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Les chants magnétiques de Moses Sumney
Crédit photo : Alexander Black

Les chants magnétiques de Moses Sumney

Deux ans après le carton de son premier album Aromanticism, l’Américain d’origine ghanéenne sort græ, un album concept qui bouscule les idées reçues. Complexe, dérangeant… mais terriblement essentiel ! 

« Interprète | personne pauvre | qui pleure et qui rit ». C’est ainsi que Moses Sumney se présente sur son compte twitter, qu’il nourrit régulièrement de pensées poétiques et politiques, mais aussi d’images aux esthétiques sublimes et néanmoins troublantes. Comme la pochette de son album et son avatar sur les réseaux sociaux, l’identité du chanteur, auteur et compositeur est évidemment plus complexe et profonde que ne le laissent songer les apparences, ou même sa présentation sur twitter, qui sonne comme une drôle d’épitaphe pre-mortem.

La révolte d’un « sans-étiquette »

En fait, Sumney le hurle : il a un vrai problème avec les étiquettes. Son dernier album bataille d’ailleurs avec tout ce qui lui est collé sur la peau par d’autres, notamment l’étiquette de chanteur R’n’B. Un peu court, quand on sait qu’il fréquente les scènes des festivals jazz, folk ou les grandes messes de la pop comme Bonaroo ou Coachella, qu’il a baigné dans la soul d’Aretha Franklin et a collaboré avec le song writer Sufjan Stevens ! Pour brouiller encore un peu les pistes, Sumney s’est installé à Asheville, en Caroline du Nord. C’est la patrie des claviers Moog transcendés par Bernie Worell et les bidouilleurs électroniques 2.0 invités par Sumney sur le titre Conveyor, dans lequel il teste justement un nouveau vocoder Moog à 16 pistes. Mais Asheville, c’est aussi le territoire de la folk country des Appalaches yankees…. 

Alors pour que l’auditeur puisse prendre le temps de réfléchir à ses 20 nouveaux morceaux complexes et profonds, Sumney a sorti cet album en deux temps : la première partie -douze titres- dévoilée cet hiver en digital et en streaming avec le clip du très soul « Cut Me », et la totalité (20 titres) parue le 15 mai, dans un magnifique double disque. Histoire d’avoir plusieurs mois pour digérer sa singularité. 

Musicalement, le champ de bataille de græ, est déroutant, et on se gardera donc bien de le réduire à un univers, tant la galaxie de Sumney est vaste. Sans étiquette fixe, il brasse le spoken work, gravite parfois seul en guitare-voix, flirte avec des falsetto très hauts ou des tessitures plus graves, trafique une pop distordue, du rock indé intelligent, des beats dancefloor ou des univers sonores inédits. Dans le morceau “Neither/Nor”, par exemple, il relie le berceau de la country folk américaine, la Caroline du Nord, à la terre des ancêtres à cordes du banjo : l’Afrique. La kora rencontre un beat dansant et se fond dans des atmosphères oniriques. Quel que soit le genre avec lequel il flirte, sa voix magistrale et inimitable est la pierre angulaire de tous les morceaux, y compris les météorites afro-futuristes qui traversent des galaxies jazzy (« Colouour », avec la participation discrète du saxophoniste Shabaka Hutchings). Et quand Moses Sumney invite des guests, comme le bassiste Thundercat, c’est pour les donner à entendre comme nulle part ailleurs, quitte à triturer la voix soul de la chanteuse Jill Scott pour la rendre méconnaissable.

« Je pense vraiment que ceux qui te définissent te contrôlent » résume Ayesha K. Faines dans l’interlude spoken word de « Boxes », très beau titre de græ.

Moses Sumney – Cut Me

Ce Moses des Appalaches fuit donc les clichés et surtout le mode binaire et manichéen de notre siècle. Il nous fait traverser les déserts et les mers de nos certitudes imbéciles pour nous embarquer dans un entre deux, dans ce territoire où les genres, les sexes, les regards et même les rythmes n’ont plus de boites étriquées dans lesquelles se faire coincer. 

