Du Bois, le jazz et l’âme des peuples noirs

Né juste après l’abolition de l’esclavage aux États-Unis, mort au Ghana, Du Bois fut un penseur majeur de la condition noire et un des pères fondateurs du panafricanisme. À Paris, un colloque est consacré à celui qui inspira aussi le monde du jazz.

Crédit photo : Carl Van Vechten © Van Vechten Trust

Parlerait-on de panafricanisme sans lui ? De cette présence africaine qui aura habité le monde de la pensée, de la musique aussi, depuis un siècle ? Encore trop peu reconnu de ce côté de l’Atlantique, William Edward Burghardt Dubois fut voici tout juste cent ans le principal activiste du premier congrès panafricain qui se tint en mars 1919 à Paris, dont les objectifs étaient de fédérer les forces asservies du continent pour peser dans les négociations de l’après-Première Guerre Mondiale afin que les peuples africains enfin libérés du joug colonial puissent bâtir leur futur. Il faudra attendre une seconde Guerre Mondiale, où les contingents coloniaux payèrent largement leur tribut, des promesses sans lendemains comme celles énoncées lors de la conférence de Brazzaville par le général de Gaulle, et des luttes pour l’indépendance pour qu’au tournant des années 1960 l’Afrique mette en place une institution panafricaine. L’Organisation de l’Unité Africaine sera officiellement créée le 25 mai 1963 à Addis-Abeba, seul pays à avoir maintenu sa liberté au fil des siècles, où siège encore aujourd’hui l’Union africaine. Signe du destin, W.E.B. Dubois qui en fut l’un des inspirateurs décédera quelques mois plus tard, au Ghana de Kwame Nkrumah, le pays qui avait accordé sa nouvelle nationalité à cet infatigable militant des droits civiques, né en 1868 dans le Massachusetts tout juste après l’abolition de l’esclavage aux États-Unis. Les repères biographiques en disent parfois aussi long que bien des thèses… 
 



De Chicago à Paris, l’héritage de Du Bois en questions

C’est donc cet intellectuel qui fut le premier noir américain diplômé d’un doctorat que célèbre ce cycle de conférences, autour de son influence dans bien des domaines culturels. Parrainés par l’antenne parisienne de l’université de Chicago, les trois jours (du 17 au 19 octobre) visent à brasser large pour brosser le portrait de W.E.B. Dubois : « Savant, activiste et passeur entre l’Amérique, l’Europe et l’Afrique. Fondations, Circulations et Héritages ». On y parlera donc de politique et d’esthétique, et aussi de musique, avec un panel de chercheurs venus des trois rives qui formèrent le commerce triangulaire. À cela, s’ajoute une série de concerts, dans le cadre de The Bridge, programme transatlantique qui depuis février 2013 tisse des ponts, trace des passerelles, entre la France et les États-Unis, à travers des ensembles franco-américains constitués tout spécialement. Et pour l’occasion, une quinzaine d’adolescents de Chicago sont conviés pour rencontrer des élèves des collèges et lycées de Montreuil, de Saint-Denis ou du Blanc-Mesnil. 
 


L’axe central de ce rendez-vous pluridisciplinaire (des sociologues, des historiens, des écrivains, des musiciens y participent…), fait référence à la notion de « double conscience » dont Du Bois posa les fondamentaux. À partir de ce dédoublement de la conscience des descendants d’esclaves ne sachant pas qui ils sont (le fameux facteur X que stigmatisera Malcolm), les Afro-Américains vont établir de nouvelles connexions avec le continent source, une relation tout à la fois ambiguë et post-moderne qui aura de nombreux échos en musique. « 
Les musiciens dits créateurs explorent et exploitent en permanence ce positionnement simultané à l’intérieur et à l’extérieur — pour reprendre Paul Gilroy, l’un des héritiers de Du Bois — de la société, de l’identité, des traditions, des expérimentations. Concevoir l’identité comme un espace de navigation, et la musique comme un vaisseau. Ce que l’on désigne par le in’n’out. », insiste l’anthropologue Alexandre Pierrepont, créateur de The Bridge qui est à l’origine de ce nécessaire focus sur une personnalité centrale pour tout entendre de notre actualité. 

