Histoires de Fela : Confusion Break Bone

Le vieux lion Binda Ngazolo nous embarque avec lui à Lagos, la mégapole chaotique que chantait souvent Fela, comme dans « Confusion Break Bone » (1990).

Quand je parlais de confusion
Je voulais dire que tout devenait incontrôlable

Quand tout devient incontrôlable
On plonge dans le chaos,                        (FELA – confusion Break Bone)

Abidjan, 2001 : je reçois une invitation improbable. On me propose d’aller mettre en scène la pièce de théâtre Le Fou du Carrefour à Lagos (Nigéria), sous le titre de « Madness Jonction ». C’est l’œuvre du grand dramaturge ivoirien Hyacinthe Kakou. Il s’agit d’une fable urbaine : une cité africaine en folie est envahie par les ordures et autres déchets toxiques en provenance des pays industrialisés. Les artères de la cité sont totalement bouchées. Les voitures ne peuvent plus circuler, les employés n’arrivent plus à se rendre à leurs occupations respectives…Le peuple grogne. Les flics cognent. L’économie est asphyxiée, le pays est bloqué. Tout le monde se plaint, mais personne ne fait rien.

Un jour, un homme en a marre et commence à nettoyer la cité. On le traite de fou. Que peut-il faire, là où le gouvernement lui-même a échoué ? Mais l’homme s’acharne. La ville devient propre. D’autres manifestations éclatent. Ceux qui vivaient des ordures se retrouvent au chômage. Ils se plaignent. Il faut chasser le fou. Le gouvernement accède aux injonctions des manifestants. Le fou est chassé et de nouveau les ordures s’accumulent. Tout le monde se plaint… Mais personne ne fait rien. 
 


This is Lagos!

Monter cette pièce de théâtre à Lagos est un véritable challenge pour moi. Je n’en mène pas large. Mon niveau d’anglais est au ras des pâquerettes. Le Cameroun est certes bilingue, mais moi, je ne parle anglais que poussé dans mes derniers retranchements de francophonie. Heureusement que je suis un peu « pidginophone ». Comme pour tout arranger, le Cameroun est alors en conflit ouvert contre le Nigéria, les deux pays se disputant alors la péninsule de Bakassi. Si je décline la proposition, on va dire que j’ai peur. Qui a déjà vu un Camerounais qui avoue qu’il a peur, hein ? Je décide donc de relever le défi. Vous savez, dans toutes les grandes mégalopoles, il y a toujours bienvenue à ceci ou cela. Mais à Lagos, c’est juste: « This is Lagos ».

Quand on est francophone, on fait déjà dans son froc. Toutes les histoires terribles que l’on raconte sur le pays m’envahissent l’esprit. Mais bon, jusqu’ici, tout va bien. Le véhicule me dépose à Ekoyi, le quartier résidentiel des rupins. Maintenant, il me faut encore traduire la pièce, car l’idée est de la jouer en anglais et en pidgin. Dans mon esprit, il me faudrait donc un Nigérian ou un Camerounais bilingue pour m’aider à gérer la traduction. Quelqu’un qui puisse aussi me plonger dans l’ambiance surchauffée des quartiers populaires, histoire de m’imprégner du souffle de Lagos City. Ce n’est pas vraiment le genre du quartier d’Ekoyi, que fréquentait certainement l’étudiant Macron lors de son stage au Nigéria. Heureusement, on m’annonce qu’on a prévu un traducteur tout-terrain pour moi. Justement, il est en route…

Mais vous ne devinerez jamais qui gicle d’un minibus rouillé dans le parking de l’alliance française de Lagos ? Un blanc ! Un quidam souriant, en chemise, jeans et… des sabots aux pieds. Des sabots, à Lagos ! Pour couronner le tout, c’est un Belge ! Pas un Anglais ni un Belge flamand, non ! Un Wallon, donc un francophone. Mais que peut bien foutre un Belge wallon à Lagos, hein ? On n’est pas à Kinshasa, tout de même ! J’hallucine, là. Non, mais… C’est forcément une blague. Quelqu’un envisage donc sérieusement que je vais me coltiner un blanc à travers Lagos ? Ça n’a strictement aucun sens. Tout au plus, ce serait juste un appel au meurtre. Les blancs ici sont barricadés dans les quartiers résidentiels, derrière de hauts murs hérissés de barbelés, le tout protégé par des gardes armés jusqu’aux dents. Des ghettos blancs, quoi. Alors c’est qui ce mec ?


Fume, c’est du Belge !

Dès nos premiers échanges, je réalise à quel point je me suis fourvoyé. Mes préjugés vont tomber, l’un après l’autre. Je découvre que ce Belge a vécu 25 ans au Nigéria. Il faut déjà être gravement atteint comme Européen pour faire ça. Je tombe des nues quand il m’annonce qu’il a travaillé avec Fela. Il aurait même été emprisonné avec lui. Lagos est déjà surpeuplé. Alors, est-ce que vous imaginez la surpopulation dans une de ses prisons ? Qui plus est, avec un blanc dedans ? C’est juste surréaliste. Pour moi, il n’y a aucun doute, ce Belge est fou.

