→ Passer directement au contenu principal
The Pan African Music Magazine
©2022 PAM Magazine - Design par Trafik - Site par Moonshine - Tous droits réservés. IDOL MEDIA, une division du groupe IDOL.
Le lien a été copié
Le lien n'a pas pu être copié.
XXIII : le label global club qui place Porto sur la carte
Photographies de Simon Da Silva

XXIII : le label global club qui place Porto sur la carte

Depuis 2015, les DJs Noia et Torres remuent la scène club de Porto sous le signe de leur label XXIII et ses influences mondialisées. Couple à la ville comme aux platines, le tandem - qui publiait Volume X, sa dixième compilation, a remonté pour PAM le fil de son histoire.

Rien ne prédestinait Francisca Cunha et Tiago Ribeiro Torres à fonder le label le plus avant-gardiste de Porto en matière de musique électronique. Respectivement styliste de formation et étudiant en ingénierie alimentaire au moment de se lancer dans l’aventure XXIII, Noia et Torres – leurs noms aux platines – ont assuré avec brio une reconversion à laquelle ils n’avaient jamais pensé. Mais pour les deux diggers invétérés et passionnés, le désir de partager leurs trouvailles avec un public curieux à la recherche de nouvelles sonorités était bien trop fort pour ne pas tenter le coup. Leur envie : ouvrir et décloisonner le spectre musical des clubs de la ville à d’autres horizons, bien au-delà de ses remparts centenaires.

À grand renfort d’afrobeats, de hard drums, de batida et toute une multitude de genres détonnants, le duo et sa communauté grandissante de DJs/producteurs ont dynamité pour de bon la vie nocturne de Porto. Pas facile pourtant d’imposer leur vision, comme l’explique Noia : “Je pense que notre type de musique se heurte encore à pas mal de préjugés. Me concernant, c’est quand je joue des choses très lourdes. Et en ce qui concerne Torres, c’est parce qu’il joue surtout du funk brésilien, et qu’au Portugal il y a beaucoup de préjugés sur cette musique. Je pense que c’est juste de l’ignorance.” 

Peu importent les jugements hâtifs et maladroits, Noia et Torres maintiennent le cap de XXIII et continuent leur exploration musicale sans concession. Depuis 2017, avec sa série de compilations aux castings internationaux, le label défriche de nouveaux territoires de la musique club et observe de près ses mutations. Comme en 2019, avec une sortie entièrement dédiée au funk 150 BPM, ce sous-genre survolté du baile funk apparu à Rio à la fin des années 2010, auquel ils ont offert une introduction digne de ce nom en Europe. Au moment de notre rencontre, le couple s’apprêtait à dévoiler une nouvelle compilation, la dixième en cinq ans. Avec des producteurs tels que Caucenus, DJ Narciso ou encore Rastronaut, l’avant-garde de la scène afroélectronique portugaise y trouve une place de choix. C’est perché sur la terrasse du réputé Maus Hábitos, un espace culturel en plein cœur de la ville, là où tout a commencé pour eux, que le duo revient avec enthousiasme sur sa trajectoire peu commune, qui doit tout à sa détermination. 

Comment avez-vous lancé XXIII ?

Torres : Tout a commencé en 2015. Moi et Noia sommes en couple et on a toujours partagé beaucoup de musique. À ce moment XXIII n’existait pas, elle travaillait beaucoup sur l’ordinateur en tant que styliste et elle écoutait beaucoup Soundcloud. La plupart du temps elle m’envoyait ses découvertes.

Noia : Je mettais beaucoup de morceaux que je trouvais sur Soundcloud sur mon profil Facebook et Instagram à l’époque. J’étais obsédée par Soulection (radio show de Joe Kay, NDLR) de cette époque, quand ils n’avaient pas encore beaucoup de followers. J’aimais le travail que faisait Joe Kay, d’avoir une émission de radio et une page où il présentait de nouveaux artistes. Et j’ai dit à Tiago : « Ça te dit de faire notre propre Soulection ? » (rires) 

Torres : Donc, nous avons commencé à partager les découvertes de Noia, puis je me suis mis aussi à explorer davantage cet univers. Nous avons commencé à partager ces morceaux sur une page Facebook, comme une plateforme de curation, qui s’appelait XXIII. Parce que le nombre 23 était un nombre qui avait du sens pour moi. Je suis né le 23 avril… 

