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The Pan African Music Magazine
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Mahotella Queens : les diamants du Mbaqanga sont éternels

Pendant plus de cinquante ans, les Mahotella Queens furent les ambassadrices de la musique mbaqanga à travers le monde, incarnant l’équilibre entre une identité urbaine émergente et la nostalgie des pratiques culturelles traditionnelles. Retour sur leur trajectoire dans le contexte sud-africain

Mbaqanga : une spécialité sud-africaine

Style musical sud-africain inspiré du jazz et des rythmes traditionnels locaux, le mbaqanga naît des pratiques culturelles et musicales d’une classe africaine opprimée, à l’ère de la ségrégation. Destiné aux migrants, aux ouvriers et aux employés de maison « urbanisés » qui conservaient cependant des liens puissants avec la culture rurale, il associe les chants traditionnels aux rythmes urbains sur fond de guitare électrique, clavier et batterie – soutenus par des solos de basse typiques, des chœurs féminins aux harmonies complexes et des danses électrisantes. 

Pour le Dr Sazi Dlamini, musicologue sud-africain, le mbaqanga est né des conditions de vie que l’apartheid a créés dans les townships. La musique s’est développée en réaction aux inégalités (accès aux ressources matérielles, éducation, santé…), qui sont autant de conséquences du système liberticide visant à priver les noirs de leurs traditions, de leur culture et de leur organisation du travail. L’universitaire a montré à quel point le mbaqanga est lié au contexte de cette politique discriminatoire, qui restreignait les mouvements de la population noire et urbaine formant la classe ouvrière naissante. En d’autres termes, le mbaqanga est considéré comme un genre découlant de la violence culturelle du régime ségrégationniste de l’apartheid.

Avec le temps, la popularité du mbaqanga va s’effriter dans la classe ouvrière noire, qui s’identifiera de plus en plus aux nouvelles tendances occidentales, et en particulier à la culture urbaine funk et soul des Afro-Américains. Cette chute de popularité peut aussi être vue comme une rupture de la jeunesse avec les sensibilités culturelles des traditionalistes. C’est que la modernité véhicule, chez les jeunes, la conscience d’appartenir -à travers la musique, à une communauté plus large et mondialisée, en épousant cette esthétique musicale hybride où le métissage des genres est la règle – pop, funk, jazz, disco et soul. Ce contexte est essentiel pour comprendre les circonstances de la formation des Mahotella Queens, et la manière dont elles ont su adapter leur style aux mutations de leur temps.

Lilizela Mlilizeli
Les Queens, entre villages et villes

Les Queens naissent en 1964 sous la direction de Rupert Bopape, producteur chez Mavuthela Music Company (filiale du label indépendant Gallo Records) spécialisée essentiellement dans la production des artistes noirs. Chanteuses au sein de Gallo Records, la leader Hilda Tloubatla, Nobesuthu Shawe et Mildred Mangxola sont rejointes ultérieurement par Juliet Mazamisa et Ethel Mngomezulu, puis par Simon « Mahlathini » Nkabinde surnommé le “Lion de Soweto” pour sa voix « rugissante », et accompagnées par le groupe Makgona Tsohle. Cet ensemble donne le ton aux futures formations du mbaqanga qui, dès lors, seront souvent dirigées par ces puissantes voix de basse masculines. Composées de cinq femmes passées du chant amateur à la scène, les Mahotella Queens émergent grâce à un style alliant la nostalgie des pratiques culturelles rurales aux rythmes naissants de la nouvelle vie urbaine. Elles incarnent le statut intermédiaire entre l’appartenance à leur terre d’origine, et les réalités de cette classe laborieuse dont elles portent les espoirs et l’imaginaire, traversant ce que l’anthropologue David Copland nomme un processus d’ « urbanisation, mais pas d’occidentalisation”. Fidèles à leurs racines, elles se produisent dans des tenues traditionnelles éclatantes et leurs rythmiques endiablées répondent à l’engouement médiatique pour les chorégraphies zouloues. Les Queens expriment les attentes d’un peuple encore ancré dans ses valeurs culturelles mais confronté à une culture hybride, la langue métisse et le mode de vie en pleine mutation qui accompagnent ce  nouveau statut de Noirs urbanisés. Le Mbaqanga des Queens symbolisent ce compromis – mêlant les souvenirs de la vie rurale aux expériences affectant ceux qui l’ont quittée.

