Ayalew Mesfin : phœnix du funk éthiopien

Après plus de quarante ans d’absence, Ayalew Mesfin est de retour avec le Debo Band pour un grand concert le 8 novembre au festival Le GuessWho? à Utrecht aux Pays-Bas. Pour PAM, la légende du funk éthiopien revient sur ses mois de prison, ses années de superstar et une vie d’activisme en musique, d’Addis-Abeba à Denver.

Bien qu’extrêmement populaire en Éthiopie dans les années 70, le funk éthiopien demeure relativement confidentiel pour le reste du monde jusqu’à ce que Francis Falceto ne se lance en 1996 dans la publication des Éthiopiques (Buda Musique), catalogue inestimable compilant des centaines de merveilles de la musique éthiopienne et érythréenne des années 1960 à 2000. Si certains artistes majeurs tels que Mulatu Astatke, Mahmoud Ahmed ou Getatchew Mekurya jouissent presque instantanément d’un succès international suite à leur (re) découverte, l’heure n’est alors pas encore venue pour Ayalew Mesfin qui figure pourtant sur le 8e volume des Éthiopiques dès 2000, puis sur L’âge d’or de la musique éthiopienne moderne 1964-1975 en 2009.

Parmi les vingt et un titres du disque, seul son « Hasabe » comporte guitare fuzz et wah-wah, un funk digne de James Brown lui-même, attirant dès lors l’attention de quelques diggers américains, dont l’équipe de Stone Throw Records et Oh No, le frère de Madlib, qui s’empresse de sampler le chanteur sur « Ethiopium ». Cette fuzz guitar, mais surtout son auteur, Eothen Alapatt — alias Egon — les a traqués pendant plus de dix ans. Jusqu’en 2018 quand — victoire ! — le patron du label californien Now Again réédite finalement une compilation de ses plus grands succès intitulée à son tour Hasabe (My Worries). Il déclare alors : « J’aime à croire que nos rééditions sont plus que des disques, ils sont des pièces de puzzle pour reconstituer l’histoire et peut-être rendre justice à ceux qu’on a effacés des livres officiels. »’ C’est le cas d’Ayalew Mesfin qui se contente d’ajouter : « cette réédition fut pour moi la plus belle des renaissances. » 
 


A MODERN MUSICIAN 

Né dans les années 40 à Weldiya, au nord du pays, Ayalew Mesfin cède vite à l’appel d’Addis pour réaliser son « rêve le plus profond : devenir un musicien moderne » dans les pas de Tlahoun Gèssèssè ou Tamrat Molla qu’il écoute en boucle à la radio. Bravant l’interdit paternel qui condamne la profession, Ayalew Mesfin a 11 ans lorsqu’il s’établit dans la capitale éthiopienne. Pour survivre il devient serveur, portier ou caissier dans des restaurants chics puis, perdant de vue la musique pour embrasser une carrière militaire, devient membre de la Garde Nationale Éthiopienne, dédiée à la protection de « sa vénérable majesté impériale » Haïlé Sélassié. « Cela signifiait être hautement entraîné, hautement qualifié et hautement respecté », rembobine Ayalew Mesfin. « Je ne voulais pas décevoir mon père. » Sauf qu’un soir, au détour du monumental Arat Kilo (sorte d’obélisque qui, au cœur d’Addis, commémore la fin de l’occupation italienne), Ayalew Mesfin tombe sur l’une de ses idoles en pleine répétition et se retrouve, grâce à une bonne dose de culot, embauché aussitôt par Gétatchèw Kassa et son Soul Ekos Band.

Si l’aventure ne dure pas, Ayalew Mesfin ne lâchera plus jamais son cap : il quitte l’armée et ouvre un club, le Stereo Night Club, puis une boutique, l’Ayalew Music Shop, qu’il achalande en disques, instruments, systèmes-son et matériel d’enregistrement dernier cri directement importés d’Allemagne. « J’avais 24 ans et j’étais si heureux ! Nous étions des pionniers à la pointe de la modernité », se souvient-il. « C’était phénoménal ! Je vendais des disques de mes idoles — Mahmoud Ahmed, Aretha Franklin, Sam Cooke, Sayed Khalifa, Jimi Hendrix, Fela Kuti, James Brown — à des clients d’ici et à des internationaux », poursuit-il en évoquant l’Organisation de l’Unité Africaine créée par Haïlé Sélassié en 1963 et l’atmosphère unique du « Swinging Addis » et les années folles aux nuits électriques d’une Éthiopie alors emblématique d’une Afrique indépendante et non alignée. 
 


