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The Pan African Music Magazine
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Coldcut, architectes du projet Keleketla!

Keleketla! est un projet collaboratif qui réunit des artistes de Londres, Los Angeles, Lagos et de Papouasie occidentale autour d’un noyau de musiciens sud-africains. À la manœuvre, le fameux duo Matt Black et Jonathan More alias Coldcut. PAM les a contactés. 

« La pochette représente des gens réunis en cercle autour d’un feu qui se déploie et grandit comme pousseraient un arbre et ses ramifications. C’est un beau symbole qui représente bien ce process. » En posant une légende sur ce visuel riche de sens, Matt Black a presque tout dit. Keleketla! est un album collaboratif initié par Ruth Daniel de l’association In Place of War. Son idée, fédérer un casting cinq étoiles autour du concept de la structure, utiliser la musique comme une force positive dans les zones de conflit. Pour coordonner ce projet, c’est le nom de Coldcut qui est sorti du chapeau de Malose Malahlela, musicien et co-gérant de la librairie Keleketla! à Johannesburg : « l’invitation est arrivée de nulle part, raconte Matt. Ruth a rencontré Malose lors d’une conférence et ils ont lancé l’idée du projet en discutant. Elle lui a demandé avec quels musiciens britanniques il souhaitait travailler, et notre nom est sorti en premier. » Même si le monde pensait que ces monstres sacrés de la musique électronique terminaient tranquillement leur carrière à l’ombre, c’est sans doute leurs 34 ans de complicité, leur sagesse, et l’ouverture d’esprit avec laquelle ils gèrent leur label Ninja Tune qui ont favorisé ce choix.

Former la ronde à Soweto

Ce petit cercle de pionniers s’est vite élargi pour former une immense ronde créative. Un groupe d’artistes locaux a d’abord rejoint la session initiale au rudimentaire studio Trackside de Soweto, par l’intermédiaire d’Andrew Curnow du label local Mushroom Hour Half Hour. « Au début, ils nous ont surtout proposé des artistes hip-hop et électro, dit Matt. Jon et moi étions plutôt intéressés pour travailler avec des musiciens jazz. La musique électro, on sait faire, alors que jouer d’un instrument n’est pas dans nos cordes. » Ainsi, c’est le trio basse/guitare/percussions constitué par Gally Ngoveni, Sibusile Xaba et Thabang Tabane qui rythme les voix de Nono Nkoane, Tubatsi Moloi et Yugen Blakrok. « Nous avions une installation constituée ad-hoc, continue Matt. Nous avons été jetés ensemble dans une salle avec une petite table de mixage et quelques câbles, sans savoir à quoi nous attendre. »

Comme on lancerait un steak à des tigres en cage, Coldcut commence par envoyer des sons issus de sessions précédentes et des boucles générées via leur application Ninja Jamm. Spontanément, les musiciens se mettent à broder et le studio prend feu : « c’était une bénédiction d’être dans une pièce avec les légendaires Coldcut, se réjouit Sibusile Xaba. Je les appelle légendaires non seulement parce qu’ils le méritent, mais aussi parce que ces mecs écoutent, créent et travaillent sur la musique depuis que je suis gamin. » Une fois l’enregistrement dans la boîte, Matt et Jon envisagent de mettre à l’épreuve leur réputation de magiciens des samples et du patchwork en retournant à Londres pour une seconde session, destinée à magnifier cette solide armature sud-africaine.

Sibusile Xaba – (c) Harness Hamesee
Compléter le puzzle à Londres

« C’était comme un puzzle avec des pièces manquantes », pense le duo, dont le regard s’est naturellement tourné vers la fertile scène jazz londonienne. A titre d’exemple, Matt partage son anecdote avec Miles James, le fils d’un de ses amis qui apparaissait dans une vidéo de Coldcut, assis sur les épaules de son père à l’âge de quatre mois : « il a grandi en écoutant son père jouer du Fela Kuti et il a maintenant la trentaine, raconte Matt, il est guitariste professionnel et producteur sur la scène londonienne. Il a suggéré le percussionniste Afla Sackay, puis Dele Sosimi (claviériste des Egypt 80 de Fela, ndlr). De ces réponses, nous avons envoyé d’autres appels, puis reçu d’autres réponses, c’était très organique. » Le mot « réponse » est d’ailleurs la traduction littérale de « Keleketla », comme si Coldcut avait pris la requête au pied de la lettre en lançant quelques bouteilles à la mer.

