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The Pan African Music Magazine
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Simangavole : maloya manière forte, maloya manière femme
© Studio Éphémère

Simangavole : maloya manière forte, maloya manière femme

Depuis 1998, le groupe Simangavole, majoritairement féminin, fait résonner son maloya à la Réunion et au-delà. Une histoire qui est d’abord celle de filles de la diaspora, que le maloya a ramenées au pays. Katy Toave, qui dirige le groupe, l’a raconté à PAM.

Il y a dix ans, Simangavole participait au premier Iomma (marché des musiques de l’océan indien) organisé à Saint Pierre, dans l’ouest de l’île de la Réunion. À l’époque déjà, cet ensemble presque exclusivement féminin (les quatre filles qui chantent, jouent et dansent ont toujours « gardé » un homme aux percussions) avait largement fait parler de lui sur l’île, avec son maloya au féminin (« manière fanm » en créole réunionnais). Le groupe, dont trois des fondatrices se sont retirées « pour des raisons de santé » se relançait donc cette année : avec Katy Toave, leader fidèle au poste, épaulée par de nouvelles recrues. C’est dans cette nouvelle configuration que le groupe participait à la neuvième édition du Iomma rassemblant, quatre jours durant, des professionnels de la musique venus des pays riverains de l’océan indien (sans les pays de l’Afrique australe, interdits de déplacement). Et le moins qu’on puisse dire, c’est que lundi 6 décembre, en trente petites minutes (le temps réglementaire des showcases), Katy Toave et sa bande surent mettre tout le monde debout, et tout le monde d’accord. L’énergie de Simangavole, figure marronne, planait sur ce maloya-là, qui puise aussi dans les histoires de toutes les héroïnes du quotidien réunionnais. Simangavole leur rend la parole, dans ses chansons comme dans la vie. La parole, maintenant, est à la patronne : Katy Toave.

Peux-tu revenir sur les débuts de votre groupe ?

Au départ, on est un groupe de filles déracinées du pays, parce qu’on est nées pour la plupart en métropole, on a grandi là-bas : on connaissait pas la Réunion à la base, on était des enfants de Réunionnais. Et puis on a commencé à faire de la musique pour retrouver nos racines. Au début quand on était enfant, on faisait les danses, et en grandissant on a commencé à toucher aux instruments, et puis petit à petit on a commencé par faire des reprises des grands noms du maloya, puis quand on s’est senties suffisamment à l’aise, on s’est mises à composer. Et puis, quand on est rentrées à la Réunion, on a commencé à écrire, à composer, et à avoir notre propre groupe. C’est une histoire qui date de 1998 , il y a plus de 20 ans.

Il y avait peu de femmes dans le maloya… 

À l’époque, très peu. Quand on a commencé il y avait Christine Salem, et avant elle la seule femme qu’on connaissait dans le maloya c’était « Mme Zaza », Françoise Guimbert. Chez nous, les filles écrivaient et chantaient, et aussi jouaient les instruments, tandis que pour Christine ou Mme Zaza c’étaient des hommes qui les accompagnaient. Quand on était en métropole on jouait sous le nom de Kafrine dofè (Kafrine de feu, qu’on peut traduire par « les femmes noires qui envoient »). Quand on a créé Simangavole, on a voulu s’approprier la partie historique du maloya, on a voulu un nom en rapport avec l’histoire, et Simangavole nous a été gentiment suggéré par l’écrivain Patrice Treutard.

Qui était Simangavole ? 

C’est une esclave marronne, une des huit filles de deux grands chefs marrons, Anchain et Eva. Simangavole siégeait avec les chefs marrons et donc elle a eu un impact à la Réunion. C’est un personnage connu et reconnu, souvent cité dans les chants du maloya, et aujourd’hui il y a des associations, une école qui porte son nom.

Maloya et marronnage vont de pair, de quelle manière? 

Oui, car le maloya c’est la musique des esclaves. À l’origine, pendant l’esclavage, le maloya émerge dans les camps puis les marrons, libérés de leur condition d’esclave, avaient davantage la possibilité de le pratiquer. On chante le nom des marrons qui se sont battus pour notre liberté en refusant leur condition d’esclave. 

Cette histoire, cet héritage du maloya, c’était transmis par les parents ? 

Ça dépendait des familles, des coins de l’île dont on venait. Moi j’ai pas eu la transmission du maloya par la famille, alors même que la famille de ma mère pratiquait les rituels malgaches. Et c’est quand je suis venue à la Réunion que j’ai découvert tout cet univers. J’avais douze ans, c’était la première fois que je débarquais à la Réunion. Et deux jours après mon arrivée, on m’introduit dans un service rituel malgache, et j’entends des voix, des percussions, et c’était une vraie claque parce que j’avais jamais entendu ça… moi j’écoutais du rock, du rap… et là je vois ma tatie, mon grand-père, je les connaissais même pas, et ça a été le déclencheur de tout, jusqu’à aujourd’hui. C’est à partir de là que je me suis dit : « il faut que je comprenne ». Être réunionnaise, c’est quoi ? C’était tout ça… les parents n’en disaient pas plus à la maison, donc j’ai du aller chercher cette histoire, comprendre le rite, ce qui coulait dans mes veines, comprendre comment était fait le maloya, ce qu’il signifiait parce qu’il signifie bien plus qu’une simple musique ou qu’une simple danse, ça fait partie de l’identité pleine des cafres (nom donné aux noirs à La Réunion), des Réunionnais en général, mais les cafres sont plus concernés. Moi ça m’a aidé à me construire avec une identité complète et aujourd’hui, je le pratique, et j’essaie de le transmettre au maximum.

