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The Pan African Music Magazine
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"Utrus Horas" : l’instant de grâce de l’Orchestra Baobab (1982)

L’écrivain français Sylvain Prudhomme avait déjà consacré le plus beau des romans au Super Mama Djombo de Guinée-Bissau. Fan des grands orchestres ouest-africains, il nous envoie cette chronique d’un instant de grâce rescapé de l’oubli : quand l’Orchestra Baobab, à la télé sénégalaise, rendait jalouse la nostalgie.

Écoutez le titre en lisant l’article !

1982 : moment de grâce à la télévision sénégalaise. En costume cravate impeccable, les immenses musiciens de l’Orchestra Baobab sont venus jouer au studio en direct. Il y a Rudy Gomis, la voix casamançaise de l’orchestre, le salsero mandjak de la bande, celui qui connaît mieux que personne les rythmes et les langues du sud du Sénégal, celui qui prend le lead dès qu’il faut chanter en créole de Guinée-Bissau. Il y a le magicien togolais Barthélémy Attisso et sa guitare Gibson Les Paul déjà légendaire. Il y a le clarinettiste nigérian Peter Udoh. Il y a les autres, tous les autres, qui sur ce morceau restent en retrait, si connus soient-ils, s’effacent, comme pour mieux laisser la voix de Rudy Gomis nous bouleverser.

Voilà douze ans que le très chic Club Baobab a ouvert ses portes à deux pas de la Place de l’Indépendance et de l’Assemblée nationale. Voilà douze ans que les musiciens de l’Orchestra Baobab, débauchés du Star Band en 1970, sont au sommet : diffusés par Syllart depuis plusieurs albums, admirés dans toute l’Afrique de l’Ouest, chéris de l’élite dakaroise, le président Senghor en tête, qui vient les écouter chaque fois qu’il veut faire plaisir à ses invités de marque. 

Et pourtant. Une page est en train de se tourner. La vague du mbalax monte, avec ses tambours qui bientôt emporteront tout. Le nouveau groupe phare se nomme l’Etoile de Dakar, emmené par un gamin du nom de Youssou Ndour. Senghor a quitté le pouvoir. Les temps changent, à toute allure. Les musiciens du Baobab appartiennent déjà au passé, et le savent. Et voilà qu’ils font cette folie : jouer justement leur chanson la plus mélancolique, celle qui les rattache le plus délibérément au passé. « Utrus Horas »,
« Autrefois », en créole.

Elle a pourtant un titre bien à elle, cette chanson : « Lua Ka Ta Kema », « La lune ne brûle pas ». C’est l’une des plus célèbres du poète et chanteur bissau-guinéen José Carlos Schwarz, révolutionnaire de la première heure, persécuté par les Portugais qui l’ont condamné au pénitencier de Dju di Galinha, au large de Bissau. C’est une chanson de la guérilla, en créole, qui exhorte au courage sans jamais nommer jamais le colonisateur autrement qu’à travers la métaphore du soleil, opposé à la lune, le maquis.

« Autrefois j’avais envie d’être près du soleil
Mais près du soleil personne ne me connaît
C’est la lune qui est à nous
C’est la lune qui est à nous
. »

Et plus loin, en référence à l’habitude des lutteurs traditionnels de se cracher dans les paumes avant le combat : « Pour lutter, quand on a la mer tout près / Pas besoin de se cracher dans les mains / Il suffit de les tremper dans la mer. »

Chanson splendide de fierté, que Rudy Gomis reprend avec gravité, sans un sourire pendant longtemps, comme ému par tout ce qu’elle charrie d’histoire. Jusqu’à ce tournant, à 1’54 », où les paroles en sont d’un coup traduites en wolof. Les accents du texte changent, son visage s’illumine, devient tout sourire, comme s’il jubilait de donner pour de bon la chanson à son peuple, riait de son audace, « sénégaliser » pareil monument. « Lua, niobok » : « Lune, on est ensemble ». 

Alors arrive la guitare solo d’Attisso, reconnaissable entre toutes : à la fois virtuose et calme, aérienne et profondément paisible. Attisso et son jeu formidablement ancré, patient, confiant dans le temps pour faire monter l’émotion. Deux minutes de solo à chaque phrase plus intense, plus fervent, flirtant toujours plus avec le déséquilibre, le gouffre, et toujours se frayant un chemin, sublimement. 

À partir de là il n’y a plus qu’à savourer, à laisser la clarinette de Peter Udoh répondre avec la même grâce, sans en rajouter. Et c’est ce qu’a le génie de faire l’orchestre, avec la certitude tranquille que l’intensité est là, inouïe, qu’il n’y a pas besoin d’en faire plus, surtout pas – que c’est en train d’arriver, là maintenant : instant suspendu, volé au tourbillon qui d’ici quelques années dispersera le Baobab, fera rentrer Attisso chez lui au Togo pour y redevenir avocat, sans plus jouer de guitare pendant 15 ans. Bien sûr tout ne sera pas fini. Tout recommencera, avec Nick Gold qui viendra réveiller l’histoire en 2001 et faire enregistrer aux anciens deux derniers albums mythiques, Specialist in All Styles et Made in Dakar. Mais c’est encore loin. Et pour l’heure seul compte le miracle : cet instant a lieu. Et nous en avons des images. Et par elles nous pouvons le vivre et le revivre. « Utrus Horas ». « Autrefois ». À jamais.


Sylvain Prudhomme est écrivain. Il a passé son enfance entre le Niger, le Burundi, le Cameroun, l’Île Maurice et la France. Auteur de plusieurs romans, dont le dernier, Par les routes (2019) a reçu le prix Femina, il est aussi un passionné de musiques d’Afrique. Notamment celles du Sénégal, où il vécut de 2009 à 2012 en dirigeant l’Alliance Française de Ziguinchor.

Découvrez ici sa lecture d’extraits du Roman Les Grands (2014), en compagnie de Joao Motta et Malan Mané, deux anciens du Super Mama Djombo.

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