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Yndi explore son Noir Brésil
© Thibault Juillard

Yndi explore son Noir Brésil

Il aura fallu un long cheminement introspectif à Dream Koala pour renaître sous un nouveau jour, et un nouveau nom : Yndi. De cette métamorphose, la chanteuse et productrice franco-brésilienne tire un premier album sensible et hybride aux allures de collage intemporel, Noir Brésil. Rencontre.

À y regarder de plus près, tout dans la musique aérienne, en discrète mutation, de Dream Koala laissait présager l’éclosion d’Yndi, telle qu’on la redécouvre aujourd’hui. Entre 2012 et 2019, la jeune artiste au doux nom de marsupial rêveur compose une bande-son onirique presque méditative puisant aussi bien dans l’imagerie synthétique du jeu vidéo, que dans les odyssées cosmiques. Rapidement, elle séduit des millions d’auditeurs à travers le monde et inspire la chanteuse Doja Cat ou le rappeur de Chicago Mick Jenkins qui samplent ses morceaux. Pas mal comme début de carrière, pour la jeune artiste qui décide alors de se dévouer entièrement à la musique à peine le bac en poche. Aujourd’hui, Dream Koala n’est plus. Après presque cinq ans passés en retrait de la scène musicale, dans une exploration intérieure qui l’a rapprochée de ses racines brésiliennes, c’est sous son vrai nom qu’Yndi Da Silva revient avec de toutes nouvelles ambitions. La saudade de la terre de ses parents, originaires de Rio pour sa mère et de Belo Horizonte pour son père, était sans doute trop intense pour la Parisienne à l’âme brésilienne. L’amour de son riche héritage culturel chevillé au corps, ses questionnements spirituels jamais très loin et l’envie de s’émanciper artistiquement nourrissent les fondements d’un premier album à fleur de peau, dont Yndi nous dévoile dans cette interview les dessous.

Raconte-nous la genèse de Noir Brésil, pourquoi as-tu eu besoin de mettre Dream Koala de côté pour donner naissance à ce projet ?

Un des premiers trucs, c’était la langue, parce qu’avant je chantais exclusivement en anglais. Vraiment, le fait de passer au français et au portugais, tout de suite, ce n’était pas le même projet pour moi. J’avais l’impression qu’il fallait que je change de nom. Surtout, le fait d’avoir un pseudo : c’est cool, mais c’est comme si tu te cachais un peu, c’est une sorte d’avatar alors qu’en fait, quand c’est ton vrai nom, il n’est pas attaché (à un genre, NDLR), tu peux faire n’importe quoi comme musique. Et ça j’aime bien, parce que je trouve que les noms de groupe ou les noms de projet ont tout de suite une esthétique. Quand c’est ton nom tu peux faire ce que tu veux, c’est juste toi : donc si tu fais un album rock, jazz, etc. C’est une des nombreuses raisons pour lesquelles je me suis dis : « vas-y je vais utiliser mon vrai nom ». J’aime tellement explorer musicalement plein de trucs ! Peu importe à quoi ressemblera le deuxième ou le troisième album, je sais que la cohérence sera dans le fait que ce soit moi.

Yndi – Noir Brésil

Parce qu’à un moment tu en as eu marre d’être associée à une certaine image avec Dream Koala ? Comment est-ce que tu as voulu te réinventer ?

Au début oui, ça m’a saoulée. Mais quand je dis au début, j’avais seize ans quoi (rires). J’ai commencé tôt. Là, ça va faire dix ans que je fais du son parce que je viens d’avoir vingt-sept ans, et j’ai commencé la musique l’année du bac. Dès que j’ai eu un peu d’attention, j’ai arrêté l’école, je me suis impliquée tout de suite, des projets se sont lancés, des gens ont commencé à prendre mes sons (à sampler, NDLR). Mais à la base, je voulais vraiment plus faire de la prod ». Ce qui m’intéressait c’était vraiment d’être en studio, un peu dans l’ombre. Puis avec le temps j’ai commencé à écrire des chansons, à chanter. Du coup, naturellement, j’ai eu plus envie d’avoir mon projet, où c’était vraiment moi qui m’exprimais, d’être sur le devant de la scène.

Aujourd’hui je porte toujours beaucoup d’attention à ce qui est production sur mes chansons, j’ai gardé ce côté-là. Ça fait vraiment partie de ma façon de travailler. J’ai toujours beaucoup des réflexes de prod, pour le choix des sons, c’est super important pour moi. Je pense aussi que c’est une des raisons pour lesquelles il y a beaucoup de gens qui écoutent, même s’ils ne comprennent pas toujours les textes, les anglophones notamment. Parce que je pense qu’au travers de la musique il y a déjà un univers. En plus ça permet de faire des collages. Sur l’album, il y a des percussions, il y a des synthés, des nappes électroniques, de la guitare, etc. Et même si je ne dis rien dans certains de mes textes, le son veut déjà dire quelque chose parce que c’est un collage de pleins d’univers en soi. Le clip que j’ai fait pour « Noir Brésil » c’est aussi du collage, celui avec les images d’archives du Brésil et avec des dessins par dessus. J’aime beaucoup cette méthode.

