes
Et ça fait longtemps
Mais vous continuez de débattre
Et ça fait longtemps
De ce qu’une femme devrait faire
De ce qu’une femme devrait être
Sans jamais nous le demander
Quelle erreur patentée

« Power »
Muthoni Drummer Queen – Power

Quand on lui fait remarquer que, d’une certaine manière, ses textes sont une autre manière de faire de la politique, Muthoni enfonce le clou : « Je ne sais pas, mais ce qui est sûr, c’est que je n’ai rien à faire de cette mascarade électorale qu’on organise de temps à autre, et qui n’a pas d’importance : ils truquent les élections, ils nous tuent si l’on proteste, mais il doit bien exister une autre manière de penser à nous-mêmes : nous devons reformater nos esprits. »

African Fever 

La confiance en soi, on l’aura compris, est le point fort et le mantra de la reine-tambour Muthoni. D’une certaine manière, à l’écouter, elle commence à porter ses fruits, à l’échelle de tout un continent, et même, de tous ses enfants. C’est le propos d’« African Fever », qui constate que l’Afrique s’éveille à elle-même : de plus en plus d’Africains, explique-t-elle, « reprennent leurs prénoms traditionnels, se disent : je veux faire de la mode en utilisant les savoir-faire de chez moi, ou je veux écrire une magnifique histoire d’amour entre personnes LGBT, tout cela vu à travers des lunettes africaines, pour être vu et validée par les Africains, qu’ils soient du continent ou de toutes les diasporas. C’est cette connexion que je désire. » Espoirs, envies, faim d’avenir et de liberté irriguent les treize chansons qui composent The River, qui – en puisant au hip-hop, au dancehall, à l’électro et aux rythmes kenyans –, est le reflet esthétique du parcours de Muthoni : « je suis africaine, avec mon ethnie d’origine, je vis en ville avec cette culture urbaine et internationale, j’ai voyagé donc je me suis enrichie des échanges avec l’extérieur, et je reviens toujours à la maison, à la source. Et ça m’a fait penser à ce qu’on nous apprenait quand on était petit : le sommet des montagnes fond, donne naissance à une rivière qui dégringole jusqu’à l’océan, que le soleil réchauffe donnant naissance aux nuages qui deviennent de la pluie qui va arroser le sommet des montagnes, et le cycle recommence. » Une image qui vaut pour tous les êtres vivants, et qui raconte aussi les relations entre l’Afrique et ses diasporas.  La source africaine a donné naissance à des fleuves différents, qui se sont chargés d’autres histoires, d’autres expériences, se sont jetés dans l’océan, puis sont revenus en Afrique. » Il en va ainsi des musiques auxquelles la reine Muthoni puise, en les mariant avec les tambours luhya, et les rythmes luos du Kenya. Une métaphore de l’Afrique d’aujourd’hui qui ne veut plus attendre demain pour s’inventer. Muthoni, Oyé !

River, sortie le 19 novembre (Yotanka/Pias)

© Benoît Jeannet
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