A la manière d’un tandem de cuisiniers à la recherche des meilleurs assaisonnements, Matt et Jon ajoutent le saxophone de Tamar Osborn aux paroles de Yugen Blakrok enregistrées à Soweto : « quand j’écrivais « Crystallise », nous dit Yugen, j’ai demandé à Jon quelque chose de lent et lunatique. Il m’a renvoyé le morceau après les sessions londoniennes, je l’ai ré-enregistré en France puis Jon lui a finalement donné cet esprit garage dont je suis complètement amoureuse. » Chaque chanson devient ainsi le fruit de plusieurs va et vient, et Coldcut s’amuse à marier les genres et les pays en déplaçant les pions sur les bonnes cases. « C’est incroyable la manière dont le style des uns semble prendre forme avec celui des autres sans effort. La façon dont tout a été incorporé dans le produit final est aussi impressionnante, une « International Love Affair » au sens littéral ! » Avec justesse, Yugen fait référence à ce morceau phare de l’album, tant il est rare d’assister à une telle réunion de musiciens chevronnés comme Antibalas, Tenderlonious, ou les maîtres de l’afrobeat que sont Dele Sosimi ou Tony Allen.  

Yugen Blakrok (c) Boitumelo Moroka
À la recherche du meilleur solo

Les réminiscences broken-beat de « Broken Light », les invocations politiques de l’activiste Benny Wenda sur « Papua Merdeka » ou le parfait mariage entre UK jazz moderne et rythmes africains de « 5&1 » témoignent de la richesse culturelle de cet album assemblé de toutes pièces par Coldcut. « Cette chanson est comme le morceau de citron que tu manges entre deux plats pour te rincer le palais », dit Jon en parlant du single « Future Toyi Toyi », dont les chants tribaux de Soundz of the South Collective ont été captés à la volée lors d’une démonstration de leur application. Un coup de chance inopiné qui rappelle ce jam hors session où Coldcut capta le jeu de batterie de Tony Allen, qui devint le cœur du morceau « Freedom Groove ». Selon Matt, au-delà de ces heureux malentendus, la clé de la réussite est de savoir reculer d’un pas pour laisser les musiciens s’exprimer : « c’est comme lorsque Miles Davis entrait au studio en fumant son herbe, avant de jouer pendant des heures, compare-t-il. La manière dont l’ingénieur assemblait tous ses solos est incroyable. » A partir des enregistrements de Shabaka Hutchings, The Watts Prophets ou Joe Armon-Jones, Coldcut désosse, édite et reconstruit les meilleurs solos possibles : « à la fin, tu édites quelque chose qu’un musicien ne pourrait pas physiquement jouer, continue Matt. Assembler cet album était une expérience réjouissante, et ce bonheur s’entend dans la musique. »

Heureux du produit fini, Matt et Jon ont cependant un regret. Celui de ne pas avoir eu la chance de le partager avec Tony Allen, parti avant que ce challenge ne touche à sa fin. Un pincement au cœur d’autant plus intense que chacun possède un rapport particulier avec le batteur légendaire. « Je jouais du Fela Kuti dans un club de l’ouest de Londres en 1985, se remémore Jon. Le manager est sorti de son bureau, a traversé la piste, a pris le bras de la platine, a rayé le disque, et m’a gueulé dessus. Le fait de ne pas pouvoir jouer ce type de musique à cause de leur politique incroyablement raciste est l’une des raisons pour laquelle j’ai commencé à jouer dans des entrepôts. » Pour Matt, le personnage est une véritable source d’énergie en plus d’être une grande influence : « j’ai eu un grave accident de voiture il y a deux ans, explique-t-il. Je jouais sans arrêt du Fela Kuti pour me motiver à bouger mon corps et essayer de faire de l’exercice. Ça peut sembler bizarre que des mecs de la classe moyenne blanche soient aussi réceptifs à la musique noire, mais elle a eu un énorme impact sur Jon et moi. »

Pour conclure, Matt confirme que Coldcut a toujours mis ses coups de gueules politiques en exergue dans sa musique, et Keleketla! est aussi une nouvelle opportunité pour véhiculer des messages forts : « on ne peut pas séparer la musique de la politique, assure-t-il. Je pense que la plupart des musiciens sont socialistes par nature. La musique est là pour parler des autres, sinon c’est juste de la masturbation ».

L’album est disponible depuis le 3 juillet 2020, écoutez et commandez-le ici.

Pour aller plus loin, regardez le documentaire ci-dessous, puis rendez-vous sur le site de l’association In Place of War et celui de la librairie Keleketla.

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