En 1973, Ayalew Mesfin fonde le Black Lion Band et se révèle être une véritable bête de scène. Ses pas de danse, ses cris à la James Brown, son funk psychédélique gorgé d’afrobeat sont contagieux : le groupe tourne dans tout le pays à guichets fermés.
« Les gens nous offraient de l’or, des bijoux, du café, du miel et tellement d’amour… quelle époque ! » exulte le musicien. S’il remplace les instruments traditionnels éthiopiens tels que le washint, le krar et le kebero par des cuivres, guitares électriques et batterie, Ayalew Mesfin n’oublie pas d’où il vient. « L’Éthiopie a son lot de rythmes originaux depuis plus de 2000 ans, depuis Saint Yared et ses riddims reggae pentatoniques, on a nos propres genres de bossa, de boogie, de salsa et puis les tezetas aussi… [un mode de la musique éthiopienne, chargé de mélancolie, NDLR] Je n’avais pas besoin d’imiter qui que ce soit », explique-t-il fièrement. Mais l’âge d’or tourne au vinaigre quand le 12 septembre 1974, après des mois de famine et d’insurrection, l’empereur Haïlé Sélassié est renversé par une junte militaire, laissant place à quinze ans de dictature sanglante.


I USED TO LOVE YOU 

Ayalew Mesfin mène aujourd’hui une vie paisible à Denver aux États-Unis, où il fait de son mieux pour apporter « unité, amour et paix » à sa communauté depuis plus de vingt ans. « Mais mon âme, mon bonheur, mon intégrité et mon héroïsme me manquent : tous sont enterrés là-bas en Éthiopie », souffle-t-il. 

La ligne grésille, sa voix s’éteint. 
 

Ayalew qui soutient le Derg


« Nous étions si naïfs »
, reconnaît Ayalew Mesfin. « Nous voulions du changement, mais personne n’imaginait ce qui allait arriver. J’ai soutenu la révolution du Derg au début c’est vrai, mais lorsqu’ils ont massacré soixante intellectuels et initié leur génocide, alors là c’était trop. » S’exiler ? Pas question. 

Dès lors, le jeune homme entre en résistance « avec pour seule arme ma musique, mais j’étais prêt à tout pour défendre mon drapeau, ma nation et mon peuple ». Sous couvert de chansons d’amour, Ayalew Mesfin critique allègrement le régime de terreur du colonel Mengistu Haile Maryam et de son gouvernement. Paradoxalement, c’est aussi la période la plus prolifique du Black Lion Band avec lequel il enregistre des dizaines de tubes tels que « Libe Menta Hone » (mon cœur divisé) et « Ewedish Nebere » (avant je t’aimais) chez Kaifa Records notamment. Mais l’étau se resserre.
 


Ayalew Mesfin passera trois mois en prison puis treize ans en résidence surveillée, banni des ondes, des scènes et des bacs de tous les disquaires d’Addis-Abeba : dès 1977, le chanteur est réduit au silence pour avoir commencé la distribution de 4000 cassettes de propagande anti-gouvernement. Trahi par l’un de ses meilleurs amis, en réalité
« un agent double », le musicien se considère pourtant comme « l’homme le plus chanceux du monde : ils exterminaient des gens pour bien moins que ça, lever les yeux au ciel pouvait suffire. Grâce à Dieu, ils ne m’ont pas tué mais je ne sais toujours pas pourquoi ». Son passé dans l’armée l’aurait-il sauvé ? Malgré sa déveine, Ayalew Mesfin continue de prendre des risques : dans un studio secret dont il ne veut rien dire, il enregistre des musiciens protestataires dont il ne veut rien dire non plus — « des patriotes », assure-t-il.

