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The Pan African Music Magazine
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Le Vol du Boli : un opéra magique et choc à Paris

Au Théâtre du Châtelet, le musicien Damon Albarn et le cinéaste Abderrahmane Sissako réunissent un casting de rêve dans un spectacle historico-poétique qui entrechoque musique, danse et création visuelle pour évoquer le pillage de l’Afrique. Dernière ce soir, en attendant la fin du Covid.

Quand la direction du Théâtre du Châtelet a proposé à Damon Albarn de créer un opéra du XXIe siècle, il avait « mille idées à la seconde (…). La question du panafricanisme l’a d’abord emporté, mais j’ai pensé plus juste de réfléchir aux relations et à l’histoire si particulière qui unit l’Europe et l’Afrique », explique Damon Albarn, voix pop du groupe britannique Blur, cerveau du hip-hop cartoonesque de Gorillaz et surtout chanteur voyageur. Pour le musicien, l’Afrique est devenue une source d’exploration et de collaborations artistiques depuis longtemps, notamment après que l’ONG Oxfam l’ait envoyé au Mali pour produire l’album Mali Music en 2002, et plus tard au Congo pour Kinshasa One Two (2011). Albarn a aussi prolongé ses voyages sur scène avec différents projets, dont le collectif Africa Express, qui a pour objectif de réunir des musiciens africains et des têtes d’affiche pop en créant des fusions souvent réussies sur des scènes occidentales et africaines. 

Pour ce projet très ambitieux, il a invité le réalisateur mauritanien Abderrahmane Sissako, multicésarisé pour le film Timbuktu. En 2018, les deux hommes ont choisi de se rencontrer dans une ville qu’ils connaissent bien : Bamako. « J’ai tout de suite senti quelqu’un de profondément humble, heureux d’être là, à la disponibilité humaine et artistique exceptionnelle », raconte le cinéaste, qui assure l’écriture et la mise en scène du spectacle avec Dorcy Rugamba et Charles Castella. C’est Sissako qui propose à Albarn de prendre comme point de départ du spectacle Le Vol du Boli, un fétiche sacré utilisé dans le culte initiatique du Komo au Mali et au Burkina Faso, et qui est aujourd’hui exposé au Musée du Quai Branly. Le Boli est un objet doté de pouvoirs, à la nature composite et mystérieuse, qui mêle sang, terre et pâte de mil.

Ce fétiche tout-puissant en forme d’animal bossu pouvait garantir la paix sociale, apporter la prospérité ou punir. Dans l’Afrique Fantôme, l’écrivain et ethnologue Michel Leiris confie avoir volé le précieux totem. Dans ce livre, qui mélange récit ethnographique et personnel, Leiris se met à nu, et confie en filigrane qu’en étudiant d’autres sociétés humaines que la sienne, on ne peut pas oublier qui l’on est, sa propre culture, ses doutes et ses névroses. Cette lucidité contrite est oubliée par les auteurs du spectacle, qui se concentrent sur le boli comme symbole d’une société déstabilisée par ce vol, ce qu’Aminata Traoré appellera « le viol de l’imaginaire ». 

Damon Albarn – Le Vol du Boli – Théâtre du Châtelet (c) Cyril Moreau
Chœurs anciens et grooves futuristes

Comme le boli (dont l’histoire est abandonnée en route au fil du spectacle), la musique a un pouvoir invisible : elle peut voyager et aussi transporter. Cette fois encore, Albarn s’en empare pour interroger les relations entre Europe et Afrique, puisant dans le passé pour se projeter dans le futur. Le Vol du Boli est largement hanté par deux pays qu’il affectionne : le Mali et le Congo. Les riches épopées mandingues de Soundiata Keita télescopent les tourments actuels et le pillage du sous-sol congolais, sur fond de création musicale hybride et métissée de grande qualité. Même si, au passage, les doutes et la sincérité de Leiris sont effacés de l’histoire. 

Avec son air de gamin ravi, Albarn pilote encore un aréopage de musiciens talentueux, qui sont maliens, burkinabés, congolais, anglais, tous si brillant qu’il faut les citer. Le lumineux Lansiné Kouyaté au balafon, le griot Baba Sissako, Mike Smith (multi-instruments), Remi Kabaka (percussions), Cubain Kabeya (percussions), Mamadou Diabaté (kora), Guillaume Bernard (trombone/euphonium/saqueboute), Melissa Hié (doom doom/ calabash), Ophélia Hié (balafon pentatonic), Papy Kalula Mbongo (djembé), Mél Malonga (percussions/doom doom) et Xavier Terrasa (reed player) entrent en culture clash avec un chœur « de musique ancienne » qui représente la « voix » coloniale unie à ce groove afrofuturiste. 

