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The Pan African Music Magazine
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Avec Sidney, quand le H.I.P. H.O.P. réveillait la France
Sidney Duteil (1984) © Sophie Bramly (DR)

Avec Sidney, quand le H.I.P. H.O.P. réveillait la France

PAM revient sur les débuts du hip-hop en France. En 1984, l’émission H.I.P. H.O.P. débarquait comme un OVNI à la télé française et ouvrait grand les fenêtres sur la culture hip-hop. Animée par Sidney, on ne compte plus les vocations qu’elle a suscitées.

« Bonjour les frères et sœurs ! » C’est ainsi qu’il commençait toujours son émission, le rendez-vous hebdomadaire de toute une génération. Ce 19 décembre 1984, Sidney, looké comme jamais, comme toujours, présente la dernière d’une aventure débutée onze mois plus tôt. À la salle Paco Rabanne, plaque tournante des années afro de l’époque, le MC a choisi de faire la fête, en conviant les rappeurs et danseurs, et en compilant un best-of de ceux qui sont passés par H.I.P. H.O.P. « Mais avant tout la dernière leçon ! » Une figure pour apprenti danseur incrustée sur l’écran. Et après un ultime défi ponctué entre smurfers et breakers, au milieu du cercle formé par les jeunes – parmi lesquels on découvre Joey Starr – pour voir les plus doués bouger des pieds et des mains, tourner sur la tête et tournoyer les jambes, on redécouvre la plupart de ceux passés par ici trois minutes.

Futura 2000 en action aux Halles, les Street Kids, une des compagnies passées pro grâce à l’émission, le roi de la zulu nation Afrika Bambaataa assis sur son trône, le Rock Steady Crew, d’autres vire-volteurs, les Fat Boys et Kurtis Blow à New York, Madonna au milieu du cercle, et même Manu Dibango ! Sur la première chaîne encore publique, il peut s’autoriser bien des délires et s’offrir tous ces artistes, dont Herbie Hancock qui alors cartonne sur les ondes avec « Rockit ». « Pour moi, c’était un lien évident : j’adorais ses albums sur Blue Note, et c’était le summum. Comme si la boucle était bouclée ! » se remémore-t-il en 2021. Imaginez : 15 minutes calées le dimanche après-midi, à la suite de Starsky et Hutch. La fenêtre médiatique sera énorme, valorisant tout l’imaginaire et l’imagerie d’une culture qui bourgeonne partout en France. « Nous avions décidé de montrer toutes les disciplines : même le street-wear. Il s’agissait d’éveiller la France : divertir les gens, tout en étant très sérieux en le faisant. » Lui en qualité de MC s’essayait aux rimes affûtées.

Itinéraire d’un DJ affuté 

En décembre 1984, Sidney a 29 ans et déjà une longue expérience dans le monde de la musique. Tout a commencé à Argenteuil, le 11 octobre 1955, pour celui qui s’appelle alors Patrick Duteil : son père, Guadeloupéen arrivé trois ans plus tôt « pour côtoyer tous ces jazzmen américains », est saxophoniste qui a fait des sessions chez Debs. « Il nous a élevés dans la musique. Les disques tournaient en boucle : Sonny Rollins, Parker, Coltrane, et puis, les Aiglons, la biguine jazz… » Le futur Sidney tâte vite de la batterie, dans le sillage de son grand frère, qui a appris avec son oncle. Adolescent, il reprend comme chanteur des standards de soul et de rhythm and blues au sein du groupe d’un de ses frères et reprend les classiques du disco et de la soul. Patrick Duteil devient Sidney, « parce qu’il me fallait bien un nom d’artiste et que mes grands frères s’étaient tous donnés des surnoms américains ».

Le second tournant décisif se produira quelque temps plus tard, quand il commence à fréquenter les rares boîtes funk de la capitale, dont la plus importante sera La Bohème, un lieu de nuit franco-américain rue d’Odessa, pendant que la tour Montparnasse s’élève. « J’avais 16, 17 ans, et j’y allais pour écouter du son et danser avec mes frères. Je n’étais pas majeur, mais comme j’étais bon danseur, le patron fermait les yeux. » Le funk sera essentiel dans la culture de ce gamin qui écoutait à la maison Otis Redding et James Brown, achetant des galettes dès que possible. Les disques qu’il collectionne, il va bientôt les passer pour faire suer la piste noire. « C’était une passerelle financière, car en tant que musicien (il fut bassiste, NDLA) je ne gagnais pas ma croûte. J’ai vite mixé toutes les semaines dans des bars et des boites. » Comme au Roco Club, un bar tenu par un Africain rue Custine, où chaque week-end il arrondit sa solde de troufion. 

