Lee Scratch Perry : Rainford, le Nouveau Testament du Dali du dub

Lee Scratch Perry

Crédit photo : Daniel Oduntan / permission de l’artiste

Lee « Scratch » Perry sort Rainford avec Adrian Sherwood, patron du légendaire label anglais On-U-Sound. A 83 ans, le sorcier jamaïcain se livre enfin, sans folklore ni grigris, dans un album qui porte son vrai nom de famille !

 

Tous ceux qui l’ont vu en concert ou en interview savent que Lee Perry est un artiste … dans tous les sens du terme. Il évolue dans un univers loin de nos basses préoccupations terrestres, un univers dans lequel l’art se convoque à coup de rituels et de cérémonies, de bougies, de breloques, d’encens, de bijoux et autres miroirs magiques. C’est surement pour ça que Perry n’en finit pas d’inspirer d’autres artistes. Des musiciens, des poètes, des ingénieurs du son, des producteurs, des cinéastes etc… David Lynch, Brian Eno, Paul McCartney, Keith Richards, Bob Marley, Les Congos ou les Beastie Boys font partie de la longue liste de ceux qui ont travaillé avec le maestro jamaïcain.

Récemment, Perry a même pénétré le monde très sélect de l’art contemporain. Dans la galaxie visuelle et surnaturelle de Perry, on croise des icônes, Jésus et le diable, la Bible, des visions apocalyptiques, des coups de tonnerre, du feu, des anges, du sexe et autres politiciens mal intentionnés. A 83 ans, le « grand-père des musiques électroniques », finit sa vie un peu comme la cinéaste Agnès Varda, la grand-mère de la Nouvelle Vague : adulé par une famille très éclectique d’artistes plus jeunes et surtout canonisé avant sa mort dans les musées en tant que visual artists visionnaire.

A part les musées et les galeries, Varda et Perry ont peut-être aussi en commun d’avoir réussi à passer à la postérité parce qu’ils ont su être libres avant l’heure, mais surtout parce qu’ils ont su le rester après les rendez-vous imposés de leur art dans une époque policée où être atypique peut attirer des likes et rendre des vidéos sur le net virales.

Une des vidéos les plus célèbres de Perry le montre dans son studio en Jamaïque dans années 70. Il est à la fois Salvador Dali pour le décor coloré et la performance, et Thélonious Monk pour sa dextérité à l’improvisation quand ses doigts bagués pianotent avec virtuosité sur la console de son studio pour convoquer des effets (delay, reverb, distorsions etc). Perry réajuste des bandes analogiques avec son tournevis et triture des boutons en jubilant comme un gamin. On comprend pourquoi Brian Eno le voit comme « un génie de la musique enregistrée ».

Mais Perry a eu plusieurs vies avant d’entrer en studio, il a été manœuvre de chantier, joueur de domino, danseur, assistant du producteur et patron du sound system Duke Reid, puis il est devenu chanteur. Et c’est en devenant producteur-ingénieur du son qu’il entre dans l’histoire, notamment grâce aux productions incroyable de son studio « Black Ark » un lieu mystique où il a construit un son d’avant-garde qui va influencer toutes les musiques d’expérimentations qui explorent les profondeurs du son avec des machines et des effets, un style de « copie » du son (de l’anglais « dub », copier) qui va résonner dans le hip hop et la techno de New York, de Détroit et d’ailleurs…

 

 

Lee Scratch Perry
(c) Kishi Yamamoto

 

Lee Perry a fréquenté les tempos et les époques avec une approche visionnaire et visuelle et une vibration spirituelle portée par la puissance de la basse-batterie et de ses mélodies aériennes, auxquelles il ajouté des sons novateurs (cris, bébé, motos, delay, écho). Il a si bien su magnifier le son de tous ceux qu’il a produits qu’on imagine mal comment Perry pourrait lui-même se livrer à un producteur. D’autant que les expériences ont été peu convaincantes. Et surtout comment un producteur pourrait capturer l’âme de ce personnage insaisissable qui enchaîne blagues et élucubrations sans qu’on sache toujours les différencier ? Mais Adrian Sherwood connaît Perry depuis les années 80. C’est l’activiste radiophonique underground Steve Barker qui les a présentés, et ils ont fait plusieurs disques ensemble, dont Time Boom X De Devil Dead.

