Attention, 3 rappeurs à suivre en Côte d’Ivoire

Le rap ivoirien a plus de trente ans, et chaque génération y apporte son piment. PAM s’est intéressé à trois jeunes talents en pleine ascension. Revue des troupes.

Depuis 2016 et les premiers succès des Kiff No Beat, une nouvelle génération secoue le rap ivoirien en mélangeant trap, coupé-décalé et afrobeats, en faisant rimer l’argot nouchi des jeunes d’Abidjan avec le français et l’anglais. Découverte du phénomène à travers le portrait de trois figures emblématiques de cette scène en plein bouillonnement : l’expérimenté Kadja, la surdouée Andy S, et l’audacieux Himra. Chacun avec une formule particulière, ces artistes sont en mesure de conquérir le trône du rap ivoire, d’imposer davantage ce genre musical chez eux et de se faire un nom en dehors des frontières du pays.


Et Dieu créa Kadja 

« J’ai un regard sur les chercheurs qui ont inventé ou créé les grandes découvertes de notre monde. Ces gens ont d’abord été traités de fous avant d’être vus comme des génies. Avec Le Roi Fou, je m’apprête à montrer à mon tour quelque chose de fantastique. » Le rappeur Kadja, au regard masqué en permanence par des lunettes noires, ne cache pas ses ambitions pour le projet le plus ambitieux de sa jeune carrière. Celui que l’on reconnaît dans les clips grâce à ses tresses collées, sa barbe et sa grande taille, se démarque avant tout par son style : une voix grave et puissante à la DJ Arafat, la maturité et la vélocité de Damso, le tout boosté par l’explosivité d’un Meek Mill. Son flow agressif s’affirme dès 2016 avec le single tonitruant « Kadja is Back ». L’instru du morceau rappelle les productions musclées de Therapy pour l’album Or Noir de Kaaris, né comme lui dans le quartier de Cocody à Abidjan. 
 


Depuis quelques mois, le rappeur de 26 ans s’illustre sur les morceaux collectifs d’Aura Corp, la maison de disques de Shado Chris. Après avoir été l’artisan du son de Kiff No Beat, ce producteur-chanteur a réuni autour de lui certains des MCs les plus prometteurs de la nouvelle génération. Kadja a été le premier artiste signé du label. La plupart du temps, c’est également lui qui lance les hostilités et donne le ton sur le premier couplet. « Mousso » en est un bon exemple. Dans cette chanson, dont le titre signifie « femme » en dioula (et en nouchi), les rappeurs exposent l’un après l’autre les règles de l’art de la séduction.
 


L’album
Le Roi Fou, sorti le 20 octobre dernier, vient concrétiser plusieurs années de travail et de réflexion. Kadja y aborde avec une énergie débordante les thèmes classiques du succès, de l’argent, des femmes et de la fête. Côté production, il a collaboré avec l’élite des beatmakers ivoiriens (Shado Chris, Faroch, Mr Béhi) pour un rendu cohérent et original du début à la fin du projet. « Tous les morceaux sont des feelings, des recherches, mais surtout des choses qui me sont propres que ce soit dans l’écriture, dans la musique et même dans les structures. J’ai fait ce que j’avais envie de faire », explique-t-il. À travers des titres percutants comme « DIX », « Chaque jour » ou « Onèenta », Kadja fait la démonstration de son talent avec une autorité à la Booba, l’une de ses inspirations. 
 


Deux des morceaux produits par Shado Chris se démarquent du reste de l’album, résolument trap, par leurs sonorités dansantes et afro.

Quant à « Collé-serré » (et sa belle production basée sur la guitare) ou « Kamora » (qui lorgne vers l’afrobeats de Wizkid et l’afrotrap de MHD) — ces deux morceaux ont de belles chances d’être parmi les titres qui vont imposer Le Roi Fou comme l’un des albums majeurs du rap ivoirien nouvelle génération. 
 


Andy S, la pépite

« Si j’étais un homme, je serais considérée dans le top 5 des rappeurs du pays. » C’est l’amer constat de la rappeuse Andy S qui n’a pourtant rien à envier à ses pairs masculins. Originaire d’Abidjan et âgée de 22 ans, elle fait partie à juste titre des meilleurs espoirs du rap en Côte d’Ivoire. Look toujours street et soigné, sans jamais jouer la carte du sexy. On découvre son flow tranchant en 2017 sur le titre “Cotisez” aux côtés de Widgunz, l’un des rappeurs les plus intéressants de Côte d’Ivoire. Ce morceau inaugure sa collaboration avec Africa Mindset, le label de Didi B de Kiff No Beat. Mais c’est sur l’entêtant « BG » qu’elle dévoile toute l’étendue de son talent. Elle change de flow, alternant douceur et agressivité, comme pourrait le faire la rappeuse américaine 070 Shake. Elle sait passer du rap au chant, et du français à l’anglais avec une aisance déconcertante. Quant à l’autotune, elle l’expérimente à la manière d’un Chief Keef sur une instru dont les nappes de clavier et les notes de piano rappellent l’ambiance sombre et planante de la drill, un style de trap propre à Chicago. 
 