© Studio Éphémère

Pourquoi es-tu partie t’installer à la Réunion ?

La famille est rentrée peu à peu à la Réunion, et donc je me suis dit : « c’est quoi le sens de ma vie si toute ma famille part et que je reste seule en métropole ? » c’est ce besoin familial qui m’a fait revenir, et mes copines m’ont suivie quelques mois après… Ici, on a cherché à aller encore un peu plus loin, à mieux comprendre les instruments on a poussé les recherches et a essayé de s’approprier au mieux toutes les facettes du maloya avant de se produire en tant que Simangavole.

Et quelles ont été les réactions ? 

À notre surprise ça s’est très bien passé, les artistes masculins nous ont très bien accueillies, parfois même poussées, et les femmes, elles étaient à fond derrière nous. 

Simangavole fait du « Maloya manière fanm » (maloya au féminin). Qu’est-ce que ça veut dire pour toi ? 

Dans « maloya manière fanm », on met d’abord l’appropriation du maloya et de toutes ses facettes par les femmes : aussi bien les instruments, le chant la danse, et aussi l’histoire ! C’est très important : on sait de quoi on parle, on sait ce qu’on joue. Et enfin la place de la femme dans le maloya mais surtout, dans la société réunionnaise. C’était une manière de dire : en tant que femme, on peut faire le maloya que les hommes on toujours porté, et on le fait ; en tant que femme, on peut performer sur scène autant qu’un homme, et en tant que femme on peut avoir une carrière artistique professionnelle et une vie personnelle tracée. Voilà, l’émancipation de la femme c’est aussi ça, c’est ce qu’on défend depuis cette époque. On entendait des femmes choristes qui disaient : « je peux pas aller en tournée : mon mari ceci mon mari cela… ». Or le mari part en tournée et personne ne dit rien … alors nous on disait : nous on part en tournée, et le mari fait ce qu’il a à faire.. C’était pour dire que tout est possible : c’est juste une question de respect, d’égalité… et c’est tout ce qu’on a voulu défendre. Après, on a vraiment utilisé le maloya pour défendre les droits de la femme, on accompagne les femmes en difficulté, on essaye de changer les mentalités, c’est vraiment un mouvement très féminin. 

Ça dépasse la musique ?

Oui, car au fur et à mesure je me suis rendu compte que les femmes me parlaient de plus en plus, et puis on a commencé à faire des actions, on a invité des femmes des quartiers à participer à nos clips, et puis après on a commencé à faire des groupes de parole, et plein de choses se sont enchaînées. La casquette artistique permettait tout ça… quand on a vu le bien que ça faisait, on a décidé de le faire à fond. Aujourd’hui on fait des ateliers de danse, de parole, afin de permettre à toutes les femmes d’où qu’elles viennent, quelles que soient leur condition sociale, de se rencontrer, de s’exprimer, de développer leur partie artistique, et en faisant ça les femmes voient d’autres femmes, s’en inspirent. Ça crée une certaine émulsion, et on voit des gens qui changent de comportement, qui s’acceptent mieux, qui reprennent confiance en elles. 

Simangavole – Maloya Maniér Fanm

En somme, vous avez utilisé la tradition – en l’occurrence, le maloya -pour faire évoluer la société ?

Moi et beaucoup d’autres artistes, on l’a compris. Notre rôle, il est double : transmettre pour que ça reste dans les mémoires, parce que cette histoire elle n’est pas racontée, personne la connaît si on va pas la chercher ; et deuxièmement, se demander quel rôle ça a dans notre construction, parce que si on ne comprend pas son histoire, on a ce blocage identitaire qui nous empêche d’avancer dans la société. Combien de femmes ne savaient pas ce qu’était un rouleur, n’osaient pas danser le maloya parce qu’on leur avait dit que c’était une musique d’esclaves, elles ne parlaient pas créole parce que les parents leur avaient dit que c’était pas bon… et moi je joue du rouleur, je parle créole, j’ai pas honte de mon physique africain, je suis descendante d’esclave et je l’assume et ça m’empêche pas d’avancer et d’être bien dans la société… Mais il faut en passer par l’acceptation de notre histoire, de ce qu’on est, et de comprendre comment ça s’est passé pour pouvoir franchir le cap.

Ce côté ouvert du maloya, on le sent aussi dans les multiples hybridations dont il est l’objet, se mariant avec toutes sortes de genres musicaux. 

Heureusement qu’on a cette ouverture sur le monde, sur les musiques qui nous entourent. On connaît nos racines, on connaît la tradition, on sait ce qu’on est. On peut reprendre les chansons des gramouns (les anciens, NDLR), mais quand on est dans la création on ne peut qu’être soi, et le maloya raconte la vie. Or ma vie aujourd’hui c’est pas celle du gramoun il y a dix ou vingt ans. Donc moi je raconte ce qui se passe aujourd’hui, avec toutes les influences que j’ai aujourd’hui. Pour moi c’est normal : on connaît la tradition, on sait d’où elle vient, les origines, mais on doit la faire vivre avec notre ère : je suis née en métropole, je pourrais pas chanter comme un gramoun qui a toujours vécu ici- j’ai pas la même histoire, j’ai pas connu la misère, j’ai pas connu la Réunion d’antan. Je peux le rechanter, le réinterpréter, mais je pourrai pas créer ça. 

Qu’attendez-vous de ce Iomma ? (nb : interview réalisée juste avant le concert du groupe) 

Déjà que ça matche, que la musique plaise, que les gens comprennent le message qu’on veut faire passer, et puis après comme on dit en créole – si bon dié na pitié, c’est de pouvoir aller le propulser hors les murs. 

Simangavole – Fane out maloya
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