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The Pan African Music Magazine
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Soubi, la musique et la vie

Aux Comores, impossible de ne pas connaître le talent de ce musicien qui vibre et qui, à presque 65 ans, collabore tous azimuts et espère rencontrer le succès international pour enfin vivre de son art.

Lors du premier festival consacré aux musiques d’influence twarab (Alliance française de Moroni, mai 2022), il fit sensation par la qualité d’une prestation où trois jeunes musiciens surent se mettre au diapason de l’intensité de sa bande-son, faite de tourneries obsédantes qui inclinent à l’envoûtement. Et pourtant, difficile d’associer le nom de Soubi à cette musique qu’il a pourtant pratiquée comme tous les Comoriens. « J’écoute bien entendu le twarab, même si cela a changé en termes d’instrumentation. Pour moi, cela a perdu une partie de son âme en remplaçant le oud par la guitare, le violon par le synthé. Ce festival constitue néanmoins une belle opportunité, d’autant que je suis ouvert à toutes les collaborations, il suffit de s’entendre sur la bonne note. Je viens de collaborer avec Sakis Bomzé de Mayotte : un mélange de musiques traditionnelles, avec du rap et du dub, qui devrait m’ouvrir vers d’autres univers. »

Soubi, soleil et lune

Pas de doute possible, Soubi ancre plus sa musique dans une forme de blues rural, sombre et sobre, intense et transe lorsque le percussionniste qui danse à ses côtés fait virevolter d’un doigté expert le tamis de son tambour en forme d’assiette. Influencé par le rythmes de Mayotte et les gammes en mode majeur, il aime rappeler qu’avant de débarquer à Moroni la capitale, c’est sur l’île de Mohéli, une des autres îles de ce petit archipel, qu’il est né en 1958 et où il a grandi auprès de parents cultivateurs. Seule sa grand-mère chantait lors de cérémonies spirituelles, pratiquant les rites de guérison. Il en a gardé des traces dans les thématiques abordées en chansons, où le quotidien de la vie rurale a autant droit de cité que son regard sur l’état des lieux politiques sous les tropiques, s’autorisant tout aussi bien à traiter de la religion que de la jalousie. « Le monde d’aujourd’hui quoi ! », résume-t-il assis au pied d’un manguier qui devrait bientôt abonder.

La musique c’est une histoire qui remonte à l’adolescence pour Athoumane Soubira (son nom d’état-civil), quand il mit les doigts sur le ndzendzé, une cithare à double frette (des cordes qu’il s’agit de pincer des deux mains), cousine de la valiha et surtout du marovany malgaches. Son premier instrument, il va le bricoler avec du contreplaqué et des câbles de vélos, et aujourd’hui encore c’est lui qui le fabrique de ses mains. Dans les années 1970, il se fait ainsi les doigts et l’oreille, écoutant les maîtres du genre, notamment le vieil Al Abdou. Pourtant c’est sa voix, aussi deep que certains de ses blues profonds, qui va marquer tout d’abord les esprits. Au cours des années 1980, celui qui vit alors de petits boulots commence à se faire un nom dans l’archipel où son style qui synthétise les rythmes et danses locaux – chigoma, chitete, mgodro … – lui vaut de sortir du lot. C’est Boina Riziki, expert sur le rustique luth gabousi qui va donner un élan libératoire à notre homme au mitan des années 90. Accompagnée d’un percussionniste, la paire va graver plusieurs disques dont un initial Chamsi na Mwezi (Le Soleil et la Lune, un ensemble de musiques swahili sur Dizim Records) et gravir les échelons de la notoriété internationale, tournant en Europe et plus particulièrement en France où elle se fit déjà remarquer au festival défricheur Africolor.  Une vingtaine d’années durant, les deux musiciens vont faire rayonner leur musique par-delà les océans tout en continuant de creuser le fertile sillon de leurs traditions.

« Exposer ma musique à l’étranger, c’est évidemment intéressant. Néanmoins ce qui m’aurait vraiment satisfait, c’est de pouvoir le faire ici, dans mon pays. Les conditions ne sont pas réunies pour vivre de mon art, et en plus les conditions techniques ne sont pas au rendez-vous. », Et comment ! Tout en pratiquant son art, Soubi doit fabriquer des marmites en aluminium pour payer son pain quotidien et espérer offrir un avenir à ses nombreux enfants. Justement, s’agissant des conditions techniques, elles furent au rendez-vous du premier festival d’influences twarab, où tous ceux et celles présents se félicitèrent d’entendre « pour une fois » Soubi servi par une acoustique ad hoc et par un trio de jeunes Comoriens tout à fait raccord. Ceux-là pourraient bien constituer une nouvelle rampe de lancement pour celui qui chemine désormais seul, sans Boina Riziki à qui il a emprunté le maniement du gambusi.

La musique et la panse

Certes, mais « la musique ne me nourrit pas assez », persiste Soubi. Et ce, même si le président Azali Assoumani lui décerna un Gambusi d’or, et le président Ikililou Dhoinine l’éleva au rang de « grand défenseur du patrimoine ». Des distinctions honorifiques qui ne peuvent masquer le peu de considérations sonnantes et trébuchantes pour les musiciens, à l’image de la gabegie administrée qui gangrène ce petit pays du bout de l’Afrique orientale.  Pas de conservatoire, peu de soutien à la culture en général, Soubi comme les autres doit composer avec cette donnée qui plombe toutes perspectives de carrière. Ce qui n’empêche nullement le sexagénaire de rêver en des lendemains plus enchanteurs, grâce à cette nouvelle formule orchestrale qui permet de souligner pleinement ses talents. Coûte que coûte, lui veut y croire. « Certains jeunes reprennent le flambeau. C’est peut-être plus simple aujourd’hui pour eux, ils peuvent espérer en vivre, notamment grâce à Internet et aux réseaux sociaux. Peut-être que cette musique pourra alors traverser les frontières et avoir un réel impact. » C’est tout le sens de sa démarche actuelle, qui le voit aujourd’hui tendre des ponts vers d’autres musiques, comme en 2013 pour le disque Origines avec le slameur marseillais Ahamada Smis, un des nombreux musiciens issus de cette vaste diaspora. « J’aime bien le rap, dans leur manière de traiter les sujets, et mon gambusi peut s’accorder à ces voix. » Cheikh MC lui-même ne tarit pas d’éloges devant le blues bantou de cet aîné. D’ailleurs, ces porte-paroles d’une jeunesse mal entendue ne sont pas sans faire écho à sa vie, lui qui fut toujours animé par le désir que sa musique incline à changer la donne d’un monde qui ne tourne pas rond. « Même si la musique a quand même un impact sur le public, sur les esprits, la politique est malheureusement plus puissante que tout. Les artistes ne sont pas libres de s’exprimer, le gouvernement, l’armée, la gendarmerie interviennent si on se prononce un peu trop. »

Photos interface prod avec l’aimable autorisation de l’alliance française de Moroni.
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