« Cela ne ressemble à rien de ce que j’ai pu faire jusqu’ici », confie Albarn qui définit ce projet comme un « workshop piece », un atelier collectif dans lequel la musique, comme les sublimes costumes d’Élisabeth Cerqueira, deviennent des pièces maîtresses qui permettent de convoquer, de dissoudre et de sublimer l’espace et le temps à travers la magie des différents « tableaux » qui se succèdent sur scène pour évoquer les pages d’une histoire troublée.

Et au-dessus des accords et des beats complexes de ce nouveau chapitre artistique afro-européen, plane la sublime chanteuse et actrice Fatoumata Diawara qui déploie ses talents griotiques avec une telle grâce qu’elle en devient presque mystique. À la fois Reine Mère, maîtresse de cérémonie, esclave ou patronne de maquis à Kinshasa. Sa présence traverse les frontières et les époques avec une élégance qui fait presque oublier les horreurs de l’histoire coloniale que cette pièce retrace depuis ses origines jusqu’à la mondialisation et la crise sanitaire actuelle. La qualité de l’orchestration porte donc haut les ambitions esthétiques, historiques, symboliques… et politiques de ce spectacle, dont les répétitions se sont déroulées entre le Mali, Paris, Montreuil et Londres au fil des deux dernières années.

« Damon Albarn, c’est le projet ! C’est lui qui tisse toute cette musique et qui nous a mis dans un même bateau pour qu’on puisse naviguer ensemble » résume le chanteur Jupiter Bokondji, improvisé comédien dans cette œuvre très originale, qu’il ouvre avec un monologue, seul sur scène. Le musicien congolais est ravi d’y jouer « l’homme de la rue, un narrateur et l’homme du présent dans le maquis » : une nouvelle corde à son arc artistique. « C’est une autre dimension de la scène, mais être un artiste c’est avoir plusieurs facettes ! »

Répétitions du Vol du Boli – Théâtre du Châtelet (c) Hélène Pambrun
« On ne peut pas voler la culture, on peut juste l’emprisonner »

L’équipée musicale débute le spectacle dans l’ombre, cachée du public, comme les esclaves tapis dans l’obscurité des cales des bateaux négriers. Elle surgit soudain en pleine lumière, sur le pont de ce navire, dans un tableau brillant qui évoque les flux et reflux qui vont caractériser les relations entre Europe et Afrique, et les siècles de traversées périlleuses des océans que le cinéaste Abderramhane Sissako propulse soudain dans le XXIe siècle avec une vidéo expérimentale projetée sur scène : un ballet aquatique de détritus et d’objets abandonnés dans les profondeurs des océans, comme une métaphore des biens et des humains qui traversent la mer, et y plongent parfois quand certains perdent la vie en tentant de rejoindre l’Europe.  Derrière la toile de ce film, les musiciens déploient en live une rythmique basse-batterie-cuivres pleine de distorsions, comme une autre métaphore de ces vols et allers-retours. 

« En fait, l’histoire du Boli, c’est l’histoire du vol de l’âme de l’Afrique, explique Jupiter. Aujourd’hui, on récupère notre âme par notre conscience, en transmettant notre histoire. Mais on ne peut pas voler la culture, on peut juste l’emprisonner, comme ces fétiches qui se retrouvent dans des musées en Europe. La culture c’est notre âme. Invisible, immatérielle, elle vit en nous », assène l’artiste congolais qui joue le rôle de philosophe de rue, « conteur » des épisodes récents qui défigurent le Congo et son sous-sol d’où l’on extrait le coltan, ce minerai indispensable à la composition de nos téléphones portables. 

« C’est l’histoire qui va nous juger. Jusqu’à présent, vous voyez bien que l’Europe compte toujours, elle contrôle toujours. Nous sommes toujours dans le même bateau. Dans le spectacle, je dis : ils sont venus, ils avaient la Bible et nous on avait la Terre. Ils nous ont dit de prier ensemble les yeux fermés. Mais lorsqu’on a ouvert les yeux, ils avaient la terre et nous la Bible ! Peut-être que si l’Afrique n’avait pas été colonisée par des financiers et des capitaines d’industrie qui voulaient nos matières premières, l’Afrique et l’Europe seraient autres aujourd’hui. On ne le saura jamais… », regrette Jupiter.

Ce qui est sûr, c’est que si la crise sanitaire actuelle n’avait pas existé, le spectacle se jouerait pour 18 représentations. Hélas, un tel casting dans une salle à demi remplie n’est pas rentable. La Première Dame, Brigitte Macron, enthousiasmée par ce cours d’histoire inédit, a promis de tout faire pour que Le Vol du Boli connaisse d’autres lendemains. En attendant, le temps et l’époque suspendent le Vol.

Jupiter Bokondji – Répétitions du Vol du Boli – Théâtre du Châtelet (c) Cyril Moreau
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