‘Plus noir que noir’ : Moses Boyd, archipel jazz

À 28 ans, le batteur prodige est l’une des figures majeures de la scène jazz londonienne. De l’Afrique aux Caraïbes, de la grime au kwaito, son dernier album, Dark Matter, ouvre les bras aux musiques urbaines et dessine un archipel jazz très personnel.

Photo par Dan Medhurst

En 2017 à Londres, un incendie ravage un logement social insalubre de 24 étages, la Grenfell Tower, faisant 72 morts, tous d’origine modeste et/ou étrangère. L’année suivante, l’Angleterre est secouée par le « scandale Windrush » : le gouvernement de Theresa May menace d’expulser des milliers de personnes originaires des Caraïbes, arrivées légalement par bateau entre 1948 et 1971 pour soutenir la reconstruction de l’Angleterre après la Seconde Guerre Mondiale. Ajoutez à cela le Brexit… et vous obtenez l’une des raisons d’être de Dark Matter

« Dark Matter n’est pas un disque politique. Mais je suis perméable à mon environnement, et la radicalisation à l’œuvre en Angleterre est glaçante — comme ailleurs avec Trump ou Bolsonaro. La communauté noire représente seulement 3 % de la population en Angleterre pourtant les crimes racistes sont en nette augmentation. Heureusement, les gens savent faire front et être fiers de leur identité dans les moments les plus sombres », pose calmement Moses Boyd. Avec son étendard taillé pour une croisade contre les forces du mal, le nouvel album du batteur britannique contient suffisamment de lumière, de métissages et de chaleur pour dérouter les vents puants du fascisme. 

Au sujet du morceau « BTB », cadencé par les rythmes soca de Trinidad, Moses Boyd sourit : « Blacker Than Black (plus noir que noir) ! Ce disque est une célébration de l’infinie beauté de toute la musique noire. » Une matière noire hybride qui, dans les mains du prophète Moses et des siens, explore les langues du rythme. Fièvre jazz, syncopes grime tendance abstract hip-hop, alliages électroniques, poussées pop, éclats afro-caribéens, collages sonores et fragments de conversations avec son mentor Gary Crosby — contrebassiste et fondateur des Jazz Warriors — composent l’architecture archipélique de Dark Matter

Et si selon Patrick Chamoiseau, écrivain martiniquais et penseur de la créolité, « le jazz est fondé sur une poétique de la relation », Moses Boyd se fait ici chef d’orchestre en invitant les voix de Poppy Ajudha, Obongjayar, Nonku Phiri et les claviers de Joe Armon-Jones à sublimer les terres polyrythmiques de sa Pangée musicale. Résultat ? Une œuvre moderne, intuitive et parfaitement cohérente qui témoigne de la soif d’exploration musicale et conceptuelle de Moses Boyd. « Après des tonnes de collaborations et plusieurs essais dont Displaced Diaspora en 2017, j’étais prêt à embrasser pleinement une démarche de producteur et à dire : voilà ce que j’entends. En cela, Dark Matter est mon premier vrai album », affirme-t-il. 
 


Bonne école

À l’image de cette scène londonienne qui semble avoir été programmée pour exploser les codes du jazz, Moses Boyd a tôt absorbé tout ce que le cosmopolitisme peut offrir à qui sait l’apprécier. Personne ne sera donc surpris d’apprendre qu’au cœur de ses inspirations s’inscrivent sans distinction le catalogue Blue Note, Boy in da Corner de Dizzee Rascal et Black Voices de Tony Allen. 

S’il débute la batterie adolescent « dans une mauvaise école » du sud-est de Londres, son parcours est remarquable : en dix ans, le surdoué a déjà joué aux côtés de titans du jazz tels que Denys Baptiste, Evan Parker ou Lonnie Liston Smith, mais surtout d’un véritable cartel de talents britanniques allant de Sampha à Shabaka Hutchings, de Little Simz à Zara McFarlane, de Nubya Garcia aux producteurs Four Tet et Floating Points. Au cœur d’une communauté DIY où les musiciens mutualisent leurs savoir-faires et se retrouvent souvent sur les disques les uns des autres, le son de Moses Boyd a pu fleurir dans des espaces hors-circuit tels que Church Of Sound, Tomorrow’s Warriors de Gary Crosby ou la Worldwide FM de Gilles Peterson, avant de s’imposer à l’échelle internationale. « Népal, Sri Lanka, Soudan, Égypte, Vietnam, États-Unis… Je suis allé partout », souffle-t-il en écarquillant les yeux. 

