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The Pan African Music Magazine
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Mama « Badema » Sissoko, le vétéran qui aimait la soul

Mama Sissoko fait partie des doyens guitaristes maliens toujours en activité. L’ancien de l’orchestre Badema National revient avec un album baptisé Soul Mama. À 75 ans, il n’a rien perdu de son feeling, ni de sa virtuosité. 

Si trop d’artistes géniaux ont tiré leur révérence en cette année 2020 décidément bien sombre, il est des éclairs de lumière qui dardent leurs rayons d’espoir. Du genre de ceux qui accompagnent les résurrections. Certes, Mama Sissoko dit « Badema » n’avait pas disparu, mais attendait sagement que les vents du destin le ramènent vers les studios.  En l’occurrence, c’est même le studio qui est venu à lui, en la personne de Vincent Dorléans, batteur et percussionniste tombé voici vingt ans amoureux de Bamako, où se croisent toutes les traditions musicales du Mali. Mais, malgré ses fréquentes allées et venues sur les bords du fleuve Niger, sans doute n’avait-il jamais entendu parler de ce Mama Sissoko-là. Car il en existe un autre, vénérable lui aussi, fidèle soliste du Super Biton de Ségou qui se distingua en solo avec son disque Soleil de Minuit dont Herbie Hancock (avec Carlos Santana et Angélique Kidjo) reprirent le titre « Safiatou ». Il se trouve que Vincent Dorléans, passé côté production, rencontra un jour un jeune prodige du nom d’Abdoulaye Koné dit « Kandiafa », dont il allait réaliser le premier disque (en 2019, PAM vous en avait alors parlé). Et que ce dernier n’est autre que le neveu dudit Mama, auprès duquel il apprit les secrets quasi-magiques du ngoni. Le « Vieux » demande à rencontrer Dorléans, qui tombe de sa chaise : comme un train peut en cacher un autre, un neveu virtuose peut cacher un tonton génial.

Le Français raconte :« j’apprends que l’oncle de Kandiafa n’est autre que l’ancien guitariste soliste du Badema National, a été membre du trio d’Ali Farka Touré pendant dix années, est guitariste attitré d’un grand nombre de stars de la musique malienne. Bref, un CV long comme le bras … ». Ne restait plus qu’à le tendre, avec un micro au bout, pour poser les bases de quelques morceaux, et apprendre à se connaître.

Du ngoni à la guitare

Mama est né en 1945 à Djoumara, à une centaine de kilomètres de Bamako. Il raconte : « Quand j’étais trop petit, quand mon père joue le ngoni, je suis à côté de lui. Comme pour la guitare, je n’avais pas de maître, mais je voyais les gens qui jouaient  et je m’approchais d’eux, c’est comme ça que je suis rentré dans le ngoni et la guitare. ». Son père l’envoie à Bamako chez son oncle, Djely Baba Sissoko, pour qu’il devienne apprenti mécanicien. Mais son tonton étant un virtuose du ngoni, il devient surtout apprenti musicien ! En 1966, alors qu’il n’a que vingt et un ans, le président Modibo Keita le repère en train de danser au cours d’une fête traditionnelle et demande à son père : – « ce garçon, il est à toi ? ». Le papa acquiesce.

– « Ton fils là, c’est pour moi ! En tant que président, et en tant que Keita (descendant de l’ancien empereur du Mali, Soundiata Keita, NDLR) ! C’est comme ça qu’il m’a appelé pour intégrer l’ensemble instrumental du Mali ».

Après de longues années à travailler son ngoni, il avait repris la guitare « je suis la première personne au Mali à avoir joué la guitare exactement comme le ngoni, j’étais le premier dans l’orchestre à jouer comme ça » se souvient Mama, non sans fierté. 

Après le coup d’état contre Modibo Keita (1968), il vient compléter l’orchestre Badema National dont le noyau s’est formé autour des Maravillas de Mali, ce groupe d’étudiants partis étudier la musique à Cuba (et dont Boncana Maïga est désormais le seul survivant). 