Noia : La vérité c’est qu’on n’avait aucune idée pour le nom. J’avais 23 ans à ce moment-là et je crois que le jour où l’on a eu cette discussion c’était un 23 Mars. On était à court d’idées et puis voilà on a gardé ce nom en attendant de voir. Et on n’est jamais revenu en arrière, et c’est toujours XXIII. (rires) 

Torres : Peu de temps après, on a commencé à inviter des amis pour faire des guest mixes qui s’appellent les Sweet Drops, et on a remarqué que les gens aimaient ce que l’on faisait. Il n’y avait rien de tel à Porto avec ce genre de son que nous partagions, plutôt future beat à l’époque. Entre-temps, nous nous sommes dits : « faisons une soirée, tu as tes amis, j’ai les miens, essayons! ». Noia connaissait le programmeur des Maus Hábitos et on a tenté. La toute première soirée était en Juillet 2015, ici aux Maus Hábitos. En Novembre, on avait déjà fait deux ou trois évènements, et on a décidé de créer le label. On était en train de créer une plateforme intéressante pour certains artistes qui n’avait pas une grande exposition. Notre première sortie était celle d’Osémio Boémio, un producteur portugais de trap et de hip-hop. Puis les choses ont commencé à se développer. Enchufada a commencé à être une influence très importante pour nous. Et on a ouvert notre spectre, au lieu d’être seulement dans le hip-hop et le future beat, on s’est ouvert à d’autres types de musique. 

Que pensez-vous de l’effervescence actuelle de la scène afroélectronique portugaise ? Et quelles différences voyez-vous entre celle de Lisbonne et celle de Porto ? 

Torres : Porto et Lisbonne sont deux villes très différentes en termes de communautés africaines. Lisbonne à une communauté africaine très importante parce que pendant de nombreuses années, il y avait une immigration du Cap-Vert, d’Angola, du Mozambique, du Brésil vers la capitale. Parce qu’il y a cette idée que la capitale a toujours plus à offrir en termes d’emplois. Les gens s’installaient à Lisbonne. Et le fait que Lisbonne soit déjà saturé à l’époque, a fait que les gens se sont déplacés dans les quartiers en périphérie de la ville.

À Porto c’est un phénomène plus récent. Ce n’est que maintenant que la ville est saturée en termes de logements. Et comme l’organisation de la ville est un peu différente de celle de Lisbonne, les communautés africaines qui existent à Porto, bien qu’elles soient plus petites, sont beaucoup plus réparties dans la ville. C’est-à-dire que tu n’as pas un quartier où il n’y a que la communauté africaine.     

Noia : C’est beaucoup plus éparpillé, c’est totalement différent. Mais en revenant un peu en arrière, je pense que le Portugal (et la scène musicale afro-portugaise, NDLR) a trouvé sa place dans le monde quand Buraka Som Sistema a explosé. Quand Buraka a commencé à tourner au Royaume-Uni, aux États-Unis, à Coachella, lorsque les gens ont commencé à entendre parler de Buraka, c’est à ce moment-là que le Portugal a cessé d’être l’Espagne. Parce qu’avant le Portugal c’était l’Espagne (rires). Et je pense que Lisbonne était évidemment l’épicentre de ce phénomène, parce que Porto a une base musicale underground beaucoup plus connue dans le hip-hop, pas tant que ça dans la musique afro. Donc je pense que c’est avec Buraka que le Portugal a trouvé sa place dans la musique. Puis Buraka s’est arrêté, on a eu quelques années où il ne se passait pas grand-chose au niveau de la scène afro. Jusqu’à ce que Príncipe arrive.

Torres : Cette évolution s’est produite et soudain elle a commencé à arriver à Porto aussi, à travers White Window, avec Príncipe. Et plus tard, c’est Enchufada qui a commencé à faire des évènements ici. Curieusement, tout ce qui était afro ça se passait aux Maus Hábitos. C’est à ce moment-là que la scène afro de Porto commence à devenir plus populaire. 

Noia : Oui, mais tu n’as pas ici de Príncipe, tu n’as pas de producteurs. XXIII n’est pas le Príncipe de Porto, en aucun cas. À aucun moment on ne pourra s’intituler comme ça parce que Príncipe est tellement spécial et qu’ils puisent dans leurs propres racines. Nous sommes deux Blancs, et nous ne pourrons jamais dire ça. Ni même d’Enchufada, ni même de rien, nous sommes XXIII.

Caucenus x Dj Narciso – Tuga

Alors quel rôle avez-vous joué avec XXIII dans le développement de la scène afroélectronique à Porto selon vous ?

