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The Pan African Music Magazine
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Julien Jacob et la cité intérieure
© Brijt Henry

Julien Jacob et la cité intérieure

Avec Talam City, son nouvel album, ce musicien hors norme natif du Bénin creuse toujours plus loin son singulier universel. Julien Jacob poursuit son chemin où bon ses pas le mènent.

Depuis une vingtaine d’années, c’est toujours la même sensation de se retrouver dans un univers aussi particulier que familier, et pourtant ce n’est jamais tout à fait la même histoire qu’il nous raconte au creux de l’oreille, sur le ton de l’évidente simplicité. Loin de tout clinquant et du grand boucan, Julien Jacob a le don de tomber des mélodies qui échappent naturellement à toute forme de styles définis, de formats calibrés pour alimenter les supermarchés. L’enclosure, pas trop le genre de cet artiste qui improvise sa vie comme en musique. « Peu de ce que je vis est pensé longtemps à l’avance. Cela a toujours été, il me semble dès mon enfance, et cela sera, je pense, toujours. C’est la même chose pour mon jeu et ma langue. Je ne compose pas ma musique, je l’improvise. Je ne pense pas mes mots, j’improvise selon mes émotions. Et sur scène, je consacre une large part à l’improvisation de ma langue. J’aime le challenge de chercher à se sentir vivant ! »

À l’écoute du monde, solitaire.

Il en va ainsi depuis qu’on le connaît, auteur d’une bande-son rétive à toute tentative de définition. C’est souvent bon signe. Il s’est créé un langage imaginaire, mais bien réel par lequel il sublime toutes ses intuitions en chansons. Inutile d’en connaître le vocabulaire et la grammaire pour en deviner le propos. Dans cet esperanto intime, se mêlent les échos de toutes les contrées qu’il a traversées : consonances arabes et résonances africaines, chants soufis et chansons folk, du blues aussi et puis du groove en pointillés… De la soul surtout, au plein sens du terme. Traduisez musique de l’âme pour celui qui croit dans les vertus curatives des sons. Chacun la ressent, la comprend, avec son entendement. Le créole de Julien Jacob n’est pas sans rappeler le bon mot du philosophe martiniquais Édouard Glissant pour qui la créolisation s’exprime « en présence de toutes les langues »…

Julien Jacob – Cool

Julien Jacob persiste et signe une œuvre singulière et solitaire. « L’isolement me permet de créer, d’être à l’écoute du monde. Il faut sortir de la ronde pour savoir comment elle tourne. », confiait-il voici onze ans, au moment de la sortie de l’album Sel. Toujours logé au fin fond la Bretagne, huit hectares en rase campagne du pays d’Auray, où il se sent depuis un bail comme chez lui. « Les lieux où tu vis t’attendent, ce sont des étapes où tu dois cueillir des fruits, où tu poursuis ta marche. C’est ainsi que je suis devenu français, mais mes racines sont en Afrique. » Julien Jacob parle comme il chante : avec une tendresse pénétrante, sans élever sa voix, grave et profonde.

Cette voix sans pareil, qui sut séduire même le virtuose Bobby McFerrin ou Suzanne Vega, habite encore les drôles de mots dits, fredonnés, chantés, de son nouvel album, Talam City. Ils traduisent entre les lignes une personnalité à part dans le monde de la musique, qui œuvre en mode DIY à son tempo. Lui s’entend comme un artiste-artisan, façonnant des objets uniques en prenant le soin et le temps nécessaire. En des temps où tous ou presque vous incitent à presser le pas, lui a choisi d’incliner vers l’oblique, et de ralentir la cadence. Ce nouvel album, c’est le premier depuis bientôt dix ans. « Chacun d’entre nous a en lui un lieu secret, voire sacré. Un lieu à l’intérieur duquel nous allons confier notre sommeil, nous nicher, nous reposer, nous remettre en question et qui contient notre vie intime, nos actes, nos sentiments, nos émotions, nos doutes, notre nature propre, notre intellect et même notre devenir… Je compare ce lieu à ville intérieure, intime, avec ses rues, ses carrefours, ses places, ses jardins, ses monuments… Une ville imaginaire qui serait à la fois témoin et gardienne des secrets d’un seul être qui y serait seul maire et citoyen. » Beau programme, peuplé d’êtres (Axel, Ève, Alice…) qui lui sont chers, trace parmi d’autres de ce qui a pu l’habiter depuis qu’il est arrivé sur Terre. C’était le 1er mai 1960 à Porto-Novo, trois mois avant l’indépendance. Son père, militaire de carrière et sérieux amateur de musiques, y est en mission. Il restera trois ans dans ce qui deviendra le Bénin, un point d’ancrage que Julien Jacob nomme son « pays ». « C’est à cet endroit-là que je suis né. Cela ne peut s’oublier. »

© Brijt Henry
« Mes émotions m’apprennent d’où je viens »

