Tartit : quand les femmes chantent l’âme et l’exil touaregs

Au Mali, la situation géopolitique née des évènements de 2012 s’est muée en étouffant statu quo. Bien des Touaregs — artistes compris — vivent dans des camps de réfugiés. Cet exil sans horizon est chanté par l’ensemble féminin Tartit, pionnier des groupes touaregs qui tente de maintenir en vie — par la musique — l’espoir de jours meilleurs.

Imaginez la danse d’un dromadaire, distingué, fin et élégant qui frétille, harnaché, sous son plus beau jour. Imaginez un homme, se tenant adroitement sur la selle de la monture, habillé en bleu ciel, le visage entièrement recouvert d’un long chèche indigo et le regard scintillant de désirs. Imaginez sa tête, en train de tournoyer, tel un derwiche saharien, possédé et abandonné à sa propre possession. Imaginez cela, et vous entendrez les battements endiablés et inlassablement entraînants de la Tachidialt de Tartit. 

Deux mortiers en bois, recouverts de cuirs tendus, fixés solidement par une corde. Le plus petit recouvert d’une peau sèche, pour produire un son très aigu, tandis que le plus grand est recouvert, par-dessus le cuir, d’un tissu imbibé d’eau : sa sonorité beaucoup plus lourde et vibrante vous prend aux tripes. Cet assemblage alternativement frappé par les femmes, accompagné de leurs chants et youyous, est communément appelé Tachidialt (ou tende, selon les régions) : il donne un rythme invitant à une gracieuse danse qui met en transe même les nomades les plus stoïques.  

Parler de Tartit, c’est éveiller les tréfonds mêmes de la culture touarègue, dans ce qu’elle a de plus authentique. Mais la musique du groupe, loin d’être figée, s’est construite avec un remodelage intelligent des différents modes musicaux touaregs, tout en se confrontant au dialogue avec le monde extérieur.

Révélé en 1995 sur la scène mondiale par le festival « Voix de Femmes » à Liège (Belgique), Tartit — qui signifie « Union » en langue tamasheq — y fait sensation et devient l’année d’après le premier groupe touareg, à enregistrer un album international dans un studio en Belgique. Cependant, le groupe a été créé quelques années plus tôt, dans le tout premier camp de réfugiés malien en Mauritanie, dont les restes ont servi à (re) construire celui de M’béra en 2012. L’histoire de cette formation est donc intimement liée aux conséquences humaines et humanitaires de la récurrente question touarègue. 

Les femmes, majoritaires, sont les figures de proue du groupe. Les musiciens qui les accompagnent font entendre toutes les sonorités de la musique touarègue. Il y a d’abord le son de la Tachidialt qui donne le tempo rythmique, puis la complainte de l’Emzad, violon monocorde, sortie de la plus immémoriale mythologie ; La Tehardent, le luth qui narre l’épopée, la geste, les faits historiques et l’éloge de la généalogie ; enfin, la guitare acoustique ou électrique qui apporte une note moderne, semblable à la musique des Tinariwen. Il faut signaler d’emblée que Tartit est une conception inédite de fusion des instruments précités. De ce fait, le groupe est considéré comme un orchestre emblématique de la Culture touarègue. On y trouve également « des représentants » de toutes les strates de cette société saharienne aux hiérarchies pyramidales, marquées par la féodalité. 


Un groupe dispersé par les conflits

Tout ce monde vit encore dispersé, dans des camps des réfugiés au Burkina Faso, en Mauritanie, à Bamako, ou encore au fin fond du désert, dans la région de Tombouctou, comme en témoigne le titre « Leïlila » issu de leur dernier album :

La solitude, la nostalgie et l’inquiétude
Il est faux qu’elles tuent
Car si elles tuaient, j’en serais morte
En vivant dans des pays
Où il n’y a ni maman, ni papa, ni mes frères et sœurs

En raison de cet éclatement, Tartit n’a pu enregistrer son dernier album (Amankor, paru début 2019) que grâce à l’acharnement de Fadimata walet Oumar, surnommée « Disco ». Véritable pasionaria touarègue, elle est toujours présente quand il s’agit de défendre la cause de son peuple. Son terrain d’action, loin des champs de bataille, est la noble lutte culturelle. Celle dont les Touaregs peuvent (peut-être ?) encore rester concrètement maîtres, au milieu des jeux d’influences (internes et externes) faits d’instrumentalisations, récupérations et manipulations diverses.