Parmi ces expressions artistiques, il en est une qui aura été jusqu’aujourd’hui nourrie de cet aller et retour, un flux continu qui transcende le simple cadre diasporique. Le jazz, musique aux confluences, fut et demeure la musique qui a le plus été en connexion avec la pensée en mouvement de Dubois. On peut l’expliquer de façon très pragmatique, en se référant notamment au fait que le jazz sera, contrairement au blues, le médium porté par les élites intellectuelles noires américaines. À cet égard la place de Chicago dans ce même cycle de conférences rappelle l’importance de la cité des vents dans la constitution de modèles afro-américains, dans leur lien à l’Afrique, qu’il soit fantasmé ou bien vécu. « À la fin du 19e siècle, de nombreux Noirs ont migré depuis le Sud pour Chicago, ville elle aussi très ségréguée, où ils vont dès lors développer leurs propres business, une culture entrepreneuriale indépendante, alors qu’à New York, ils avaient la possibilité d’intégrer plus aisément le marché de l’emploi commun. Que ce soit dans la mode, les compagnies d’assurances, les syndicats ouvriers et bien entendu dans la musique. C’est ainsi que la ville est devenue un hub pour toutes les diasporas, même en Afrique, favorisant une intelligentsia autonome. Et qu’à partir des années 1940, tout était en place pour que les Noirs aient leurs propres outils culturels, leurs circuits indépendants basés sur le soutien communautaire. », rappelle fort justement Kahil El Zabar, percussionniste qui œuvra bien des fois pour le rapprochement avec l’Afrique, notamment au sein de son groupe Ethnic Musical Ensemble qui suite à la sortie d’un passionnant disque, se produira le 8 novembre à La Petite Halle, dans le parc de La Villette (Parisiens, foncez-y, c’est gratuit !).

W.E.B. Du Bois, 1918


Sorrow, tears and jazz

Dans le cas de Dubois, il se déplaça plus d’une fois sur le continent des ancêtres, histoire d’éprouver ses idées émancipatrices sur le terrain de la réalité. Et de les véhiculer auprès des siens. « En 1915, W.E.B. Du Bois organise à Washington un “pageant” (spectacle de reconstitution historique, NDLR) sur 10 000 ans d’histoire ‘“noire”’, « The Star of Ethiopia », dont les répétitions ont lieu dans le lycée où Duke Ellington est élève… Ce dernier y assiste d’ailleurs et en restera marqué toute sa vie ! », rappelle Alexandre Pierrepont. Ellington s’en inspirera pour développer des suites célébrant l’Afrique. 
 


Le noble père du jazz ne sera pas le seul à exprimer en noires et blanches les écrits de Dubois. Sun Ra, chef de bande lui aussi, aura nourri constamment ses écrits de références afrocentristes, notamment en direction de l’Égypte, endossant volontiers la panoplie du prédicateur des pensées de W.E.B. Dubois. Est-ce tout à fait un heureux hasard si voici quinze ans, lors de la soirée d’ouverture de Banlieues Bleues, l’Arkestra de feu Sun Ra précéda sur la scène de Bobigny la création du tromboniste Craig Harris dédiée à W.E.B. Dubois : intitulée « 
Souls Within the Veil », elle rappelait jusque dans son titre « The Souls of Black Folks », fondamental essai sur l’identité afro-américaine que signa Dubois en 1903. Ce texte dans ses grandes lignes n’a pas pris une ride.