Sumney pose la question du genre, de la virilité et des races à déconstruire, ou en tous cas à repenser hors des cadres et avec d’autres outils, comme le suggérait la poétesse Audre Lorde qu’il a beaucoup lue. Pour secouer son auditeur, Moses choisit lui aussi ses mots avec intelligence et radicalité (il les offre même en accès libre sur son site), quitte à envelopper ses paroles d’une pommade musicale mélodique codéinée pour faire passer la pilule, comme dans le clip de « Cut Me » qu’il a lui-même réalisé. On le voit traverser un désert en ambulance, sous masque à oxygène, puis filer vers un hôpital fantomatique (c’était bien avant la crise du Covid19!). 

Le morceau débute avec une ligne de basse soul, puis des cuivres façon Motown, délavés. On croit alors y trouver un clin d’œil aux douleurs de la vie et de l’amour chantés sous les auspices du gospel ou de la soul, mais le titre parle en fait de … masochisme et du plaisir qu’on peut avoir à se faire du mal : « Coupe Moi » (Cut Me). Comme ce tube efficace, les thèmes des chansons de Moses Sumney sont toujours plus complexes et plus troubles qu’on pourrait l’imaginer au premier abord… Dans « Græ », il dit vouloir « se pieuvrer lui-même » (octopus myself) pour décrire les nombreux bras ou tentacules qu’il se laisse pousser (cinéma, production, poésie, chants, mais surtout identité et réflexions politiques). « J’ai atteint un point où je suis conscient de ma multiplicité, et qui veut s’engager avec moi ou dans mon travail doit aussi faire ce chemin » prévient un des interludes du disque.)

Crédit photo : Eric Gyamfi
Une île entre les mondes

Pour Sumney, cette « multiplicité » n’est pas qu’une licence artistique, c’est sa vraie nature ! Parfois sauvage ou indomptable, elle le tient loin des poses que la pop américaine requiert dans un monde où, malgré les paillettes du succès, savoir imaginer qui l’on est permet de naviguer à travers la solitude et les pressions, quitte à dire non au système et aux majors pour choisir l’indépendance (c’est ce qu’a fait Sumney en signant avec le label indé Jagjaguwar).

L’album commence d’ailleurs par « Insula » une réflexion sur le recueillement, l’insularité et l’isolement. Une prémonition, quand ce disque sort en plein confinement ? Le morceau sonne plutôt comme un écho à la vie que ce jeune homme de 29 ans a décidé de se construire en mode confiné en Caroline du Nord, un vrai choix pour Sumney, qui est né aux Etats-Unis de parents ghanéens sans papiers, puis a passé sa jeunesse au pays de Nkrumah avant de revenir aux Etats-Unis. Pris dans des allers-retours, mais jamais vraiment Américain aux Etats-Unis, ni Ghanéen en Afrique… Sumney a étudié l’art à L.A, sans vraiment trouver sa place non plus. Toujours entre-deux, et fauché. Ce disque fait donc référence à cet isolement, plus émotionnel que physique, que Sumney a eu le temps de penser au fil des années.

Dans un hommage à Gagarine, premier homme à flotter dans l’espace, Sumney chante «la terre tourne sur son axe et moi je gravite en échokinésie » (l’échokinésie est la « tendance involontaire spontanée à répéter ou imiter les mouvements d’un autre individu », ndlr). Dans ce disque, il s’efforce donc de trouver son propre centre de gravité en évitant le piège des étiquettes et des identités toutes faites. Et non seulement il y arrive, mais il nous embarque dans ce nouvel univers qui relierait notre Old Town Road (les sources de la vieille Amérique) aux galaxies du futur, un espace d’expérimentation où il faut sans cesse repenser la liberté et l’isolement : la relation à soi-même et aux autres. Dans ce voyage, il y a des amis, des interludes, des tubes, des poèmes stellaires, des hauts et des bas, des expériences, des réflexions singulières, des retours vers le passé, et peut-être une lueur d’espoir sous les 50  nuances de Græ … 

1) “I’ve reached a point where I’m aware of my inherent multiplicity / and anywone wishing to meaningfully engage with me or my work must be too.”

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