Elom 20ce ou l’art de « cogner l’invisible »

Entre rythmiques traditionnelles du golfe de Guinée, notes jazzy et beat boom bap, Amewuga, le nouvel album du rappeur togolais, appelle à replacer l’humain au centre de nos préoccupations. Revue du disque et entrevue de l’homme.

Plus que jamais irrigué d’une sève occulte et porté par les vibrations ultrasensibles de cuivres quasiment omniprésents, le 4ème projet solo d’Elom 20ce n’a qu’une seule ambition : user d’un flow percutant pour nous rappeler que « l’être humain a plus de valeur que les biens matériels », Amewuga, en éwé. 

Pour y parvenir, Elom 20ce opère un virage intime et atteint – dans un geste d’une sincérité poignante – l’objectif qu’il s’était fixé après son dernier album : parler de politique à travers des textes plus personnels rappés en français et en éwé mais aussi, sur « Umoja Ni Nguvu », en swahili (« l’Union fait la force »). A titre d’exemple, si Indigo se refermait de manière inédite par un entretien de 20 min avec l’historien Amzat Boukari-Yabara (Don’t agonize, organize !), c’est ici par une discussion avec son fils de 7 ans que se clôture l’album sous le titre « Ubuntu » (mot issu de langues bantoues du sud de l’Afrique qui désigne une notion proche des concepts d’humanité et de fraternité et qui pourrait être traduite par « je suis ce que je suis grâce à ce que nous sommes tous » NDLR).

A la question «  pourquoi les hommes viennent au monde ? », le garçon répond : « pour apprendre de nouvelles choses ». Enouéké (au centre de la pochette) est bien le fils d’Elom. Car l’« Arctivist » livre ici seize titres (dont un, « 1973″, rappé à l’envers) tissés de « paroles hiéroglyphes tendrement tremp(éés) dans les entrailles du néant », pour nous plonger en « état de conscience » et ainsi nous inviter à l’action. Sur Le sang de la bougie, Rocé se joint à lui et nous dit : « Dynamiter les enclos et les remparts (…) Y’a plus qu’avec les luttes que j’ai rencard. Mon égo se diffuse dans un combat. Pas que l’apparence : fourmi en guise de muse, on a la foi et la cadence. » 

Tantôt lumineuse (« Aux impossibles imminents »), amère (« Le silence est un cri ») ou virulente (« Egogoun »et « Poings d’interrogation ») la plume d’Elom 20ce est toujours aussi poétique : « Ouvrir ma poitrine, voir cette fleur qui tousse, appeler ma sueur à sa rescousse. Dans ses yeux des cauris éclatants, enfantant et allaitant des impossibles imminents…»

Poétique, et résolument panafricaniste. En témoignent les références (du RDA à la ligue UMOJA) mais aussi les featurings. Après des collaborations avec les rappeurs burkinabé Joey le Soldat, les Sénégalais de Keur-Gui ou le Gabonais Sir Okoss, Elom 20ce partage ici le mic avec le rappeur d’origine angolaise Diamondog (« By enemies necessary ») et le Nigérian Modedine (« Le sang de la bougie »). Enfin, et c’est l’une des surprises du disque, Elom 20ce a fait appel à Dama Damawuzan, légende vivante de la funk et de la soul togolaise des années 70, avec lequel il reprend son très groovy « Agbé favi«  (« les pleurs de la vie »).

Pour faire passer son message, notre « asrafo » (« guerrier » et « gardien des traditions » en éwé), s’est entouré de son complice Alexis Hountondji (déjà aux manettes d’Indigo) qui produit tout en finesse la grande majorité de l’album. Nathalie Ahadji (saxophone) et Elias Damawu (trompette) en assurent les arrangements. Avec eux, nous embarquons « dans un vaisseau spatial tressé d’audaces et de rêves ». Un voyage dans l’espace et le temps d’une rare intensité et dont on ne ressort pas indemne. « Je suis, par tous les moyens nécessaires, partout dans ta conscience », nous avait pourtant prévenu Elom 20ce (Life is the puzzle).

Dans le titre d’ouverture, « Egungun », tu affirmes : « croyez moi, je ne rappe plus, je fais de la géomancie dans l’espace ». Et puis loin, sur Life is the puzzle, tu dis vouloir « cogner l’invisible ». Peux tu nous éclairer sur ta démarche ?

On vit dans un monde où l’on se concentre de plus en plus sur ce que les yeux voient, sur ce qui est matériel alors que, selon moi, ce monde n’est pas seulement régi par ce qui nous entoure physiquement. Il ne faut pas entendre « cogner » dans le sens de « blesser » mais dans le sens « d’ouvrir ». En l’occurrence, les portes de l’invisible. C’est aussi une manière de dire que d’autres voies sont possibles, qu’il y a des alternatives.

