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Natacha Atlas et Samy Bishai : amour, musique, harmonie
© Samir Bahrir

Natacha Atlas et Samy Bishai : amour, musique, harmonie

Avec The Inner & the outer, Natacha Atlas revient pour notre plus grand plaisir aux explorations électroniques de ses débuts. Aux manettes : son complice musical (et de vie), Samy Bishai. Interview en mode « partner ».

En cette matinée du mois de mai, sur le toit terrasse d’un hôtel parisien, le ciel est blanc et les nuages bas. Si Natacha Atlas porte des lunettes de soleil, c’est parce qu’elle a mal dormi. Et pour cause, la plus anglaise des roses du Caire vient de perdre « un compagnon de route », un « ami » : le guitariste, compositeur et producteur Nick Page. Surnommé Count Dubulah, il était l’un des co-fondateurs du Transglobal Underground, le collectif londonien dans lequel Natacha Atlas a fait ses débuts à l’aube des années 90. 

Son visage s’illumine quand la connexion vidéo s’établit avec le violoniste, compositeur, arrangeur, producteur et chef d’orchestre Sami Bishai. Son partenaire musical (et de vie) est resté dans le Gers, une région du sud-ouest de la France où le couple est installé depuis plus de 10 ans. Après Strange Days (2019) un album de jazz teinté d’Orient mais aussi de samba ou de soul, Sami Bishai a produit, arrangé et mixé The Inner & The Outer, un nouvel écrin résolument électronique pour sa diva. A la fois subtil et profond, intimiste et universel, mystique et lumineux. Tout simplement puissant.

Ce nouvel EP : rupture, ou fidélité avec ce qui a précédé ?

Natacha Atlas : Pour moi, c’est vraiment une réaction immédiate à ce qui se passe dans le monde en raison de le pandémie. Notre univers a été divisé en deux : l’extérieur (the outer), synonyme de chaos, et l’intérieur (the inner) où l’on essaye de trouver la vérité, la paix.  

Mais c’est vrai que ce projet peut se lire comme une suite à l’album Strange days, dans le sens où il y avait déjà dans les textes ce sentiment de dissonance lié à notre addiction au virtuel et à la façon dont on malmène la planète. Ce sentiment, on le retrouve ici dans la musique et les sons (« The Outer »).

Et sur le titre « The Inner » qui se tourne vers l’espérance, on retrouve le côté méditatif qu’il y avait sur le titre « Lost Revolutions » qui rappelait les litanies soufies. 

Et puis, fidélité décidément car si Strange days a été écrit spécifiquement pour les musiciens qui sont sur l’album et qui sont nos amis, on retrouve ici Alcyona Mick au piano et deux autres artistes avec qui je voulais travailler depuis longtemps et pour lesquels j’ai beaucoup d’admiration : la bugliste anglo-barheïnienne Yazz Ahmed et le beatboxeur Jason Singh.

Natacha Atlas (feat. Jason Singh) – The Outer

Samy Bishai : Oui, c’est pour toutes ces raisons que je dirais que The Inner & the outer est la suite naturelle dans la progression ! Le confinement nous a obligé à travailler différemment. Par exemple, la plus grande majorité de Strange days a été enregistré en live, avec tous les musiciens ensemble dans la même pièce, ce qui est nécessaire pour capter le langage du jazz. En mode confinement, c’était assez logique que nous aurions un son plus électronique : c’était le plus pratique et surtout le plus pragmatique. Et en même temps, même si on a finalement développé un son acoustique et orchestral pour cet album, c’était notre première idée pour Mounqaliba il y 10 ans : donner à entendre nos influences communes, celle du trip hop, de l’electronica et d’artistes comme Bjork ou Radiohead qui nous inspirent énormément, notamment dans leur manière de ne pas fixer de frontières entre les genres, et de mélanger différents styles de musique.

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Votre collaboration artistique a démarré sur cet album, Mounqaliba (« renversée » en arabe), sorti en 2010 et dont vous signez les arrangements Samy Bishai. Est-ce qu’on peut parler de coup de foudre artistique entre vous deux ? 

Natacha Atlas : En fait, on s’était rencontré un an plus tôt, en 2009. Mon ancien chef d’orchestre cherchait un violoniste pour remplacer une musicienne qui ne pouvait pas faire la tournée avec nous et donc ça s’est fait comme ça, en Suisse.  

J’ai été séduite par son parcours. Pour moi, ils sont rares les musiciens comme Samy qui ont une formation classique (il a étudié le violon au Conservatoire de Musique d’Alexandrie et à l’Opéra du Caire), mais qui peuvent aussi faire de la programmation et du sound design comme il l’a fait, entre autres, avec le joueur de kora Seckou Keita ou avec le groupe électro expérimental Digitonal.

Chacun de notre coté d’abord et depuis plus de 10 ans ensemble, on n’a de cesse de faire le pont entre deux cultures : celle, occidentale, du beat et de la programmation et celle, orientale, des mélodies et des gammes arabes.

Samy Bishai : oui, d’ailleurs je crois qu’au début il y a eu un « coup de foudre des personnalités » si je peux dire. On était tous les deux étonnés de découvrir les similitudes de nos chemins de vie. Nos vécus se reflétaient l’un et l’autre. On est tous les deux moitié anglais, moitié égyptiens : moi je suis né en Arabie Saoudite, j’ai grandi en Egypte et j’ai quitté Alexandrie pour Londres à 20 ans. Natacha, elle, est née et a grandi en Belgique avant de venir vivre en Angleterre et de passer plus tard quelques années au Caire. On porte tous les deux ce métissage en nous.

