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Chez Roger Boîte Funk, la soirée des soirées hip-hop
Suprême NTM, à droite Joey Starr et Kool Shen (DR)

Chez Roger Boîte Funk, la soirée des soirées hip‑hop

PAM revient sur les débuts du hip-hop en France. En guise d’intro, bienvenue Chez Roger Boîte Funk, la soirée emblématique des nuits hip-hop à Paris. Une série en cinq épisodes, signée Jacques Denis.

C’était il y a un siècle. Déjà. La nuit agitait alors Paris. La jeunesse venait d’enterrer les années 1970 et avec elles Giscard, plus « jeune » président, tellement old school. 1981 : Mitterrand prenait les commandes, cap à gauche toute. Top départ d’une décennie où les hippies se transformeront en yuppies. C’est aussi le grand virage des radios libres : les oreilles s’ouvrent tous azimuts, et la jeunesse, tout ouïe, se branche sur d’autres sons. Changement de fréquence dans la douce France : Radio Nova va bientôt donner le diapason de toute une génération.

En attendant, d’autres pionniers tracent leurs voies : DJ Dee Nasty se fait les doigts sur Carbone 14, la radio la mieux connectée, Sidney, DJ bien connu des Afro-Antillais qui a déjà eu l’heur de passer quelques galettes d’outre-Atlantique, concocte un show hebdomadaire : Rapper Dapper Snapper sur Radio 7. Mais c’est Europe 1 via Alain Maneval qui tente le premier crossover massif : en novembre 1982, le New York City Rap Tour débarque à Paris. Afrika Bambaataa, DST, Futura 2000, le Rock Steady Crew, Fab 5 Freddy et consorts mettent le feu au Bataclan, au Palace tout autant. La culture du hip-hop entre en scène, par la danse. DJ Chabin est la référence, le Trocadéro est le théâtre des breakers dont les corps agiles agitent le bitume. Smurf. À chiper à choper, Sidney prend la tangente en 1984 sur TF1 pour la première émission de vulgarisation : le hip-hop est encore une danse. La même année Dee Nasty sort « Paname City Rappin’ », six titres qui suintent fortement la funk, comme on dit. 

Une block-party à la Chapelle – 1986

À New York, Bernard Zekri a déjà envoyé des news sur l’émergence et désormais l’effervescence de ce mouvement qui contamine toute la société américaine. De son côté le pionnier de ces arts graphiques Bando est l’un de ceux qui tissent un pont en connexion directe avec le Toit du monde. Boxer et quelques autres pionniers du tag et du graff repeignent Paris à leurs couleurs, car en France, après les danseurs et les DJ, ce sont les graffeurs qui vont bientôt occuper le terrain. Plus exactement, à La Chapelle, le long de la ligne 2 du métro, boostées aux sons simples et funky des platines – Dee Nasty est dans la place, aux côtés de Webo et DJ Jo –, des bandes de gamins taggent à tour de bras les murs de cette friche qui deviendra un jour un centre de tri postal ! Pour l’heure, c’est un terrain vague découvert par un jeune graffeur de la banlieue ouest : Ash. Le lieu va devenir le rendez-vous de bombeurs aux noms explicites : The Crime Gang, Reso, l’Indou, Kaya, Slaze, Fat, Doc San… 

Fresque « Criminal Art » par Bando et Mode 2, terrain vague de la Chapelle. Photo Claude-Abron , issue du dossier de presse de Graffiti general de Karim-Boukercha

Un quart de siècle plus tard, le peintre Jay One, enfant du quartier, a consigné tous ces souvenirs dans un livre clef : Mouvement, réédité par les éditions LO/A. « Chaque fois que l’on empruntait la ligne 2, on y jetait un long regard, guettant l’apparition de nouvelles fresques. Le contraste saisissant avec l’horizon gris et terne conférait à cette vision un surplus de magie. » Les descentes de police rappelaient que tout cela n’était pas du goût de la masse. Ces premières bandes étaient de toutes les couleurs, de toutes les origines. Un seul mot d’ordre : le hip-hop, que crachaient les ghetto blasters, ou les vinyles. « On vivait hip-hop, on mangeait hip-hop, on pissait hip-hop. Sauf qu’à l’époque, on n’employait plus ce nom, parlant plutôt de mouvement ou de mouv’. » Et bientôt : « On rêvait d’être DJ, de poser son tag dans toute la ville, de devenir un roi du graff, ou plus fou encore, de partir à New York ». En attendant, chacun pose son empreinte : les PCP (Paris City Painters), PAW (Police Against Writers), FBI (Fabulous Bomb Inhability), et bientôt NTM (Nique Ta Mère)… Ils ont du style, et des idées. 