En tant qu’artiste on est un peu des alchimistes, dans la mesure où nos créations permettent de faire advenir des choses, des idées, des imaginaires que l’on pourrait penser impossibles. L’émotion et les vibrations que l’artiste crée relèvent de quelque chose de métaphysique. L’inspiration n’est pas forcement quelque chose qui vient de nous. J’ai conscience que tout ce que je fais ne résulte pas forcément de mes expériences dans cette vie là et que les ancêtres peuvent m’utiliser pour faire passer des messages.

En 2017, j’ai eu des problèmes dans la vie et j’aurais pu partir, vraiment. Le fait d’avoir dépassé ces problèmes m’a permis de voir des choses que je n’aurais pas vues si d’une certaine manière je n’étais pas « mort ». Je pense qu’il y a plusieurs morts dans la vie et que chaque stade spirituel atteint est précédé d’une certaine mort. 

C’est pour cette raison que l’album s’ouvre avec le titre « Egungun » (que l’on peut traduire par « revenants ») et se termine avec une conversation avec mon fils. Dans les traditions ouest-africaines, les Egungun sont les « messagers » entre les morts et les vivants. De la même manière, la présence de mon fils rappelle que je suis une porte qui a permis à un autre esprit de venir. C’est le message qui irrigue tout l’album : l’âme est immortelle, nous sommes des esprits anciens qui reviennent sur terre plusieurs fois sous différentes formes.  


Sur « 
Poings d’interrogation », un titre qui questionne les luttes de libération africaines, tu cites le titre d’un roman de l’écrivain congolais Emmanuel Dongala en disant : « Un fusil dans la main, un poème dans la poche ». Et tu ajoutes : « Tu connais l’option, elle est révolutionnaire. » Comment cette « option » doit elle se traduire aujourd’hui selon toi ?

A l’image de l’album, ce titre c’est un appel à l’action. Une nouvelle société s’impose à nous avec acuité. Le système capitaliste qui chosifie l’homme et qui est prédation de l’homme par lui-même a échoué. Il est en souffrance, il agonise. C’est l’histoire du titre « Amewuga ». On y entend un chant traditionnel que j’ai demandé à des femmes du village d’Alawogbé d’interpréter. En éwé il dit « quand tu appelles l’argent, l’argent ne te répond pas. » En d’autres termes : « l’homme vaut plus que l’argent ». Ce chant traditionnel a traversé les époques et pourtant, comme je le raconte dans le 2ème couplet, aujourd’hui on meurt dans nos hôpitaux si on n’a pas l’argent.

C’est à nous d’ouvrir d’autres voies et de replacer l’humain au centre de tout. A la folie que l’on nous impose, nous ne pouvons opposer que notre amour de la justice et de la dignité. C’est le sens aussi de « L.A.W » (pour Love Always Wins NDLR) : nous sommes des êtres d’amour, c’est pour faire cette expérience-là qu’on est venu sur terre. 


Des « êtres d’amour », c’est de cette manière que tu présentes chacun des protagonistes (3 femmes et 3 hommes) qui composent le documentaire que tu as réalisé et qui accompagne le morceau « Aux impossibles imminents ». Comment est né ce projet ?

« Aux impossibles imminents » est un morceau d’espoir. En éwé, il dit  « Le soleil est une fleur qui ne se fane pas » ou encore « le soleil ne pleure pas, on s’en sortira tous ». 

Pour l’illustrer, je voulais sortir du format habituel du clip et raconter des histoires vraies, celles de déclassés, de héros anonymes du quotidien. J’ai commencé avec Blacky, un vendeur ambulant. Son portrait a plu à l’architecte et anthropologue Sénamé Koffi Agbodjinou qui est le curateur de l’exposition LOME+. Il m’a donc demandé d’en réaliser d’autres pour montrer différentes facettes de la ville. L’ensemble des 6 portraits ou chapitres constitue un film de 78min qui accompagne l’exposition au Palais de Lomé cette année.

Dorénavant, j’aimerais ouvrir mes concerts avec un des chapitres de ce documentaire. Notamment en Europe où les gens ont tout à portée de mains mais où, au final, ils n’ont rien. J’y voyage régulièrement depuis 10 ans et je vois des gens qui sont à fond dans les excitants et dans les drogues, qui cherchent des choses qu’ils ont en eux même mais qu’ils ne voient pas. Dans ce film, on voit des gens qui n’ont rien mais qui ont des discours forts et ça nous ramène à nous-mêmes : nous sommes des êtres de passage, apprenons à nous aimer de notre vivant. C’est tout le propos de mon projet.

Elom 20 ce sera en concert le 1er février à Lille. Vous pourrez également le rencontrer du 27 janvier au 5 février, à Paris, lors du Pop Up Store AfricaMontmartre. Elom 20ce y présentera ses tuniques en Bogolan et autres kimonos en Kente, les vêtements de sa marque Asrafobawu (chez les Ewé, « Asrafo » désigne les « Guerriers » et les « Gardiens des Traditions ». « Awu » veut dire vêtement. « Asrafobawu » signifie donc : « Armure d’Amazones et de Guerriers » et par extension « de reines et de rois »). 

Amewuga est prévu pour le 31 janvier prochain via le label Asrafo Records.