Histoires de Fela : Shuffering and Shmiling

Le vieux lion Binda Ngazolo, maître-conteur, croit dur comme fer dans les mises en garde de Fela, qu’il cite dans le texte dès que la vie l’y oblige. C’est à dire souvent. Aujourd’hui, « Shuffering and Shmiling », sortie en 1978.

Accepte de souffrir dans ce monde, Amen !
Il y a plein de jouissances au paradis, Amen !
Et chaque jour c’est la même chose
Souffrance et sourire

Une polémique éclate ce soir-là, quelque part à Newbell-Bonadibong (Douala, Cameroun). Je suis avec des amis, chez l’ami d’un ami. Il me demande ce que je bois. Je lui dis : un jus de fruits. Il s’en étonne :
– Tu ne bois pas d’alcool ?
– Non.
– Tu es musulman ?
– Mais non.
– Tu es chrétien alors ?
– Ben non…
Las, il manque de s’étrangler :
– Tu es quoi alors ? 

Quand je lui réponds que je ne suis rien d’autre qu’un « Muntu » littéralement, en tshiluba par exemple, un humain. Autrement dit : la force douée d’intelligence, celle qui nous anime tous en somme… Le type ne fait ni une ni deux, et m’assène sa « vérité » : « Muntu ? Ça, c’est quoi ça ? Ce n’est rien, ça ! » Il me dit que ce n’est pas bien de n’être rien. Il le dit pour mon bien. À l’extrême rigueur, il aurait pu supporter que je sois chrétien. Mais rien ? Non, ça, ce n’est pas bien. Il enfonce le clou : « tu vois, moi, j’ai mon imam. C’est mon guide spirituel. Il intercède pour moi auprès du Tout-Puissant. Tu devrais faire comme moi. » Je lui réponds : « grand bien te fasse. Mais ne t’en fais pas autant pour moi. Je suis de la pensée “Ubuntu”. Mon livre de chevet est le Manden Kalikan. Je suis de culture Ekang. Anta Diop est mon guide, et Fela Kuti mon phare. »

Il me crache : « C’est quoi ça ? C’est la sorcellerie de l’Africain ça. Les fausses croyances sataniques des païens-là… » Je lui réponds : « Ah ! Nous y voilà ! Que tu sois chrétien ou musulman, je respecte ta foi. Par contre, si tu t’arroges le droit de déconsidérer et de mépriser la pensée de mes ancêtres, qui sont aussi les tiens, me semble-t-il, je vais donc te dire pourquoi l’Africain que je suis n’est ni chrétien ni musulman. Tu sais ce qui va arriver ? Tu vas me traiter de blasphémateur et de mécréant ? Après, tu vas chercher à me crucifier, ou alors, tu vas aller chercher un couteau pour me raccourcir d’une tête. »

Voilà comment les noirs se retrouvent à se viander entre eux pour des histoires de croisades qui ne nous concernent pas. C’est ça qui entraîne toutes ces embrouilles d’Aqmi, Boko Haram et autres shebab.  

Honnêtement, je commence à en avoir ras le boubou. Mais la bienséance m’impose de garder mon sang-froid. Je l’invite donc à écouter Fela dans « Shuffering and Shmiling ». 
 


En 1978, quand sort ce titre, Fela a déjà senti la lame de fond de la vague de bigoterie généralisée qui allait submerger entièrement le continent africain. Le Nigéria est, pour ainsi dire, l’une des rampes de lancement de cette arme de destruction spirituelle, culturelle, économique et sociopolitique… massive !

Il prend la parole pour dire :

 Africains, s’il vous plaît, écoutez-moi en Africains
Et vous, non-Africains, écoutez-moi avec un esprit ouvert :
Souffrance, souffrance, souffrance, tellement de souffrance dans le monde…
C’est par ta faute, à toi !

Je vous en prie, videz vos esprits de tous ces sacrés dogmes, des églises, des mosquées, et de toute autre forme de dogmatisme
Souffrons bien ici-bas
Nous irons jouir au paradis, Amen !
Les chrétiens n’arrêtent pas de vociférer
Par la puissance du Saint-Esprit, Amen !
Les musulmans n’arrêtent pas de vociférer
Allah est tout-puissant, Amen !

Fela nous dit à quel point l’Afrique subsaharienne a été prise en sandwich entre la croix et le croissant. Résultat, quand un Africain se convertit à l’islam, il se tourne vers la Mecque. Le chemin vers Dieu se trouverait là-bas. Il adopte cette culture et prend un prénom arabo-islamique, il apprend la langue arabe pour prier Dieu. Je me suis toujours demandé pourquoi à foi égale, aucun arabe ne porte un prénom africain, par exemple : Bamba Ibn Saoud en mémoire du saint homme africain de l’islam Cheikh Ahmadou Bamba Mbacké ? C’est étrange, non ? C’est à croire que dans le paradis arabe, il n’y a vraisemblablement pas beaucoup de noirs. Une fois que l’on a compté Bilal, on commence à chercher. Et Fela de poursuivre…

L’archevêque est à Londres, le pape est à Rome
L’imam est à la Mecque
Mes gens vont suivre l’évêque, Amen !
Ils vont suivre le pape, Amen !
Ils vont suivre l’imam, Amen ! 
 