Après, si je suis honnête, je dirais qu’on ne sait pas où s’arrête le personnel et où commence l’artistique. On ne peut pas séparer les deux. C’est vrai que c’est moi qui suis assis devant l’ordinateur avec toute la partie technique, mais Natacha n’est pas qu’une chanteuse. Elle est tellement une source d’inspiration pour moi, pour les arrangements, pour les mélodies. Elle contribue énormément au niveau musical. Et au niveau des paroles c’est quelque chose de très naturel. Si je rajoute ou change un mot, on n’en discute même pas. A la fin, on ne peut pas dire clairement qui a écrit les paroles, les mélodies ou qui a proposé le rythme. C’est vraiment quelque chose de l’ordre du partenariat.

Sur l’album Expressions, live in Toulouse (2013) enregistré avec l’Orchestre de Chambre de Toulouse, je me souviens m’être dit : Natacha Atlas n’a peur de rien et ça lui va bien ! Vous repreniez sur ce disque aussi bien un classique de la musique arabe, interprété à l’origine par la diva libanaise Fairuz, qu’une balade du songwriter britannique Nick Drake. Est-ce que c’est justement la présence de Samy Bishai à vos côtés qui vous donne des ailes ? 

Natacha Atlas : you give me wings my darling ! (rires)

Samy Bishai : you can be a redbull ! (rires)

Natacha Atlas : c’est exactement ça ! Parce qu’il il est toujours sensible à cette touche orientale. Même avec les chansons comme celle de Nike Drake, « Riverman », il réussit à la revisiter de manière orientale et en même très moderne, « fresh ».

Pour le dire autrement, est-ce que depuis que vous connaissez Samy Bishai, vous faites des choses que vous n’auriez peut-être pas osé faire avant ? Et inversement ?

Natacha Atlas : oui, le jazz ! C’est Samy qui m’a introduit au jazz, m’y a fait entrer plus profondément avec Theolonius Monk ou John Coltrane. Et puis il m’a montré que dans le jazz il y avait quelque chose de modal et qu’une chanteuse comme moi pouvait improviser dessus.

Samy Bishai : ça marche effectivement dans les deux sens. Avant de rencontrer Natacha, je n’étais pas trop intéressé par le répertoire traditionnel arabe parce que pour moi c’était naturel, j’ai grandi avec. Natacha m’a poussé vers quelque chose que je connaissais sans m’y être vraiment intéressé. 

J’ai eu l’opportunité de collaborer avec pas mal d’artistes et compositeurs différents (de Shakira à l’English National Opera, en passant par Tom Jones, Gwen Stefani ou Brian Eno NDRL), mais avec Natacha je ne cesse d’être surpris, étonné et j’espère que c’est réciproque. Elle est un peu comme la mer : elle est très profonde tout en donnant l’impression d’être tranquille, on ne sait jamais où sont ses limites.

© Samir Bahrir

Vous maîtrisez tous les deux au moins 3 langues : le français, l’anglais et l’arabe. Est-ce qu’il y une langue pour créer, une langue pour s’aimer, une langue pour s’engueuler ?

Samy Bisahi : Toutes les langues sont bonnes pour l’engueuler !! (rires)

Natacha Atlas : Je confirme (rires). Bon mais disons qu’on mélange anglais et arabe. 

PAM : comme sur vos derniers disques en somme.

Natacha : Oui, depuis 6 ans, j’expérimente le fait de chanter le style oriental en anglais. Avec « Myriad road », Ibrahim Maalouf (le trompettiste qui a coécrit et produit l’album en 2015 NDRL) m’avait incité à chanter davantage en anglais pour donner une dimension internationale au projet. A ce moment-là, j’ai écouté deux copines, des jumelles anglaises, Tani et Nicki Wells, qui ont vécues leurs cinq premières années en Inde et qui savent chanter le style indien en anglais. Ça m’a beaucoup inspiré. 

Je voulais faire la même chose avec l’arabe mais il me fallait un peu de temps. Je crois que j’ai trouvé le truc à présent. Ça a toujours été mon but de faire dialoguer musiques orientales et occidentales et maintenant j’arrive à le faire avec les langues aussi.

Avez-vous une routine créative ? 

Natacha : En fait, maintenant, je souffre avec la voix si je la travaille trop donc je fais mes exercices un jour sur deux. Samy, lui, travaille tous les jours son violon et comme il sait bien inventer des exercices avec les gammes arabes, parfois on se retrouve !  

Samy : un célèbre violoniste a dit, en substance, « si je ne pratique pas le violon un jour, je remarque la différence. Deux jours : mes amis remarquent la différence. Trois jours : tout le monde remarque la différence ». Malheureusement, c’est vrai. Du coup, c’est un peu une prison le violon. Si tu le laisses, tu es puni. Mas en même temps pour moi c’est un genre de méditation, un moment ou je me recentre sur moi-même. En fait il y a un côté scientifique à ça. On a découvert que quand le physicien Einstein – qui était violoniste – était gêné avec une théorie ou un calcul complexe, il avait deux réflexes : soit il dormait pendant 20 minutes et au réveil il écrivait ce qu’il avait rêvé, soit il jouait du violon pendant 45min et après il trouvait la solution. Quand tu joues du violon, les mouvements physiques et mécaniques des doigts et tous les aspects de coordination nécessitent plus de 2 millions de calculs qui passent chaque seconde par ton cerveau. Et au bout de 30min ou 1h passée à jouer du violon, ça change la vitesse de penser : elle est accélérée de 10 ou 15% pendant 2h.

PAM : on sait désormais pourquoi votre cerveau fonctionne vite et bien alors…

Samy Bishai : …seulement après le violon ! Ensuite ça redevient lent. Du coup, c’est addictif ! (rires) 

The Inner & the outer disponible sur toutes les plateformes.

Retrouvez Natacha Atlas dans notre playlist Songs of the Week sur Spotify et Deezer.

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