Noia : Je pense qu’en tant que XXIII, nous n’avons pas été influents ou en aucun cas des pionniers de la scène afro. Là où on a eu une grande importance dans la scène club et culturelle nocturne de Porto, ça a été de ramener un peu ici ce qu’il se passe à l’étranger. C’est-à-dire, pas seulement focus sur l’afro, ni sur le future beat, mais tout ce qui nous intéressait, on le ramenait ici. Je ne sais pas si d’une autre manière, la nuit à Porto aurait eu certains de ces DJs. Je mets presque ma main à couper qu’ils ne seraient jamais venus jouer ici, si ce n’était pas nous qui l’avions fait. Donc, nous ne sommes pas du tout des pionniers de la scène afro, nous avons fait venir beaucoup de DJs de ce genre, mais je ne pense pas que notre nom XXIII soit associé seulement à cela. 

Torres, tu es spécialiste en baile funk et tu animes notamment l’émission Morro sur Noods Radio. Je crois que cette passion est née d’un voyage que tu as fait au Brésil il y a quelques années. Peux-tu m’en raconter plus et me dire quel rapport tu entretiens avec ce genre ? 

Torres : Mon voyage a commencé dans le but d’aider un ami. Je vivais en Belgique et j’ai un ami belge qui faisait une maîtrise avec thèse en sociologie à l’époque. Il n’avait pas vraiment de sujet. Il était perdu. Il voulait travailler sur un thème au sujet des femmes, qui aborde l’égalité des genres. J’ai commencé à lui parler de funk et il s’y est intéressé. Alors il m’a dit : « j’aimerais aller au Brésil, à Rio de Janeiro, pour faire une thèse sur le pouvoir du funk sur les femmes, sur la vie des funkeiras (artistes de funk). » Il m’a invité à aller avec lui, moi j’étais le traducteur, et c’est lui qui posait les questions, qui s’occupait de tout le travail et de l’organisation. On a eu accès à de nombreuses strates du funk, à beaucoup de personnes liées à cette musique. 

Lorsque nous nous sommes rendus sur place, comme il s’agissait d’un travail scientifique, nous voulions avoir accès à autant de personnes différentes que possible au sein de la scène funk. On a interviewé un DJ qui était l’un des producteurs du Baile da Gaiola, qui est le plus grand baile de Rio. On a rencontré Veronica Costa, la fondatrice de Furacão 2000. C’était le premier label et promoteur à faire des évènements de funk à Rio, et qui sortait plus des favelas. Nous avons également parlé avec Taísa Machado, qui est une penseuse et une philosophe du funk. Elle a une manière d’être très unique par rapport au funk. 

Noia : Elle donne des cours de funk. J’ai suivi l’un de ses cours. Ce n’est pas seulement pour que tu saches comment danser le funk. D’ailleurs, apprendre à danser le funk c’est la dernière chose que tu vois dans son cours. On y parle beaucoup de l’émancipation des femmes, de la libération sexuelle, de l’acceptation de soi. Tu sors de là en étant une personne différente. C’est incroyable !

Torres : Donc entre 2018 et 2019, on a décidé de profiter de ces connexions : « Pourquoi on ne ferait pas un documentaire ? ». Pas vraiment sur le sujet de la thèse de mon ami, mais sur le mouvement funk underground. Nous l’avons tourné en 2019, et il n’est pas encore sorti. Il montre que le funk a déjà pénétré la musique pop et grand public, mais qu’il est soutenu par une scène funk issue de la favela. Il est fait dans les favelas, conteste, et sort des favelas pour aller vers le monde. Et la façon dont il existe doit être démystifiée, il doit être expliqué aux gens, parce que sinon quand ils entendent du funk, ils pensent directement à l’immédiateté des paroles : la sexualité ostentatoire, l’agressivité, les armes, les drogues, etc. Ce sont des choses qui sont abordées dans les morceaux de funk, mais qui ont une raison d’être. Et nous voulions montrer ce monde de notre point de vue : une personne de l’extérieur qui regarde à l’intérieur, pour montrer ce qu’il y voit vers l’extérieur à nouveau.

L’émission Morro animée par Torres à retrouver chaque premier vendredi du mois sur Noods Radio.

Écoutez la playlist des influences de XXIII conçue par Noia et Torres.

Écoutez la compilation Volume X sur SoundCloud.

XXIII · XXIII // VOLUME 10

Chargement
Confirmé
Chargement
Confirmé