Julien Jacob n’y est jamais revenu, mais les vibrations et les rythmes du continent originel font partie de sa musique. En 2008, la composition qui donnait son titre au disque Barham, était ainsi une évocation sur le ton grave de la colonisation et de l’esclavage. « L’histoire d’un vieux monsieur qui raconte à un lointain descendant, son arrière-arrière-petit-fils, d’où il vient. Pour ne pas oublier son histoire, pour pouvoir avoir un juste regard sur ceux qui l’entourent. Sans colère. Parce que nous avons tous, les Afro-Américains, un énorme trou de mémoire ! », analysait à l’époque celui dont les racines familiales se trouvent dans l’Atlantique noir, aux Antilles. « La part de l’Afrique, dans mon esthétique, respire et s’impose par-delà ma propre volonté. Je laisse sortir de moi ce qui demande à sortir. Mes émotions m’apprennent d’où je viens, qui je suis, à travers mes mots et mes mélodies et m’exhortent à m’informer sur mon histoire et l’histoire. » La sienne passe par la région niçoise où il grandit, adolescent bercé par Dylan et Genesis, Lou Reed et Nick Drake, et prit le micro pour suivre la voie du rock…

Au cours des années 80, il fréquente le monde de la musique, côté coulisses de la gloire, faisant un peu tous les jobs pendant la saison des festivals, Bowie, Fela et Miles vont ainsi lui allumer l’esprit. Il passera même une nuit enfumée avec le Nigérian. Quinze ans durant, il enchaîne les petits boulots qui lui permettent de peaufiner un univers original qui va tarder à éclore. Et ce n’est qu’en 1993, jeune divorcé, qu’il se décide à grimper à Paris. Las, les portes des maisons de disques demeurent verrouillées, mais des amitiés se nouent. Il lui faudra patienter jusqu’au nouveau millénaire, où bientôt quadra, il publie son premier album : Shanti, la « paix » en sanskrit… Quatre disques suivront jusqu’en 2012, où Julien Jacob chemine vers le dépouillement en bâtissant une œuvre dont la cohérence séduit des fans. Tous fabriqués à la maison, dans le coin cosy que cet autodidacte s’est aménagé à cet effet : un salon de musiques peuplé de guitares vintage et de percussions de toutes tailles et provenance.

Papiers froissés, pas sur le gravier, balais frottés, mur frappé… Tout peut être objet de musique, pour celui qui joue toutes les notes (guitare, batterie, et ainsi de suite) qui composent au final un menu composite. Ce n’est qu’en tournée qu’il s’accompagne d’un groupe, partant à chaque nouvel album aux quatre coins de la planète, à Singapour comme Montréal, en première partie de Cesaria Evora comme au London Jazz Festival. L’ADN de sa musique lui permet de se jouer des frontières.

© Brijt Henry

Entamée sur Warner puis Wrasse pour le formidable Cotonou où il convie Rachid Taha, le percussionniste amérindien Steve Shehan et le mandole d’Hakim Hamadouche (trois complices au diapason de sa musique, au-delà des cadres de la bonne vieille cartographie sonore), sa discographie raconte entre les lignes le destin d’un musicien qui ne peut entrer dans une case, un esprit libre et indépendant. « J’ai enregistré mes trois premiers albums avec la complicité d’un directeur artistique. Même si le résultat artistique a été réussi, je ne m’y suis, en définitive, jamais retrouvé. Depuis, j’ai décidé de travailler seul mes enregistrements en studio afin que chaque titre reflète au plus près de ce que je suis et de ce que je veux transmettre. » Pour ce dernier, il a pris le temps, choisissant même de partir sur les routes de France, d’est en ouest et du Nord au Sud. « J’avais remixé un titre de mon album précédent, Be !, et je l’ai fait connaitre personnellement à 5000 personnes. Je les ai rencontrées une à une. En fait, j’ai frappé à la porte de 20 000 personnes et 5000 me l’ont ouverte. Une expérience longue, difficile, mais très enrichissante. » On imagine aisément.

« Il faut que j’aille jusqu’au fond et au bout de moi-même. Mon crédo est de me découvrir. Cela peut prendre toute une vie. Tellement de choses reposent en un individu. » Julien Jacob poursuit ainsi sa voie, enrichissant sa langue qui n’appartient qu’à lui, témoignage poétique d’un parcours de vie. « Elle traduit, dans certains titres, ce que j’ai été plutôt que ce que je suis. Il arrive que le passé permette de mieux comprendre le présent que l’on est. » Et la musique suit pareille évolution, tout sauf régie par les lois de la verticalité. Sur Talam City, plus d’une fois, plus que de coutume, il accélère le pas. Est-ce une vue de l’ouïe ? « J’ai dû être habité par des rythmes plus rapides que d’habitude au moment où ils me sont venus et j’ai laissé faire. Parfois, l’inspiration me propose un rythme lent, posé et d’autre fois un rythme plus speed. Tout dépend de comment je me sens à ce moment-là. Nous ne marchons pas toujours à une vitesse constante sur le chemin de notre vie. »

L’album Talam City est maintenant disponible.

Écoutez Julien Jacob dans notre playlist Songs of the Week sur Spotify et Deezer.

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