La Zulu Nation débarque dans les médias français

Troisième déclic quand, alors qu’il bosse comme aide-comptable la journée, il rejoint en 1978 l’Émeraude, un club branché du dixième arrondissement. Ambiance afro-antillaise, diasporas réunies autour de la danse. Reggae, salsa, antillais, afro, funk, ses sélections pointues comblent l’audience. Peu à peu des fidèles le suivent, il construit en une paire d’années une renommée. Tant et si bien que Marie-France Brière, en quête d’un animateur « black » pour Radio 7, vient le démarcher sur les conseils de Clémentine Célarié « une habituée de l’Emeraude qui ne lâchait pas la piste ». Fin de non-recevoir par celui qui a « besoin de la présence du public » pour faire son show. Jusqu’à ce qu’« un peu désespérée, elle me sorte sa carte de Radio France. Quand j’ai vu le logo, avec la maison de la radio, ça a fait tilt. C’est là qu’il y avait tous les disques de la Terre ! » Elle est séduite par son sens de la répartie, sans faux semblant. Il aura carte blanche à la radio. « L’idée était de faire la même chose qu’en boite. L’émission à peine préparée, c’était une ambiance folle, et ça a marché ! » Jusqu’au jour où il met « Planet Rock » sur la platine. « Laurence Touitou (future patronne de Delabel, NDLA) entend ça chez elle avec Afrika Bambaataa ! Elle appelle et me dit qu’ils arrivent ! Et lui me dit que je suis son alter ego en France, que je vais représenter la zulu nation en France ! » L’histoire s’accélère.

H.I.P. H.O.P. épisode 14 avec Boogaloo Shrimp et Shabba Doo

Moins de deux ans plus, Marie-France Brière est nommée directrice des programmes de TF1, et ni une ni deux, elle propose de convertir l’émission radio à la télévision. C’est ainsi qu’est né H.I.P. H.O.P., dont l’introduction sera tournée à l’aéroport de Roissy. La seconde émission fera encore plus date dans les mémoires : il choisit de la tourner à La Courneuve, au pied de son immeuble, la tour Renoir, où il vivait au douzième étage avant de s’installer à Saint-Denis. Comme le symbole de cette émission coulée dans le béton de la France périphérique, « là où c’était cool ». « Je voulais faire ça comme les Américains, avec les block parties du Bronx. » Ce jour-là sont arrivés les futurs Ministère A.M.E.R., et tout un tas de gamins des cités environnantes. Le décor reprendra les codes urbains, avec le soutien de Futura 2000. Peu de budget, mais beaucoup de débrouille, pour cet Antillais qui amène alors à travers ce média surpuissant tout un pan d’une culture inconnue et rend visibles ceux qui ne l’étaient pas. « La France découvrait ses minorités, même si on ne s’en rendait pas compte. Le public est arrivé multicoloré. » Avec certains futurs cadors, du genre Stomy Bugsy… Seuls avant lui deux autres ultramarins comme on dit avaient été les vedettes TV : Gesip Legitimus dès 1967 avec Pulsations, et Henri Salvador avec ses Salves d’or.

De janvier à décembre 1984, Sidney deviendra le grand passeur de la première génération hip-hop. Tout ça se terminera après que TF1 choisit un horaire moins attractif, le mercredi, avec pour conséquence une chute de l’audimat. Sans compter que, même s’il était devenu coproducteur, il était « clairement sous-payé ». Il va enchaîner direct par une émission plus grand public, avec Jean-Eric Perrin qui apportait le côté plus rock : ce sera Côte d’amour au début 1985… Six mois et basta ! « Je ne m’y reconnaissais pas, et mon public non plus ! » À partir de là il retournera un temps à Radio 7, multipliera les DJ sets, tout en espérant plusieurs fois retrouver l’access prime-time. En vain, car si le hip-hop sort enfin des souterrains, les minorités demeurent peu visibles. « À l’époque, j’incarnais une transgression. » Aujourd’hui, s’il écoute avant tout du jazz, il continue de se connecter au hip-hop par l’intermédiaire de ses enfants. « Le hip-hop, c’est une culture qui avance. Il faut que ça bouge tout le temps. Qu’on aime ou pas, on avance. C’est ce que j’aime aussi dans la musique antillaise actuelle. Et puis toute cette hybridation me plaît, naturellement. » Trente-cinq ans plus tard, Sidney demeure cette exception sur les écrans qui fonctionnaient à l’unique code couleur blanc. Comme une parenthèse enchantée, quinze minutes qui vont générer tant de vocations, ceux qui prendront le micro pour cette fois ne plus lâcher.

H.I.P. H.O.P., épisode final
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