À la chute du Derg en 1991, le Négus Rouge laisse derrière lui une Éthiopie exsangue après quinze années de socialisme autoritaire et meurtrier. Ayalew Mesfin est libéré mais ne trouve pas la paix : le Front Démocratique Révolutionnaire du Peuple Éthiopien accède au pouvoir mais n’a, selon lui, de démocratique que le nom. Ayalew Mesfin prépare alors ሰላም ለኢትዮያ – Peace for Ethiopia, un disque au moins aussi virulent que les précédents et remonte sur scène pour un concert exceptionnel à Nazareth (Éthiopie). Là, nouveau coup de théâtre : le chanteur reçoit une énorme décharge électrique dans son micro en plein milieu du show. 

« 3500 watts ! Heureusement, il m’avait échappé des mains deux secondes plus tôt », raconte Ayalew Mesfin mi-hilare mi-amer. « Sans ça le FDRPE aurait réussi son coup et je serais mort grillé sur scène devant des milliers de personnes. Je dérangeais trop de monde, ça devenait vraiment dangereux. » Acculé, Ayalew Mesfin quitte son pays le cœur brisé en 1998. 
 


FORGET REGRET 

« J’ai pardonné à tous ceux qui m’ont trahi, emprisonné, torturé. Ma vie et ma carrière auraient pu avoir une tout autre envergure, c’est certain, mais je n’ai aucun regret », affirme-t-il. Si ses activités musicales n’ont rien à voir avec la vie de résistant-superstar qu’il avait au pays, notamment parce qu’une grande partie de la communauté éthiopienne vit à Washington DC, et non à Denver comme lui, Ayalew Mesfin, à près de 80 ans, semble très loin d’abdiquer. D’abord parce qu’il est toujours en guerre. « Francis Falceto a racheté les droits des enregistrements à Amha Records et Kaifa Records pour ses Éthiopiques, mais moi je n’ai jamais touché un seul penny : c’est du vol ! Cela me rend très triste mais vous verrez, un jour, le jugement viendra », s’emporte-t-il avant d’ajouter, « je déteste également YouTube. » En retour, Francis Falceto, un peu surpris de l’accusation, dément formellement avoir acheté les droits de quoi que ce soit : « je n’ai été qu’un go-between, je ne possède rien, je n’ai de droits sur aucun des masters parus dans les Éthiopiques. Les licencesassure-t-il, ont été directement signées entre Amha Records, Kaifa Records et Buda Musique. » 

Depuis la sortie de Hasabe (My Worries) chez Now Again, Ayalew Mesfin peut aller de l’avant, d’autant qu’il prépare un nouvel album ! Sauf qu’avec les violences intercommunautaires — entre les ethnies gumuz, sinasha et amhara notamment — et les attaques militaires autour de la frontière érythréenne qui ont déjà provoqué la mort de plusieurs dizaines de civils depuis le début de l’année, le musicien ne peut évidemment pas faire l’impasse. « Hasabe signifie “mes soucis” et croyez-moi, cette chanson est très toujours actuelle quand je vois que l’Éthiopie n’arrive pas à trouver la paix. Alors dans mon prochain disque — le plus beau d’entre tous — je vais m’en prendre à Abiy Ahmed, le premier ministre éthiopien, et à tous les dirigeants africains incapables, qui volent leur peuple pour s’enrichir. » 

Depuis cette conversation, Abiy Ahmed a reçu le Prix Nobel de la Paix mais ce jour-là, Ayalew Mesfin conclut en disant : « Je suis toujours un militant et la lutte continue. » À cet instant, le traducteur et premier fan du chanteur fond en larmes, comme emporté par sa verve et me demande : « On dirait Mandela, Luther King ou Bouddha, tu ne trouves pas ? » À vérifier au festival Le GuessWho ? !


Le Guess Who? 2019 se déroulera du 7 au 10 novembre à Utrecht, Pays-Bas. Les tickets jours et pass sont d’ores et déjà mis en vente. Pour plus d’informations, rendez-vous sur le site du festival.