Mama et la « soul » du Mali 

Au fil des discussions, Mama Sissoko raconte à Vincent Dorléans sa jeunesse, et son goût pour les musiques noires américaines, la soul en particulier, que la radio malienne diffusait tout autant que les musiques afro-cubaines. Cette idée de soul trotte dans la tête du producteur, qui s’aperçoit que tous les musiciens et chanteurs dont s’entoure Mama sont ses propres enfants, comme une vraie « soul family ». En réalité, il le sait bien, rien de plus naturel dans une famille de griots. N’empêche, la soul sera le fil rouge de la production du disque, en hommage à la passion du doyen. 

Mais cette touche est amenée ici tout en subtilité, puisqu’il s’agissait, précise Dorléans « d’orienter la production dans ce sens, tout du moins de la colorer de mixages rythmiques spéciaux avec la batterie à gauche, la basse à droite et les voix au centre, d’un grain particulier pour la basse, d’un traitement des choeurs, d’interventions de l’orgue, d’un graphisme propre à la musique soul … Comme le point de départ pour façonner une approche personnelle, celle d’une musique africaine ‘’soul’’. Et de fait, les voix comme les orgues vintage (signés Mandjul) s’invitent fort à propos autour du duo magique que forment Mama Sissoko à la guitare et son neveu Abdoulaye Koné « Kandiafa ». C’est à leur manière hallucinante de tresser ensemble mélodies et rythmes, de les faire respirer de concert, que ce disque doit sa plus belle réussite. Le doyen virevolte et fait s’envoler les notes, tandis que son neveu (que Mama surnomme « Django Reinhardt ») lui donne la réponse en dessinant de splendides arabesques. On sent que ceux là ne sont pas seulement liés par le sang (le sens premier du mot « djeli », que ne traduit pas le mot « griot »), mais aussi par une longue et belle complicité. Celle qui vit un oncle transmettre son art à son neveu, avant que son neveu ne lui rende la pareille en lui ouvrant les portes d’un disque sur lequel il l’accompagne.

Mais on pourrait aussi parler de Modibo Sissoko, l’un des fils de Mama, dont la basse (qui accompagne souvent Salif Keita) complète la section rythmique, avec le renfort de Makan Camara à la batterie. Dans Soul Mama, où l’on retrouve quelques cousinages avec le son du regretté Moussa Doumbia, ce sont sans doute les longs passages instrumentaux qui sont les plus épatants : du magnifique-mandingue « Mama Djonbo » (en hommage à un esprit qui dévoilait l’avenir et révélait des secrets) au trépidant funk teinté de country de « Dabi »… Et puis, bien sûr le très bel hommage à Ali Farka, ancien compagnon de route (ils se connaissent depuis 1966) que l’on a l’impression de retrouver (le violon « sokou » et la voix de Zoumana Terreta y sont pour beaucoup) lors d’une veillée au bord des ses champs au cœur du Delta intérieur que forme le fleuve, au cœur du Mali. 

Car enfin, c’est surtout là que Soul Mama trouve encore le mieux son nom. Dans ce reflet des riches couleurs maliennes qu’aimait tant mettre en valeur Ali, et que le fleuve Niger, cordon ombilical du pays, avait disséminé tout au long de ses berges.« J’ai eu la chance de parcourir toutes les régions du Mali, et la musique malienne c’est vaste, moi j’ai eu la chance de prendre un peu partout » confie-t-il.

D’ailleurs, le label Sans Commentaire qui publie le disque a mis en ligne une mini web-série où le doyen Mama « Badema » interprète des airs typiques du jeu de guitare de toutes les grandes régions maliennes. Une leçon tout à la fois de musique, d’histoire et de géographie, pour quiconque aime la soul, c’est à dire l’âme du Mali.

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