Sahra Halgan, sentinelle somalilandaise

Dans son nouvel album Waa Dardaaran (Buda Musique), l’icône du Somaliland Sahra Halgan chante son pays ignoré et tente de le prémunir, par la force de sa voix, contre les abus de pouvoir. 

Lorsqu’elle chante, Sahra Halgan serre très fort un petit drapeau maculé d’Histoire(s) et de poussière. Au creux de son poing tient ce pour quoi elle se bat : son pays, le Somaliland. Enclave de 4 millions d’habitants logée entre Djibouti, l’Éthiopie et la Somalie, cette ancienne colonie britannique obtient son indépendance en 1991 après trois ans de guerre civile opposant le régime ultra-violent du général Siad Barré aux mouvements de résistance du nord du pays — le futur Somaliland. Sahra Halgan se souvient : « Les hommes du général tuaient tout le monde, les femmes, les enfants, les vieux. J’avais 16 ans », dit-elle traversée d’un frisson. Elle évoque aussi sa ville, Hargeisa, autrefois capitale culturelle florissante, totalement rasée à la fin de la guerre suite à une vaste campagne de bombardements.« Voilà pourquoi ce drapeau représente tout pour moi. La guerre de sang que nous avons traversé, la paix et l’espoir que le Somaliland soit un jour reconnu. Ce drapeau, je l’ai depuis notre indépendance. Je l’emmène partout – et je ne l’ai jamais lavé », explique-t-elle en le défroissant machinalement. 


Tourner la page, garder l’œil ouvert 

A la manière de Tinariwen ou d’Aziza Brahim qui luttent activement pour les droits de leur peuple, Sahra Halgan est un symbole de liberté chez elle, une icône même. C’est ainsi en tout cas qu’elle est présentée aux 41e Transmusicales de Rennes où la chanteuse dévoilait début décembre Waa Dardaaran, un troisième opus plus apaisé et nettement plus lumineux que ses prédécesseurs, hantés par des cœurs asséchés, des promesses rompues et des oriflammes souillées par la mort. Sahra Halgan rembobine :« À cause de la guerre, j’ai vécu l’exil en France, à Lyon, pendant plus de 20 ans. J’ai galéré. Le pays me manquait terriblement et je vivais avec l’angoisse que la guerre recommence. J’étais très amère. Mais c’est fini ! Maintenant je suis enfin rentrée chez moi à Hargeisa et ma ville est debout, totalement reconstruite. Je suis sereine à présent. » Aujourd’hui, de la voix gutturale unique héritée de son arrière-grand-père, Sahra Halgan chante l’amour, le printemps et sa fierté d’être Somalilandaise, les deux pieds ancrés dans les traditions poétiques de la Corne de l’Afrique. Et si dans Waa Dardaaran se trouvent des chansons de jeunesse « datant de l’époque des couvre-feux » , exit les chansons de guerre car « il faut tourner la page ». Portée par les synthés vintage à l’éthiopienne et l’énergie rock du trio lyonnais qui l’accompagne depuis 2015, Sahra Halgan s’empare aussi avec « Durdur » d’un qaarami, blues ancestral qui se chante en chœur et traditionnellement entre hommes. 
 


Parue en 2017 chez Ostinato Records, la compilation
Sweet As Broken Dates : Lost Somali Tapes from the Horn of Africa témoignait d’un âge d’or musical au carrefour des cultures d’islam, d’Afrique, d’Inde et d’Asie chanté, à rebours des attentes, par un grand nombre de femmes telles que Faadumo Qaasim, Hibo Nuura ou Khadra Dahir. Mais pour la jeune artiste en devenir, les traditions du clan Issa (qui fait partie de l’ethnie somali) pèsent lourd. « J’écoutais le grand Omar Dhuule à la radio quand j’étais petite, je voulais faire comme lui. C’est tout de même étonnant : on me laissait jouer au basket en short mais chanter, ça non, pas question ». Alors pendant la guerre, Sahra Halgan s’improvise infirmière au front pour soutenir les troupes du Mouvement National Somalien dans leur lutte pour l’indépendance. Si la jeune femme soigne les blessés avec des berceuses et des pansements de fortune, paradoxalement, la guerre lui offre une voie d’émancipation car « ma famille s’était réfugiée en Ethiopie et les soldats étaient trop occupés pour m’interdire de chanter ».


Vigie contre les pirates

Lorsqu’elle rentre au pays en 2013, Sahra Halgan obtient d’emblée sa carte d’identité somalilandaise et ouvre dans la foulée le centre culturel Hiddo Dhawr, l’une des rares salles de concerts de la région malgré les efforts des ministères pour permettre une renaissance du patrimoine culturel. « Si tu perds ta culture, tu meurs » affirme-t-elle avant d’ajouter fièrement : « chez moi on ne triche pas, les artistes chantent en live et peuvent s’exprimer librement ». Dire ce qu’elle a à dire, c’est le crédo d’Halgan qui s’autorise toujours à donner son avis. En garde-fou(s) et porte-parole à la fois, Waa Dardaaran porte d’ailleurs le nom d’une formule de politesse utilisée pour s’adresser aux puissants au préalable de toute revendication. « On a élu ceux qui nous gouvernent mais qu’ils ne se fassent pas d’illusion, le pouvoir ne leur appartient pas. J’ai à cœur de prévenir les dérives, il ne faut pas reproduire les mêmes erreurs. J’ai fait la guerre avec les gens qui nous gouvernent — le président Muse Bihi Abdi était pilote de chasse. Ils n’ont pas d’autres choix que de m’écouter aujourd’hui » argue-t-elle. Si elle assume s’être intéressée à la politique locale en rejoignant le parti Waddani pour un temps, la chanteuse a vite tiré un trait sur toute idée de carrière — « ces gens-là mentent trop ». Pour le futur, Sahra Halgan espère tout de même que plus de femmes intégreront le gouvernement. 
 


Tandis que les Somalilandais disposent aujourd’hui de leur propre monnaie, leur propre passeport, d’un système économique relativement stable et « 
même de la fibre optique ! », le pays continue pourtant de se construire en sourdine. Et si sa position stratégique sur le golfe d’Aden en fait un territoire convoité dont le principal port, Berbera, attire notamment les investisseurs émiratis, Sahra Halgan peste contre l’Union Africaine et la communauté internationale qui refusent toujours de reconnaître la légitimité de son pays près de trente ans après son indépendance. 

Pourquoi ? « Parce que la plupart des dirigeants des pays membres de l’Union Africaine sont des dictateurs donc ils ne veulent pas reconnaître un modèle démocratique sain comme le nôtre » analyse la chanteuse. « Le Somaliland est un pays riche de sa mer et de ses ressources naturelles. Reconnaître notre légitimité, c’est donc nous accorder le droit d’exploiter nos ressources et ils n’aiment pas la concurrence. » Entrepreneuse à sa manière, Sahra Halgan s’apprête quant à elle à relever un nouveau défi en ouvrant un studio d’enregistrement à Hargeisa pour pouvoir « composer au pays et permettre aux artistes somalilandais de s’épanouir, et de regarder vers l’avenir en toute liberté »

Sahra Halgan sera en concert le 8 février 2020 au CCN de Belfort dans le cadre du festival GÉNÉRIQ.