L’homme m’invite à faire une virée dans les bas-fonds de Lagos City. Je grimpe dans le minibus à cauchemars. Tenez-vous bien : à la place du mort. Il démarre et conduit comme un fou. À la manière nigériane. Je commence à me dire que ce n’était pas une bonne idée de le suivre. Il slalome et tout. Il invective les conducteurs nigérians, tantôt en yoruba, tantôt en pidgin. Je sens que tout ça va finir dans un bain de sang. Mais à ma grande surprise, les conducteurs nigérians semblent étonnés d’entendre un blanc parler pidgin avec un accent local. Ils en concluent que celui-là est définitivement nigérian et irrémédiablement perdu pour sa patrie d’origine. Du coup, ils semblent bien prendre ses invectives. Ouf ! Mais à la sortie d’Ekoyi, un monstrueux « go-slow » nous avale. Entendez, un de ces célèbres embouteillages inextricables dont Lagos a le secret. Dès le premier jour de mon séjour, me voici plongé dans le cauchemar dont Fela parlait déjà dans : « Confusion » en 1975. 
 

Quand on se retrouve empêtré dans les bouchons de Lagos, on ne peut que repenser à cette chanson, et à sa sœur qu’il a enregistrée quinze ans plus tard : « Confusion Break Bones », « CBB » pour les intimes. Ou « quand la confusion brise les os ». Imaginez l’histoire : un macchabée dans un corbillard qui vient de se fracasser dans une artère de la cité en folie qu’est Lagos City. Fala ne peut que constater les dégâts :

Quand nous disons confusion
Nous voulons exprimer un chaos sans nom
Nous parlons de ce genre de confusion qui brise les os
(même) Le cadavre est victime d’un accident

Quelle histoire 
La confusion lui a écrabouillé les os
C’est une double embrouille pour la dépouille
 

Pensez à activer les sous-titres français ou anglais.



« Underground Spiritual Game »

Avec ces paroles en tête, me voici embarqué dans ce que Fela appelait l’ « Underground Spiritual Game ».

Entendez, la connexion au jeu des énergies souterraines… Celles des esprits inaliénables qui luttent encore et encore, génération après génération, contre les fossoyeurs du Nigéria et de l’Afrique.

J’ai chanté une chanson il y a quelque temps de cela
Cette chanson je l’ai appelée « Confusion »
L’armée n’avait pas encore brûlé ma maison
L’argent du pétrole coulait à flots à Lagos

Mon peuple dit : le Nigeria est là debout
Mais tel que je vois les choses, le Nigeria va chuter
Comment expliquer qu’un pays soit aussi riche
Sans que le peuple ne voie la couleur de cet argent

Je vois les choses qui se passent au Nigéria
Je vois pleines de mauvaises choses au Nigeria
Il y a quelque temps, je chantais une chanson

Quand je parlais de confusion
Je voulais dire que tout devenait incontrôlable

Quand tout devient incontrôlable
On plonge dans le chaos

Je vais ainsi me retrouver aspiré dans les méandres de l’univers de Fela à Lagos. Un peu comme si l’esprit du Maître guidait mes pas dans une immersion parfois hasardeuse. Un peu comme cette première nuit où le Belge m’entraîne dans de sombres bas-fonds de Lagos au milieu de nulle part, dans les ténèbres de la cité parallèle sans électricité ni réverbères. On devine à peine dans l’obscurité la masse informe d’une bâtisse d’où surgissent des individus absolument pas clairs dans le noir. Il y a des filles et des gars. Je redoute le pire. Mais le Belge semble savoir de qui il s’agit. Il sort du minibus rouillé, ce qui ne me semble pas être une bonne idée, pour un blanc, après minuit à Lagos. Je dirais même que c’est une hérésie pour quiconque aurait un minimum d’instinct de survie. Je ne dis rien, mais je soupçonne fortement des tractations sur des substances illicites. J’avais déjà vu que le Belge était positivement fou. Je réalise maintenant que c’est en plus un fou suicidaire. Ça palabre sec dehors. Peu après, il se radine avec toute la clique qui s’engouffre dans le minibus. Au moment où il s’apprête à démarrer, un bataillon de flics nous tombe dessus !

Ils sortent de je ne sais où dans ce coupe-gorge ! Ils sont d’autant plus énervés qu’ils hallucinent de trouver un blanc ! Dans ce coin mal famé de Lagos où même un Nigérian normal n’irait pas mettre son nez… Surtout après minuit. Car à Lagos, dehors après minuit, il n’y a que les flics et les bandits, quand les uns ne sont pas les autres (et vice-versa).

« Que diable faites-vous ici ? », hurle un policier.