L’intérêt de lutter culturellement, avec un message éminemment politique, Fadimata walet Oumar, leader de Tartit, semble l’avoir compris assez tôt. Ainsi, elle fait honneur à la place de choix et au statut élevé que réserve depuis toujours le peuple touareg, à la femme. Elle est aussi présente, au quotidien, sur le terrain humanitaire. Au cours de ces dernières années, passées en exil au Burkina Faso, elle s’était davantage préoccupée du sort des femmes réfugiées, qu’elle organisait, éduquait et représentait au sein des organisations humanitaires comme vis-à-vis des autorités du pays d’accueil. Un saisissant portrait, tourné alors par Marlène Rabaud et Arnaud Zajtman dans leur documentaire « Caravane Touareg » révèle excellemment les différentes facettes de cette femme engagée qui consacre sa vie au service des autres, tout en faisant de son art un objet militant.

Depuis trois décennies, l’artiste n’a de cesse de faire émerger des poésies du répertoire traditionnel, d’en créer de nouvelles, d’imaginer des rythmes et de nouvelles compositions, quitte à bousculer souvent les traditions et opinions récalcitrantes. Tout cela, dans l’unique but de faire bouger les lignes et de maintenir encore vivante une culture qui lui semble être en voie de perdition. « Dans le nouvel album, nous avons tout fait par nous-mêmes, avec les moyens du bord, avec les quelques moyens dont nous disposons personnellement », explique-t-elle, sans rien demander, consciente de sa responsabilité. La battante, qui n’en est pas à son premier coup d’essai, a cultivé cette obstination au cours d’un long parcours, atypique et prodigieux. Son Surnom, « Disco » célèbre et évocateur chez les Touaregs, en témoigne.


 
De la disco à l’engagement

En effet, dans les années 80, débarquée de son campement nomade natal, c’est au lycée de Tombouctou qu’elle découvre pour la première fois, la musique disco. Elle gagne les concours de danse organisés par les jeunes étudiants de la ville. L’image de la jeune fille, alors intimement associée à cette danse, lui vaut son surnom : « Disco ». Quelques années plus tard, elle s’installe dans le Sud malien pour parachever ses études.
À l’époque, les familles touarègues résidentes à Bamako se comptaient sur les doigts d’une seule main. Il y avait donc beaucoup de solidarité entre elles, et les jeunes gens se retrouvaient dans des pique-niques (appelées « sorties ») organisés en fin de semaine, sous les ombres d’immenses manguiers ou encore sur les verdoyantes berges du fleuve Niger. Les jeunes nomades, débarqués de leurs aridités natales, découvrent alors l’intimité de la savane, la fraîcheur des interminables pluies et l’abondance de l’eau. Beaucoup ont mis du temps à se remettre des déséquilibres de la nature, en repensant à l’austérité de leur désert. Sans doute est-ce aussi le cas pour Fadimata, mais elle se rattrape sur les pistes de danse. Car plus encore qu’à Tombouctou, elle se distingue grâce au disco, alors très en vogue dans la capitale malienne. Emportée avec ardeur et enthousiasme par ce rythme à la mode, ces fastes années bamakoises rappelaient celles que Malick Sidibé, le célèbre photographe malien, a immortalisées en argentique. Fadimata devient une icône de la diaspora touarègue. De Tombouctou à Bamako, le fameux sobriquet de « Disco » est, depuis lors, celui par lequel on la désigne encore aujourd’hui, plus que son prénom de baptême.