Du côté de la croix, lorsqu’un Africain se convertit au christianisme, il se tourne vers le Vatican pour les catholiques. Le chemin vers Dieu se trouverait là-bas. Les anglicans africains, eux, se tournent vers Londres. Pour les obédiences du genre églises évangéliques (protestantes) et assimilées, les moutons et autres brebis africains se tournent vers les États-Unis d’Amérique. Le chemin vers Dieu se trouverait là-bas, via Jérusalem. Dans tous les cas, lorsqu’un Africain se convertit au christianisme, il adopte cette culture, et prend un prénom judéo-chrétien. Pourquoi ? Ben… C’est peut-être parce qu’il n’y a pas beaucoup de saints noirs au paradis des blancs (vous pouvez toujours chercher chez Michelangelo Buonarroti à la chapelle Sixtine, par exemple). Pourtant, il y aurait un saint noir avec un nom africain : un certain Kisito. Mais à foi égale, imagineriez-vous un chrétien français qui se prénommerait « Kisito Dupont ? ».

Comme par hasard, en terre d’islam, Bilal était esclave affranchi. En terre chrétienne, l’un des premiers saints noirs, Benoit de Palerme, était lui aussi un esclave affranchi. De là à tirer des conclusions sur la manière dont ces religions ont souvent traité les Africains noirs depuis des siècles (voire des millénaires)…

Fela Kuti précise : 

Ils vont en pèlerinage à Londres, Amen !
Ils vont en pèlerinage à Rome, Amen !
Ils vont en pèlerinage à la Mecque, Amen !
Ils vont prendre tout leur argent, Amen !
Ils vont déverser tout ça chez l’évêque, Amen !
Chez le pape, Amen !
Chez l’imam, Amen !

Mais si tu racontes la part d’ombre de ces religions dites « révélées », ceux qui vont contester avec le plus de virulence ces évidences sont souvent noirs. Ce qui faisait dire à notre maître Anta Diop : « Le poison culturel, savamment inoculé dès la plus tendre enfance, est devenu partie intégrante de notre substance et se manifeste dans tous nos jugements. »

En clair, nous autres Africains sommes éblouis par le mirage des révélations qui nous flouent depuis si longtemps, et sommes tenus de fermer les yeux en prières pour y voir clair. Pendant ce temps, des fripouilles nous dépouillent, non sans avoir préalablement installé en nous un dangereux virus qui nous détruit de l’intérieur.  

Fela lance désespérément l’alerte :  

Ouvre les yeux et regarde… partout autour de toi…
Pour l’archevêque, c’est le lait et le miel
Le pape baigne dans la jouissance
L’imam nage dans les délices
Et, pendant ce temps, tous les Jours…
Que ce soit à la maison…
Que ce soit sur la route…
Tous les jours mes gens sont entassés dans le bus
Souffrants et souriants
Quarante-neuf assis, quarante-neuf debout
Souffrants et souriants
Serrés les uns contre les autres comme des sardines
Ils s’évanouissent, puis se réveillent, on dirait des bites
Quand ils arrivent à la maison, il n’y a pas une seule goutte d’eau…
Quand ils arrivent au lit, ils n’ont plus de vigueur…
Quand ils prennent la route, ce sont les embouteillages qui les avalent…
Et en plus, sur la route, ils se font gifler par les flics…
Souffrance et sourire
Oui, sur la route, ils se font fouetter par l’Armée…
Souffrance et sourire
Quand ils fouillent leurs poches, il n’y a pas d’argent dedans…
Souffrance et sourire

Je crois naïvement avoir laminé les arguments de l’ami de mon ami avec le souffle de Fela. Mais il ne veut pas jeter l’éponge, et me sort alors sa botte secrète. Une réplique éculée que des avatars comme lui sortent quand ils n’ont plus d’arguments. « Il faut arrêter avec la victimisation. Vous accusez toujours les autres de tous vos malheurs. Il faut aussi voir la part de responsabilité des Africains eux-mêmes ». 

Je lui réponds : « c’est ça ! Ça ne t’a pas suffi la flagellation pendant des siècles, il faut en plus t’autoflageller maintenant ? Tu es maso, on dirait. Tu sais ce qu’on dit dans mon ghetto ? “Il faut battre le frère quand il est faux.” »

Et chaque jour c’est la même chose, Souffrance et sourire
Accepte de souffrir dans ce Monde, Amen !
Il y a plein de Jouissances au Paradis, Amen !
Pendant combien de temps tu vas continuer comme ça ?
Pendant combien de temps ?
Souffrir, souffrir dans ce monde, Amen !

Retrouvez tous les autres épisodes de la série Histoires de Fela :