« C’est difficile de pousser Perry à se livrer, mais je voulais vraiment qu’il fasse quelque chose de très personnel, admet Adrian Sherwood, le patron du label On U Sound. Lee s’amuse tout le temps, il bouscule les choses, il fallait lui faire baisser sa garde. Je suis allé le voir à Negril en Jamaïque pour lui expliquer le projet. Il m’a dit : je ne vais pas faire ce que tu me dis de faire ! On a rit. Finalement, ce disque est le fruit d’une collaboration très étroite sur plus de deux ans, et c’est certainement son disque le plus personnel. »

Sherwood a grandi dans un quartier multiracial d’une province anglaise qui absorbait les immigrés des anciennes colonies britanniques,. Il est tombé dans la musique jamaïcaine à l’adolescence, à une époque où « tout le monde dansait sur du reggae, que ce soit des grands-mères ou des ados noirs ou blancs, parce que ce message pouvait toucher les exclus du système.»

Même si aujourd’hui il a transféré son studio Ramsgate et qu’il admet que le dub est plus actif en France que dans l’Angleterre du grime et du Brexit, Sherwood a été au cœur des premières aventures dub londoniennes, avant de rapprocher le genre d’autres musiques. Il a notamment travaillé avec The Slits, Tunde Adebimpe (TV On The Radio), Depeche Mode, Nine Inch Nails, ou encore Blur.

 

Lee Scratch Perry Adrian Sherwood

 

« J’essaye de créer un son qui m’est propre sans défigurer ce que font les artistes » confie Sherwood, qui assimile son travail avec Perry à celui de Rick Rubin avec Johnny Cash. Sauf que Sherwood a aussi beaucoup appris avec Perry, surnommé l’Upsetter, littéralement l’« énervant ». « En réalité, Upsetter veut aussi dire celui qui m’élève (« set up »), et ça fait référence au peuple noir, corrige Adrian Sherwood. Même si je suis blanc, Perry m’a élevé dans ce sens. Professionnellement, il m’a appris qu’un producteur c’est avant tout quelqu’un qui va créer une atmosphère unique pour que les artistes croient que quelque chose de magique va se passer. Lee a fait ça tout le temps dans sa vie aussi. Il pose des bougies et des grigris pour créer une connexion à un autre monde. »

Sherwood a donc su emmener Perry vers d’autres univers tout en lui faisant raconter sa vie. Quand Sherwood l’invite à une séance de candomblé psychédélique rock avec une virtuose de la cuica (Simone Soul) au Brésil sur Makumba Rock, ou qu’il convoque un violoncelle gothique dans « Let It Rain », Perry s’élève tandis que tout se déforme autour de lui à mesure qu’Adrian Sherwood juxtapose les textures sonores. Le grain rauque de la voix de Perry épouse les ambiances et les idées de Sherwood. Et vice versa. Et quand il croasse «Repentez-vous ! dit le criquet sur le palmier » en pulvérisant une guitare psychédélique sur « Cricket on the Moon » », Sherwood souligne les fréquences étranges de l’insecte. « C’est Lee qui a voulu qu’on enregistre les criquets devant chez lui en Jamaïque, la nuit après une tempête » raconte Sherwood admiratif.

Et tout s’achève par un dub autobiographique, « Autobiography of the Upsetter« , qui permet au facétieux Perry de dérouler sa vie sur un tapis d’échos, de fantômes et d’allusions à son passé et à son passif iconoclaste (ses productions, ses tubes, sa collaboration avec Marley, l’incendie de son studio Black Ark, sans oublier ses débuts chez Sir Coxsone et Duke Reid ni sa dent contre le producteur Chris Blackwell que Perry voit comme un vampire qui suce le sang des poulets et des artistes…). Et il conclut : « Je suis l’homme le plus riche dans ma tête, je suis l’Upsetter ! » Toujours alerte et (extra)lucide, Perry promet donc qu’il n’est pas encore prêt à conclure sa carrière de génie !

Rainford est disponible via On-U-Sound, à découvrir ici

 

Lire ensuite : Sound system et résistance : la bande-son des émeutes noires de Brixton en 1981

 

Lee Scratch Perry Rainford