En Afrique du Sud aussi, en 2017. Là-bas, le gens l’interpellent : ils savent ce qui se trame à Londres. Le batteur quant à lui connaît ses classiques et mitraille sans hésiter : « Louis Moholo, Dudu Pukwana, Bheki Mseleku, Claude Deppa, Abdullah Ibrahim, Hugh Masekela ! Je connais un peu moins la nouvelle génération jazz sud-africaine hormis Bokani Dyer, Shane Cooper ou Siya Makuzeni, tous géniaux. » À Johannesburg, Moses Boyd rencontre aussi Nonku Phiri, fille du jazzman mbaqanga Ray Phiri et nouvelle pousse kwaito qu’il convie le temps d’un titre sur Dark Matter où sa voix diffuse une onde chaude, quelque part entre Solange et Fatima. 

« Dans les années 70 et pendant l’apartheid, de nombreux musiciens sud-africains venaient jouer et parfois s’exiler à Londres. J’aime bien l’idée de prolonger ce pont bâti par les anciens. Je ne l’ai pas conscientisé tout de suite, mais ce voyage m’a aussi permis de réfléchir aux relations entre les noirs et les blancs avec une nouvelle perspective. » À plus de 12 000 kilomètres de Londres, Moses Boyd promène un enregistreur. Petit à petit, il collecte alors ambiances sonores et énergie créative réinjectée dans la fabrication de Dark Matter dès son retour à Londres.


Esthétique du déplacement

« Où est ma place ? » demande Moses Boyd. « Ma mère est jamaïcaine, mon père dominicain. Je suis né à Londres, je suis noir, mais je ne parle pas créole et je m’appelle Moïse : la notion de déplacement me parle évidemment » poursuit le patron d’Exodus Records. 

Petit à petit, Moses Boyd a cependant trouvé sa place, au cœur de la scène londonienne avec laquelle il a grandi et sur l’échiquier mondial des musiques actuelles. La clé ? Une histoire de rencontres, comme souvent. « Quand j’ai vu l’importance que Gilles Peterson donnait au jazz dans la culture club, j’ai compris qu’il y avait un espace pour la musique que j’entendais dans ma tête. Je me suis senti moins alien grâce à lui », dit-il. Grâce à Gary Crosby aussi, neveu du guitariste jamaïcain Ernest Ranglin et mentor-cador de Moses Boyd auquel il a donné « beaucoup de courage » selon l’intéressé : « être soutenu par un musicien issu de la même culture et du même background que moi m’a permis de me projeter car je n’avais pas vraiment d’exemple à suivre dans ma communauté »

La conversation glisse alors vers ces jazzmen, Max Roach et Art Blakey en tête – époque Orgy In Rhythm et The African Beat, qui parcoururent le continent africain dès les années 50 en quête de leurs racines et nourrirent leurs œuvres des fruits de ces voyages. À 29 ans, Moses Boyd a déjà fait plusieurs fois le tour de monde, mais n’a, pour l’instant, pas encore posé un seul orteil sur les îles de ses ancêtres. « Ce sera bientôt le bon moment », affirme-t-il, confiant. 

Chez Boyd, le déplacement se double d’une acception esthétique : loin d’être figées, ses propositions artistiques migrent et se renouvellent elles aussi au gré d’une recherche constante. Sur Displaced Diaspora, le batteur invitait notamment Kevin Haynes, saxophoniste et percussionniste anglais passionné par les fusions du jazz afro-cubain et les polyrythmies sacrées des cultes yorubas. Avant l’enregistrement du disque, ce dernier lui transmet alors tout ce qu’il sait sur les tambours batá. « Chaque rythme est une langue en soi, une manière d’être au monde. Lorsque j’irai en Jamaïque, je veux absolument apprendre à jouer des tambours nyabinghi joués dans les cérémonies rastafari. Ce sera ma manière de revenir à la source », explique-t-il en tapotant machinalement sur le bord de la table.

En attendant, Moses Boyd poursuit avec Dark Matter ce qu’ont fait les plus grands : inventer un son et ouvrir la voie pour les suivants. 

Moses Boyd, Dark Matter, sortie le 14 février sur son label Exodus Records.

Moses Boyd sera en concert au New Morning le 29 février à Paris.