Strange Days, le conte doux amer de Natacha Atlas

Sous la houlette du compositeur Samy Bichai, Natacha Atlas poursuit ses métamorphoses. Plus qu’un puissant album de jazz imprégné d’Orient, Strange Days est un conte moderne doux amer, un appel au réveil et à la prise de conscience.

S’il ne faut voir aucun clin d’œil à l’hymne antiraciste de Billie Holiday dans le titre du nouvel album de Natacha Atlas, c’est bel et bien une « Lady in satin » qui se présente devant le public du Bal Blomet, à Paris, en ce début du mois d’octobre. La robe noire et le manteau rose ourlé de perles de la diva ont été taillés pour l’occasion dans cette étoffe et une même voix suave et mélancolique nous enveloppe. Cette voix, Natacha Atlas a appris à la mettre en retrait pour mieux laisser s’exprimer les musiciens de haut vol qui l’entourent : « je suis une débutante à côté d’eux ! Le jazz, ça s’étudie. Ma pianiste (Alcyona Mick, au jeu aussi créatif qu’exubérant) a passé plusieurs années au conservatoire. La chance que j’ai c’est qu’ils sont tous fascinés par la musique arabe, ils veulent apprendre. Alors c’est vraiment un échangeLes langages orientaux, très modaux, et ceux du jazz, qui travaillent les changements d’harmonie, sont très différents. Mais l’improvisation les relie.»

Pour conjurer ce jour pluvieux d’automne et ce trac avec lequel elle n’a de cesse « de batailler » après plus de 25 ans de carrière, Natacha Atlas entame son set avec Sunshine day qui, avec sa percussion de samba, à des échos de Rio de Janeiro : « je voulais quelque chose de léger et de joyeux. Une chanson qui mette les gens de bonne humeur. La musique brésilienne a toujours eu cet effet sur moi. Et puis, j’ai passé un peu de temps au Brésil, l’un de mes oncles y vit. C’est donc aussi un hommage personnel à ce pays ». 

Complice de Natacha Atlas depuis l’album Mounqaliba (2010), Samy Bichai — qui a coécrit et réalisé Strange Days, précise : « Il y a deux ans, on a commencé la composition de l’album avec deux morceaux  : Sunshine day (“jour de soleil”), et Moonchild (“enfant de la lune”), qui entretiennent une symétrie bizarre ». 
 


Cette symétrie bizarre va pourtant donner le ton. Car les 10 titres de
Strange Days oscillent entre obscurité et lumière, l’une pouvant mener à l’autre : « Comme sur ce titre, Words of a King, qui m’a été inspiré par Marthin Luther King et Jacque Fresco, la dystopie est un thème récurent de l’album, explique Natacha Atlas. C’est un avertissement, mais aussi une façon de me convaincre qu’il y a une manière de sortir de cet enfer. Le titre Lost Revolutions, par exemple, exprime une sorte de perte, de deuil, mais aussi un sentiment méditatif qui nous dit que, peut-être, nous sommes capables de changer. Au fond, le plus important c’est d’essayer d’évoluer. »

Car si Natacha Atlas et Samy Bichai nous tendent un miroir très sombre de notre monde, c’est pour mieux nous faire réagir et questionner notre capacité à imaginer le changement. Notamment sur Maktoub (« c’est écrit »), un titre qui interroge le destin et dont on retiendra aussi le solo du tromboniste français Robinson Khoury (déjà présent sur Myriad Road) au jeu d’une douceur et d’une souplesse bouleversantes. Voilà pour le fond. Sur la forme aussi, le couple en appel à une (r)évolution.

« On est tous les deux anglo-égyptiens, précise Samy Bichai, toute notre vie est un dialogue entre ces deux mondes. Parfois on se sent plus anglais, parfois plus égyptien. Parfois on a l’impression que l’on n’appartient à aucun des deux. Musicalement c’est la même histoire. Il faut redéfinir les mots qui décrivent les arts, qui enferment la perception des gens. On nous demande toujours de choisir : Tu es ça ou ça ? On a du mal à imaginer qu’on puisse être quelque chose d’autre, le produit des deux, qu’une troisième dimension soit possible en quelque sorte. »

N’en déplaise au grincheux donc, pour raconter ces « jours étranges », Natacha Atlas et Samy Bichai arpentent des chemins très divers : des cordes les plus classiques de la musique arabes à la soul (Words of a king en duo avec Joss Stone, ou la reprise It’s a man’s world), de la samba à des morceaux si méditatifs qu’ils rappellent les litanies soufies (Lost Revolutions). 

Sans doute y a-t-il dans le jazz une liberté innée qui permet de toucher à cette multiplicité, tout en accouchant d’une si grande singularité : “Je” est plusieurs autres. Car ce soir-là, au Bal Blomet, cette troisième voie(x), celle d’une artiste qui n’a eu de cesse d’onduler entre Orient et Occident, de faire le pont entre ces deux cultures musicales sans limites de style et d’esthétique (de l’électronique à l’acoustique, de la pop au classique) semble bel et bien avoir été entendue. Et la finesse des arrangements de Samy Bichai (dont la performance virtuose au violon fournit un contrepoint moyen-oriental à la voix de sa compagne) a permis des moments d’improvisations chargés d’émotion. «  Pour moi, explique Natacha Atlas, la musique, c’est une manière d’atteindre une forme d’harmonie avec les autres. Il y a des soirs où, même de manière fugace, ça vous élève l’âme.”

En anglais, en arabe et souvent en mixant les deux, Natacha avance d’un pas serein. Dans le somptueux écrin taillé sur mesure par Samy Bichai, elle semble avoir trouvé l’endroit juste où se tenir. Comme si par-delà les affaires de styles, se dévoilait enfin au grand jour une personnalité à part sur les cartes sonores du monde.

Strange Days, disponible via Whirlwind Recordings.

La nuit du ramadan – Natacha Atlas Hervé Koubi from herve koubi on Vimeo.