Dee Nasty et Lionel D, (DR)

Deuxième moitié des années 1980, il est temps de monter le son. Dee Nasty vient de rejoindre Nova, et par-delà la galaxie Actuel, magazine référence de la sono mondiale : il va être le grand sélecteur de Chez Roger Boîte Funk ! Ce nom – pas du genre glamour, pas franchement tendance – sera le sésame pour tous les b-boys et fly girls de la capitale. Après avoir chauffé dès le printemps 1986 les pieds aux Étoiles, la boîte tropicale par excellence, Chez Roger Boîte Funk, la soirée la plus hot prend donc ses quartiers non loin de là, au 8 boulevard de Strasbourg : l’improbable Globo, déjà fréquenté par les successives waves anglaises, devient le lieu imparable du Paris créolisé. White trash du 91 et rebeus du 93 s’y croisent, les Antillais de la capitale et les feujs de Sarcelles échangent autour de la piste de danse, les élégants de la fashion et les m’as-tu-vas des médias s’y retrouvent, les traders viennent s’encanailler et les noctambules continuent de s’éclater. Toutes les tribus font leur pow wow au Globo. Et les Bafallos – une société de sécurité montée par d’anciens membres de la bande fifties des Black Panthers– assurent le service d’ordre, plutôt musclé, pour contenir la file d’attente. Sur le boulevard, c’est le défilé des 501 et des Burberry, des Tacchini et des casquettes, Kangol et ainsi de suite : la Zulu Nation se retrouve dans cette boîte désuète. 

L’avenir du mouvement, qui dans une poignée d’années va s’émanciper du modèle américain et se retrouver en tête des charts de l’hexagone, se joue là. Justement, sur la photo de couverture du livre Mouvement, on découvre Stomy Bugsy, au Globo. Et dans les pages intérieures, on aperçoit au fil de la lecture Joey Starr et Kool Shen de NTM, les gars d’Assassin, Soon E MC et MC Solaar, mais aussi les pionniers du rap français Destroyman et Jhonygo, les futurs Requins vicieux et Rapsonics qui deviendront les Raggasonics.

« Le funk ça nous permet de libérer toutes ces pulsions, justement, et je ne crois pas qu’on peut lasser. Avec en plus quelqu’un comme Dee Nasty qui retravaille tous les disques, et à chaque fois on ne va jamais réentendre le même disque, il va le triturer d’une certaine façon selon l’ambiance qu’il y a, selon le groove dans lequel rentrent les danseurs. Il pourra toujours changer et s’adapter à eux, et eux s’adapter à Dee Nasty. », résume en 1987 Loïk Dury au micro de Bintou, grande voix de Radio Nova. Si les DJ et MC français y ont fait leurs classes, Chez Roger Boîte Funk accueillit aussi les parrains américains : DJ Red Alert, Cash Money, Public Enemy… L’ambiance est souvent torride, mais cette fièvre ne va pas durer, d’autant que ça peut chauffer à l’entrée : l’underground est toujours appelé à faire son coming out. Crossover.

Les années 1990 pointent, alors que l’été acid-house a déjà planté sa petite graine outre-Manche. Le Smiley et le charley, les raves parties qui s’installent du côté d’Ivry, ou sur les hauteurs de Paname : au dernier étage de Beaubourg, sur la terrasse de l’Institut du Monde Arabe fraîchement bâti… Les vigies d’Actuel avec Nova célèbrent désormais la nouvelle scène anglaise dans une grande soirée des plus bariolées à la MC 93 de Bobigny. En 1991, débarquent Massive Attack, Jamiroquai et toute la vague acid-jazz. Une partie de ceux qui composaient le public du Globo est passée de l’autre côté. La compile Rapattitude sur Labelle Noire vient de proposer un premier état des lieux du rap français : Assassin, Tonton David, Suprême NTM, E.J.M., Daddy Yod… À la même époque, l’émission Rapline déverse chaque semaine le flot des news du rap sur M6… Les temps ont changé et la culture hip-hop se voit de plus en plus réduite à ceux qui tiennent le micro. Malgré tout leur talent, les hommes-son Sulee B Wax et Jimmy Jay ne connaîtront jamais la même postérité que Joey Starr et MC Solaar. 

Mc Solaar dans Rapline – 1991

Les quinze années qui suivront vont confirmer cette tendance de fond, augmentant le fossé entre rap commercial et rap « authentique ». Il faudra attendre le milieu des années 2.0, alors qu’une partie du hip-hop français est blacklisté par les relais médiatiques, pour qu’une plus jeune génération réinvestisse cette culture extra-large. Après la toute-puissance des labels officiels qui ne misent plus un kopeck sur les têtes chercheuses, les mixtapes sont de nouveau un modèle, un bizness qui fonctionne auprès des vrais amateurs. Assimilé par les élites aux zones périphériques, le hip-hop est stigmatisé au moment des émeutes qui embrasent les banlieues françaises en 2005. « Nous sommes très minoritaires. Et inaudibles sur les ondes. Qui connaît les textes engagés de KZ ? Les Grandes Gueules à Sète ? Les Évadés à Bourges ? Le Collectif 911 de Lille ? », s’insurge alors Hamé du collectif La Rumeur, interdit d’antenne sur Skyrock, la bande-son française du rap formaté. Et il en va de même sur scène, où les crews émergents, divergents, peinent à faire entendre leur message. Et pourtant le rap fait partie désormais partie du paysage, et bientôt la nouvelle génération va de nouveau truster les tops des ventes. Un siècle plus tard, surtout, le hip-hop est désormais une affaire de chapelles, une histoire avec son catéchisme. Il y a les bons et les méchants, les Blancs et les Noirs, les vrais et les faux… Il est décidément loin le temps où tous se mélangeaient autour du système de son, où Chez Roger chacun suintait pour le plaisir du bon échantillon, rêvant sans trop y croire qu’une autre France pourrait bien voir le jour. 

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