Dans un pidgin parfait qui achève de décontenancer les flics, le Belge commence à les embobiner. Mais ils le trouvent d’autant plus louche qu’il est trop Nigérian pour être honnête. Les flics se lancent donc dans une fouille systématique jusqu’aux slips, tous les individus présents, même les filles et moi compris. Tout ça, les mains en l’air, tout le monde. Dans mon esprit, c’est clair. Je vais finir ma vie dans une prison nigériane à cause de ce fichu Belge. À tous les coups, les flics vont trouver un produit illicite quelconque dans la poche d’un zigoto quelconque. Bref, on est fait comme des rats de cité. 
 


Les flics ratissent tout le minibus rouillé jusque dans les moindres recoins. Ils ne trouvent rien. Mais je ne suis pas tranquille. Ils seraient capables de glisser un mégot de cannabis dans le bus, juste pour nous racketter. Finalement, ils ont lâché l’affaire. Je ne sais pas ce que le Belge a fait avec eux. Mais ils nous ont donné l’ordre des vider lieux avant qu’ils ne changent d’avis. L’homme a pris le volant et on est rentrés aussi sec. Ouf ! J’ai suggéré au Belge de m’oublier la prochaine fois où il lui viendrait encore l’envie de faire des virées douteuses à Lagos après minuit.

Le chaos peut se trouver dans les postes de police
Le chaos étouffe !
Le chaos peut se trouver dans les hôpitaux
Le chaos tue !

Mais voilà comment j’ai rencontré un ami, un incroyable humain et un lien inattendu avec l’univers de Fela. Il va non seulement traduire d’une main de maître la pièce de théâtre, mais aussi me mettre en relation avec le clan Kuti, et en particulier avec le légendaire cover designer de Fela : Lemi Ghariokwu, qui va me faire l’honneur de concevoir l’affiche de Madness Junction
 


Le fou-carrefour

Le jour suivant, pare-chocs contre pare-chocs, nous revoici empêtrés dans les embouteillages. Nous atteignons péniblement le célèbre carrefour « Ojuelegba », le nœud gordien du trafic routier de Lagos City, la métaphore du dysfonctionnement érigé en mode de fonctionnement au Nigéria et en Afrique en général. Tout ce que Fela a passé sa vie à dénoncer.

Je chante à propos d’une rue de Lagos
On l’appelle Ojuelegba
C’est une image de l’état du Nigéria
Un carrefour en plein centre-ville
À OJUELEGBA !
À OJUELEGBA !
À OJUELEGBA !
À OJUELEGBA !
Des voitures arrivent de l’est
Des voitures arrivent de l’ouest…
Des voitures arrivent du nord…
Des voitures arrivent du sud…

Et au cœur du trafic… pas de policier…

Il n’y avait pas de régulation du trafic, pas de feux de circulation à Lagos à l’époque.

(Pour avoir chanté ça), peu de temps après la police et l’armée sont venues brûler ma maison
Mon problème n’est pas petit
Je ne sais plus quoi chanter
Je chante tout ce que je vois
Il y aurait quelque chose de bien aujourd’hui
Je le chanterais
Mais je ne vois rien de bon à chanter
Si je chante qu’il n’y a pas d’eau…
Il n’y a rien de nouveau !
Tout ça, ce sont de vieilles nouvelles

C’est la même chose, poursuit Fela, en ce qui concerne le manque de nourriture, l’inflation, la corruption, la mauvaise gestion, les détournements de fonds… Rien de nouveau.

Ces problèmes sont toujours fermement là !
Ce qui me préoccupe, c’est de voir comment les voleurs prennent la grosse tête…
Le premier c’est le voleur à la tire
Dès qu’il pique l’argent dans une poche, il prend ses jambes à son cou
Le deuxième, c’est le braqueur
Dès qu’il a son butin, il brandit son arme pour sauver sa peau
Le troisième, c’est le voleur au sommet de l’état
Quand le grand chef veut voler, il utilise son statut pour voler librement
Sa politique c’est de voler en toute liberté
Quel chef d’État avons-nous, qui n’a jamais commis un détournement ?

Dans toute cette confusion,
La police et l’armée sont elles-mêmes résolument impliquées
Qui viendra donc mettre de l’ordre dans cette confusion ?

Avec le stupéfiant Belge/Nigérian, nous réussissons non sans mal à nous extirper du bouchon infernal du carrefour chaotique d’Ojuelegba.

Quand nous disons… confusion
Nous voulons exprimer un chaos sans nom
Nous parlons de ce genre de confusion qui brise les os
(même) Le cadavre est victime d’un accident

Quelle histoire… 
La confusion lui a écrabouillé les os 
C’est une double embrouille pour la dépouille…

Le macchabée fracassé a été éjecté de son corbillard. Il gît sur le bas-côté, mais pas vraiment en paix. Tout comme le Nigéria lui-même, qui patauge dans la confusion. N’est-ce pas de cette même confusion qu’est né ce maudit Boko qui est toujours aussi Aram ? Tout ça me donne envie de réécouter un autre titre de Fela, « Coffin for the Head Of State ».


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