C’est également à cette époque qu’elle commença, avec son cousin, Manny Ansar — premier manager des Tinariwen et fondateur du fameux Festival au Désert d’Essakane-Tombouctou — à organiser les premiers concerts de leur musique traditionnelle, la faisant découvrir au public malien et pour le bonheur de la diaspora touarègue qui vit dans la capitale malienne. Des enregistrements de la télévision malienne font encore figure d’archives sensationnelles de cette époque mémorable et romantique.

Mais le temps passé ne revient plus. « Disco » a quitté ses tenues de jean’s délavés, ses talons aiguilles, ses jupes et robes fleuries, pour revêtir la belle tunique blanche (parfois bleue ciel), recouverte du prestigieux châle indigo, marque vestimentaire propre aux femmes touarègues de la tribu des Kel Ansar de la région de Tombouctou, pour faire (re) vivre, avec son éternel et magique sourire, le patrimoine culturel, malgré les aléas du temps.



Amankor, la fatalité de l’exil
L’ensemble de son groupe, en permanence confronté à un climat sécuritaire et politique aussi inquiétant que dangereux, porte les stigmates d’une population meurtrie, abusée et abandonnée à son propre sort, et recouverte d’une asphyxiante chape de plomb. Ces cicatrices se ressentent dans le nouveau disque de Tartit, Amankor, traduit littéralement par « l’Exilé ». Mais dans un sens plus profond, en Tamasheq, ce mot évoque plus encore : on l’emploie pour parler « d’un déraciné, déchiré », de « Celui qui est sans patrie » et « sans attache familiale ». Quand ont dit, chez les Touaregs, d’une personne « qu’elle est sans attache familiale », cela indique qu’on considère qu’elle a perdu l’essentiel, voire l’essence même de toute existence, et qu’il ne lui reste plus beaucoup de raisons de vivre… Ce titre renvoie, indéniablement, de manière métaphorique, à la fatalité du destin touareg. Un monde « orphelin », sans « soutien » ni « protecteur », comme l’illustre les paroles d’« Amankor », la chanson qui donne son titre à l’album :


Mon protecteur est parti vers le levant
Tu marches dans le vide, sans but
Celles auprès desquelles tu arrives t’acclament
Mais elles te méprisent une fois le dos tourné 
Tu nous as abandonnés seuls dans l’immensité
Sans plus rien, sans même l’habituel lait
Fraîchement trait de bon matin
Ici nous n’entendons plus qu’un petit chamelon
Qui sanglote en montagne
Ou le chien Aouragh
Qui aboie des passants-voyageurs
Ceux que nous arrêtons parfois
Pour demander de tes nouvelles. 

L’album Amankor fait le récit captivant d’un monde, en perdition et à l’agonie, qui se désagrège sous nos yeux. Il évoque un peuple touareg stigmatisé, mal gouverné depuis cinquante ans et dupé par ceux qui se réclament de lui en brandissant l’argument « d’une révolte » aux drapeaux multiples, antagonistes et inconnus des Touaregs eux-mêmes. Tartit fait entendre la voix d’un peuple qui se décompose à petit feu. Certains titres aux tonalités profondément nostalgiques invitent tout de même à garder l’espérance, en se souvenant de la glorieuse épopée qui a précédé l’ère coloniale puis des belles lunes sahariennes qui éclairaient les multiples réjouissances dans les campements nomades. Une vision d’un passé faste, incessamment rêvé (voire fantasmé), dans l’esprit touareg actuel.

Qu’il s’agisse de la dureté de l’exil d’aujourd’hui ou des moments heureux d’hier, les chants et sonorités traversant l’album Amankor nous entraînent dans une fascinante, exaltante, instructive écoute, qui fait naviguer aussi bien que chavirer le cœur. On est transporté vers des mondes imaginaires, fantasques et souvent douloureux. Et c’est ce voyage né des tréfonds de l’exil que propose le groupe dans ses disques, mais aussi sur les scènes du monde : un plaidoyer, chez eux comme à l’extérieur, pour garder en vie ce que les Touaregs ont de plus précieux, leur culture.

Tartit sera en concert le 12 octobre prochain lors d’une journée saharienne à Plouha (France, Bretagne)

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