Tu as entièrement coproduit l’album avec Superpoze, qui est surtout connu pour son travail avec des rappeurs comme Lomepal ou Nekfeu et qui vient plutôt de la musique électronique. Comment s’est déroulée cette collaboration ?

On a écouté beaucoup de musiques de base. J’avais déjà mes petites démos dans mon coin, je lui faisais écouter vite fait sur mon laptop chez lui. Au final, on écoutait juste plein de musique, je lui montrais plein de CD, plein de trucs brésiliens. On a beaucoup écouté un album de Carlinhos Brown qui s’appelle Alfagamabetizado. De la samba aussi, Paulinho Da Viola, tous les classiques un peu comme ça. Et après on écoutait aussi des trucs qui n’avaient rien à voir : Gorillaz, Massive Attack, des autres trucs de Damon Albarn aussi. Du coup le fait d’écouter plein de trucs comme ça, je sais pas… on s’est connecté même si on se connaissait depuis longtemps déjà.

Et puis au bout d’un moment, je pense que je devais être en train de bloquer sur un truc et il m’a dit : « vas-y, file la session », puis on l’a continuée ensemble, et on se disait : « on se voit la semaine pro (chaine) ». Au bout de trois mois on s’est dit : « Là on a trois, quatre morceaux, on fait un album en fait ». Ça c’est fait comme ça, de manière super fluide. Et même au niveau de nos rôles, il y avait des morceaux où il a presque pas touché l’ordi, c’est moi qui ait tout produit. Des morceaux où il a carrément changé des structures d’harmonies, il a apporté ce côté plus éthéré et je pense qu’il a adouci beaucoup de morceaux. Pas adouci dans le sens où il les a rendus moins forts, mais je crois qu’il m’a aidé à diluer des idées, des trucs qui étaient un peu chargés. Il m’a aidé à épurer aussi.

© Thibault Juillard

C’est vrai que l’on ressent ce côté épuré, même si je trouve que l’album a une dimension presque baroque dans son instrumentation, on pourrait voir des couleurs en écoutant tes morceaux.

C’est marrant moi je ne vois pas ça, je ne suis pas synesthète, mais il y a souvent des gens qui me parlent de couleurs avec ma musique. Je ne sais pas si c’est quelque chose de propre à la musique brésilienne. Dans la musique brésilienne, il y a plein de choses qui me fascinent et que j’essaye de me réapproprier. Parce que ce n’est pas qu’un album de musique brésilienne : il y a énormément d’emprunts et de références à la musique brésilienne, mais pas que. Ce que j’aime beaucoup dans la musique brésilienne, ce sont les textes. En fait, c’est une langue (le portugais du Brésil, NDLR) qui a beaucoup d’expressions, d’images dans la façon de parler, et dans la musique ça se ressent beaucoup. Il y a plein d’images presque surréalistes, très abstraites. La saudade justement c’est un sentiment qui est assez abstrait et qui est lié à l’histoire du pays aussi. Même au-delà de ça, il y a plein de chansons brésiliennes où il n’y a pas forcément des textes qui veulent dire des choses. C’est beaucoup d’onomatopées mélangés avec des mots en yoruba, il y aura des mots en portugais, il y aura des mots inventés. Si t’écoutes Gilberto Gil, il y a pleins de morceaux de lui qui sont comme ça, chez João Gilberto aussi il y a beaucoup d’onomatopées. Toute cette liberté au niveau de la langue m’a beaucoup inspirée, ça m’a ouvert beaucoup de portes et ça m’a permis de ne pas me dire : « Ce que j’écris ça veut rien dire ». Je me suis plutôt dit : « laisse ton imagination, j’ai cette image-là, je l’écris. Après qu’est-ce que ça représente ? je ne sais pas forcément, mais il y a une émotion, il y a quelque chose que j’aime ». Dans les harmonies il y a aussi quelque chose de très reconnaissable avec la musique brésilienne, des emprunts à la samba ou à la bossa, ma façon de jouer de la guitare. C’est tout ça qui m’a nourrie.

Tu as fait appel à des musiciens brésiliens sur l’album ?