Comme le souligne Alexandre Pierrepont, « chaque chapitre de The Souls of Black Folks s’ouvre sur une partition. Des Sorrow Songs, comme il les présente. » Et de citer l’auteur dans le texte : « Ainsi, par un effet du destin, ce sont les chants populaires noirs — cette plainte de l’esclave mise en rythme — qui constituent aujourd’hui non seulement la seule musique américaine, mais surtout la plus belle expression de l’expérience humaine née de ce côté des mers. Elle a été négligée, elle a été, et elle est toujours, un peu méprisée, et surtout, elle a été constamment la source d’erreurs et de malentendus. Néanmoins, elle demeure le seul héritage spirituel de cette nation et le plus grand cadeau du peuple noir. » Et Alexandre Pierrepont de commenter : « Il faut quand même s’imaginer que lorsque Dubois a l’audace d’écrire la chose suivante, l’industrie musicale n’existe pas encore. Il pressant tout l’impact que “la musique noire” va avoir au XXe siècle. » Et c’est vrai qu’en la matière, on connaît la suite. Selon Greg Tate, éminence grise de la Black Rock Coalition, les Afro-Américains disposent de « l’invisibilité, de Dieu, de W.E.B. Du Bois, de la double conscience, et de la musique du diable. » C’est dire la place centrale qu’occupa le penseur mort en août 1963 à Accra, la capitale du Ghana. 
 



Du Bois, héros méconnu 

Pourtant le fondateur de la National Association for the Advancement of Colored People restera trop souvent dans l’ombre, malgré de réguliers coups de projecteurs. Ce fut le cas voici une dizaine d’années d’une création du saxophoniste David Murray, qui choisit de mettre en musiques les mots d’Amiri Baraka, eux-mêmes inspirés par la vision du prophétique W.E.B. Dubois. Aux premières heures du jazz, cette figure tutélaire de la communauté afro-américaine conceptualisa le syndrome de Sisyphe, en référence au mythe antique, pour décrire l’histoire du peuple blues. L’allégorie faisait sens selon Amiri Baraka, poète engagé depuis des décennies sur le front des apartheids sociaux et raciaux : « À chaque fois que les noirs américains réussissent à rouler la pierre de ce que représente l’égalité des droits civiques au sommet de la montagne, “les Dieux” cruels repoussent sans cesse cette pierre ! » 

Pourquoi donc ce déficit de notoriété auprès du grand public, qui rappelle un autre personnage que l’historiographie américaine a cherché à rayer des tablettes : le comédien et militant Paul Robeson, fervent chantre de gospels et adepte de la ligne soviétique. L’un et l’autre étaient d’ailleurs très proches, l’épouse de Dubois écrivant une biographie sur Robeson, et Dubois himself participant au journal Freedom qu’avait créé Robeson. 
 


L’un et l’autre furent très investis à partir de 1937 dans le
Council On Africa Affairs : cette organisation bénévole prônant la fin du colonialisme ne survivra néanmoins pas à la fin de la Deuxième Guerre Mondiale, lorsque furent mis à jour les antagonismes profonds entre ses membres. Avec les années 1950 Robeson comme W.E.B. Dubois furent ostracisés pour s’être engagés aux côtés des communistes. À la même époque, commençait à grandir l’aura de l’autre prophète du panafricanisme, Marcus Garvey : le guide suprême du rastafarisme, partisan d’une radicale sécession (les noirs d’Amérique sont africains et doivent retourner en Afrique) qui rompit très tôt avec la voie plus intégrationniste de Dubois, va ainsi devenir une figure tutélaire en musique, et pas que chez les Jamaïcains. 
 


Les rappeurs (encore dernièrement Kendrick Lamar, après le
Black Star cosigné Mos Def et Talib Kweli) comme le chanteur sierra-léonais Patrice ou l’Ivoirien Tiken Jah Fakoly ont honoré Garvey. Pourquoi pas le visionnaire Dubois à ce compte-là ? Sans doute parce qu’au vu de son parcours, sa pensée est plus complexe, moins lisible : sociologue, écrivain, poète, intellectuel, activiste, militant, croyant, communiste, nord-américain, ghanéen, panafricain… Cela fait beaucoup pour un seul destin. « Et puis certainement moins hauts en couleur ! Moins spectaculaire. Et pourtant… Si Dubois est une personnalité moins voyante, il a laissé davantage de pistes de réflexion… », conclut Alexandre Pierrepont.

Le colloque consacré à Du Bois se tiendra à Paris du 17 au 19 octobre 20019.