L’âge d’or du Mbaqanga

Leur collaboration avec Mahlathini marque leur montée en puissance dans les années 1960, avec des succès comme «Thoko Ujola Nobani» , «Sengikhala Ngiyabalek» a et «Umculo Kawupheli» . En 1971, les Queens se séparent à la suite de désaccords contractuels qui les opposent à Rupert Bopape. Certaines des protagonistes originales rejoignent un groupe rival, « Izintombi zesi manje manje », tandis que Bopape continue à travailler avec une nouvelle formation réunissant Beatrice Ngobo, Thandi Radebe, Caroline Kapentar, Thandi Nkosi et Emily Zwane. Ces « nouvelles » Queens enchaînent les succès et les tournées tout au long des années soixante-dix et collaborent avec des chanteurs renommés comme Robert « Mbazo » Mkhize, leader du groupe « Abafana Baseqhudeni ».

Après le retrait de Bopape, la relève est assurée par le guitariste Marks Mankwane qui concourt à la production de nombreux succès parmi lesquels «Izibani Zomgqashiyo» , «Tsamaya Moratuoa» , «Thatha Izimpahla Zakho» , «Ezesimanj» e et «Tsa Lebowa» .Mais les années 1980 connaissent un rapide déclin du Mbaqanga et la popularité des Queens s’essouffle avec l’évolution des groupes locaux vers de nouvelles sonorités privilégiant l’influence de la soul, de la funk et du disco afro-américains. C’est à cette période que les chanteuses originelles Hilda Tloubatla, Nobesuthu Shawe, Mildred Mangxola retrouvent Mahlathini et le Makgona Tsohle Band. Leur réunion, à l’origine d’immenses succès après la sortie en 1986 de Thokozile, coïncide avec la sortie, quelques mois plus tard, de l’album Graceland de Paul Simon dont le succès ouvre les ondes et les oreilles occidentales aux musiques sud-africaines. Le Mbaqanga, également connu sous le nom de simanje-manje, séduit dès lors un public qui dépasse largement les frontières de l’Afrique australe. Grâce à leurs harmonies pétillantes et leur registre vocal haut en couleur, les Queens deviennent l’un des piliers du patrimoine culturel sud-africain et s’exportent, en Europe et notamment en France où elles se produisent au Festival Musiques Métisses d’Angoulême (1987).

À la fin des années 1990, elles traversent une longue période de deuil suite à la disparition de Mahlathini, Marks Mankwane et du producteur et saxophoniste West Nkosi, avant de reprendre le chemin des studios et de la scène, confirmant au gré de tournées mondiales leur éternel statut de patronnes (et matronnes) du son tradi-urbain sud-africain baptisé Mbaqanga. Dans les années 2000, elles participent à une compilation, 1 Giant Leap, qui démontre la pertinence internationale de ce genre musical et l’existence de nombreuses communautés de fans en Europe, et notamment en France. Elles sortent également des albums comme Sebai Ba, ou Bazobuya, projet expérimental dont les accents originaux s’écartent du style traditionnel Mbaqanga, et encore un autre, cette fois a cappella, Reign & Shine (en 2005 ). Tout au long de cette période, les Queens se produisent en tête d’affiche dans des festivals comme le WOMAD en juillet 2006 et tournent avec un autre groupe emblématique sud-africain, Ladysmith Black Mambazo. En 2007, elles sortent un album gospel d’hymnes traditionnels zoulous, Siyadumisa, puis en 2016, collaborent avec le rappeur sud-africain Cassper Nyovest pour son succès Malome.

Cassper Nyovest feat. Mahotela Queens – Malome (Official Music Video)

Pendant plus de cinquante ans, au fil de tragédies, des triomphes, de l’évolution des sensibilités locales, au beau milieu du complexe alliage de la modernité industrielle et de l’apartheid, les Mahotella Queens sont restées fidèles à leur style sans jamais succomber à la pression des modes et des mots en vogue. Tout comme elles ont su préserver leur tradition au gré de nouvelles collaborations, la rendant accessible à un public plus jeune. Non sans bouleversements et difficultés, comme quand la chanteuse de la formation originale Mildred Manxola a choisi de se retirer 2013. Elle a été remplacée par Amanda Nkosi, puis en 2021, le groupe affronte une perte incommensurable avec le décès de Nobesuthu Shawe, membre de la première heure. Leur héritage flamboyant restera à jamais marqué par la persévérance, un travail acharné, une originalité et une authenticité inégalables, alliée à une formidable capacité d’adaptation aux évolutions musicales et esthétiques ayant jalonné leur carrière.

Repose en paix Nobesuthu Shawe.

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