« 
Il n’y a pas vraiment d’autre rappeuse qui arrive à s’imposer, à se créer un véritable public, comme je suis en train de le faire », affirme Andy S. Elle n’est pourtant pas la première femme à se frayer un chemin sur cette scène. PrissK, Nash ou Anycris l’ont précédée de quelques années. 

Andy S est effectivement en passe de se faire une place à la table du rap ivoirien et de se créer une audience, comme le montrent ses 115 000 abonnés sur Instagram. Et si la nouvelle scène rap est presque exclusivement masculine, elle reste optimiste : « Je pense que les esprits commencent à être un peu plus ouverts en Côte-d’Ivoire. Il y aura certainement davantage de rappeuses d’ici un ou deux ans. » La rappeuse Young M.A., incontestablement l’une des meilleures MCs du moment aux USA, a constitué pour elle une inspiration : « J’écoute en boucle son album Herstory in the Making. Elle m’influence. Ce côté old school qu’elle a su préserver en 2019 en faisant de la trap est vraiment à saluer. Et j’aime son insolence. » Celle que l’on surnomme à Abidjan « Pépita » ou « la Pépite » ne manque pas d’écorcher les haters qui pourraient douter de son talent, comme dans le bien nommé « Coup de poing ». Ou encore « Kpakpato », un morceau surpuissant, produit par le beatmaker Tam Sir et qui fustige les kpakpato, « les commères » en nouchi, qui médisent sur elle. 
 


« Je dois porter le nom du pays loin. Il n’y a pas que le rap ivoire. » 
Depuis quelques mois, Andy S travaille avec Immaculate Taste, un label américain qui lui permet de prendre du recul par rapport au rap game local. Cette structure basée en Caroline du Nord l’a mise en lien avec le beatmaker sud-africain Mark Akol. Leur collaboration a donné lieu à deux morceaux sortis en octobre 2019 : « Mi-temps » et « Nouvelle Vague ». « Immaculate taste m’apporte une connexion beaucoup plus établie vers l’international », avoue-t-elle. On attend avec impatience la suite de cette collaboration fructueuse, prévue pour 2020. 
  


Himra, la « machette de Wakanda »

Le jeune rappeur de 21 ans, originaire de Cocody à Abidjan, tire son épingle du jeu en mariant les dernières tendances du rap américain avec la culture ivoirienne. Le titre « Fils », issu de la mixtape Omega (2018), est emblématique de ce mélange : un refrain martelé à la Lil Pump ou Famous Dex, une manière de rapper à la limite du cri comme DJ Arafat, et la capacité folle à accélérer de Denzel Curry. 
 


« Nous, on connait pas Dadju, on connaît S Kelly », rappe-t-il en ouverture du morceau grâce auquel sa carrière a décollé l’an dernier. Le titre rend hommage dans un style afrotrap à S Kelly, chanteur-performer ivoirien de coupé-décalé, réputé pour sa folie et ses frasques mais adulé par la jeune génération. Une manière pour Himra d’affirmer la singularité de son rap et des ses influences. Le musicien fantasque à la chevelure blonde fait d’ailleurs une apparition dans le clip. C’est avec ce morceau qu’Himra obtient son surnom : « C’est depuis ce son que les gens ont commencé à m’appeler la ‘machette’. Puis, c’est devenu la ‘machette de Wakanda’ parce que j’ai adoré l’histoire de ce pays imaginaire qui représente l’Afrique suprême et futuriste. Et parce qu’une machette en vibranium, la plus grande richesse du Wakanda, ne se casse jamais. » 
 


« Avec mon premier album, je cherche à conquérir l’Afrique. » Telles sont les ambitions d’Himra pour
NFUSA qui sortira  le 7 novembre sur son propre label. Le rappeur ivoirien a déjà commencé à s’imposer en dehors de son pays, notamment au Sénégal où il a passé une partie de l’année. « C’est devenu ma famille. Je me suis créé une petite fanbase là-bas. » L’album comportera un featuring avec le rappeur sénégalais Hakill avec qui Himra avait déjà collaboré pour l’excellent « Good Morning », sorti en juin dernier, et sur lequel figurait également One Lyrical, un autre rappeur sénégalais à suivre. La présence de tambours sur l’instrumental rappelle la bande originale du film Black Panther
 


« 
NFUSA », qui signifie Noushi From USA, c’est de la trap rap ivoire dans un mood américain” annonce Himra. Le premier single “Look At” reflète bien cet esprit. Il y mélange avec humour et insolence l’anglais et le nouchi. Du Playboi Carti à la sauce de Cocody. Le clip qui accompagne la chanson est superbe. Les sapes et les effets spéciaux ont de quoi rendre jaloux ses pairs français et américains. On retrouve l’ambiance motard chère à Himra. Aucun doute, le jeune rappeur file tout droit vers le succès sur sa bécane, et en roue arrière bien sûr.