Les percussions sur l’album sont jouées par un collectif de brésiliennes à Paris qui s’appelle Zalindê. Elles habitent toutes entre ici et le Brésil. Elles font pas mal de trucs de batucada normalement, mais avec la Covid c’est compliqué vu qu’elles font beaucoup ça dans la rue. Du coup on s’est rencontré, on a répété ensemble, et c’est elles qui font toutes les percus. Ce qui était cool, c’est qu’elles ont beaucoup ce truc de jouer live toutes ensemble dans la rue, un truc très brésilien. Et sur l’album ça les a un peu déboussolées parce que je leur ai demandé de jouer au métronome ou de jouer de manière séparée, parce que moi je voulais plus utiliser leurs sons pour les trafiquer après (rires). Du coup elles avaient l’impression de faire des trucs qui ne ressemblaient à rien. Et moi j’étais : « Non ne vous inquiétez pas c’est trop bien ». Nous, on le retravaillait en mode musique électronique : on leur a fait enregistrer des trucs, en se disant : « ça on va le resampler, on va le passer là ». Elles trouvaient ça cool, mais elles ne voyaient pas forcément où ça allait aller je pense. Mais ce que j’ai aimé c’est que, dès que l’album est sorti, elles m’ont dit « c’est trop bien ! », elles étaient trop contentes !

© Thibault Juillard

On peut faire un parallèle entre le syncrétisme qui fait partie intégrante de la vie au Brésil, notamment au niveau de la religion, et de ton album qui est construit comme un collage d’éléments très divers, que ce soit son imagerie ou la musique en elle-même. Qu’est-ce que tu en penses ?

Ça me fait plaisir que ça se retrouve de cette manière-là. Comme tu disais, au niveau du syncrétisme des religions et de la spiritualité, c’est un pays où les croyances sont très importantes. Même inconsciemment, il y a beaucoup de mélanges. Si tu compares des catholiques d’ici et de là-bas, ce n’est pas du tout pareil, c’est très mélangé (là-bas, NDLR). Tu peux très bien avoir les statues des dieux du Candomblé (religion afro-brésilienne, NDLR) chez des gens qui sont catholiques. Ce qui ne veut pas forcément dire qu’il y a une ouverture d’esprit, car il y a aussi beaucoup d’intolérance religieuse et de racisme au Brésil. Mais en tout cas il y a des liens et des ponts qui sont faits entre les différentes cultures, et qui ont créé tout ce que l’on connaît de la musique, et même du football. La façon de jouer au foot au Brésil est liée à la musique, à la capoeira, etc.

Il y a pleins d’éléments comme ça qui m’ont nourri, peut être plus inconsciemment, mais c’est diffusé tout au long de l’album. Je savais que je voulais faire quelque chose avec beaucoup du Brésil que je connais, de ma part brésilienne, de ma famille, mais j’avais pas envie de faire un album qui soit dans des clichés attendus du Brésil. Même en sortant l’album, je me disais : « En vrai, s’il y a des gens qui l’écoutent et qui ne réalisent même pas que c’est un truc brésilien, ça veut dire que j’aurais un peu gagné ». Si ça se trouve, il y a des gens qui écoutent et qui voient le nom à la fin et se disent : « Ah ok, c’est un truc brésilien, j’avais pas capté ». Je trouve ça cool, parce que ça voudrait dire que j’ai réussi à diluer le truc de manière pas forcément attendue. J’ai plutôt envie de faire quelque chose qui soit singulier. Bon l’album est sorti là, c’est très frais donc j’attends de voir les autres retours maintenant (rires).

Est-ce qu’à l’avenir tu aimerais créer davantage de ponts entre le Brésil et la France et de quelles manières ?

Ce que j’aimerais beaucoup, ce serait déjà d’aller travailler là-bas. Justement, c’est un peu une limite que je me suis mise. Je me suis dit : « Je vais rester ici, parce que si je vais là-bas, je vais passer encore trois ans et l’album va encore trop bouger. Je vais aller au bout de ça au lieu d’aller commencer à chercher autre chose ». Du coup j’ai fait ça ici, mais j’aimerais beaucoup aller là-bas pour un autre album. Et j’aimerais beaucoup aller dans les Antilles, en Jamaïque… Pas forcément pour rencontrer des artistes en particulier, mais juste travailler avec des musiciens ou des percussionnistes. Au niveau de la culture musicale, la Jamaïque, la Martinique, la Guadeloupe, même Haïti, il y a tellement de liens, c’est des cousins quoi ! (rires). Et en vrai ça n’a pas été tant fait que ça : au Brésil, je n’ai jamais connu un Brésilien qui fait du zouk par exemple. Pourtant il y a beaucoup de liens, que ce soit au niveau de l’histoire de la musique, des rythmes, et ça c’est quelque chose que j’aimerais développer. Avec l’Afrique évidemment, ce serait un rêve aussi. D’aller au Bénin, au Nigéria, travailler avec des gens là-bas, mais je vais déjà me concentrer ici d’abord, dans le 18ème arrondissement (rires).

Noir Brésil disponible sur toutes les plateformes.

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