Tawsen surfe sur le vague à l’âme

Tawsen vient de sortir Al Mawja, son second EP. PAM a rencontré le jeune musicien belge qui mêle pop, rap, musiques arabes et africaines en attendant, tel un surfer, la vague qui le mènera au succès. Il est en concert ce soir à Paris.

On mélange la sauce, on mélange les sonorités” chante Tawsen dans le morceau “Rester” figurant sur le projet Al Warda sorti en mars 2019. Le mélange, c’est ce qui fait de lui un musicien inclassable. Tant au niveau de sa personne que de son art. Il vit à Bruxelles, est d’origine marocaine et a grandi en Italie. Avec ses textes en français, en arabe et en italien, il alterne entre chanson et rap. Et sa musique mêle la pop à des inspirations arabes et africaines. Le public a pu découvrir son univers singulier dans son premier EP composé au fil de l’eau entre 2017 et 2018 grâce à de très beaux titres tels que “Marrakech” ou “Comme une fleur”. 
 


Surfer sur Al Majwa

Créer de la musique, c’est comme faire du surf”. C’est cette façon de voir son processus créatif qui explique le titre d’Al Mawja, son deuxième EP sorti le 22 novembre dernier, et qui signifie “la vague” en arabe. “Je suis le surfeur. La production, c’est ma planche. Je ne peux pas créer sans une prod complètement terminée. Et les mouvements que j’imprime sur l’onde, c’est la musique que je fais”. Contrairement au premier projet, il a enregistré l’ensemble des neuf titres sur un temps très court, entre la fin du mois de juillet et la fin du mois d’août. Ses textes, il les a écrits seul, la nuit, avec les prods des beatmakers Goldo et Wassil dans les oreilles. Il y explore principalement deux thématiques : l’amour déçu et le désir de s’en sortir, déjà présentes dans le premier single intitulé “Baby Mama”. 
 


Je fais des chansons de rupture, de déception, de tristesse. Un de mes buts, c’est de faire pleurer les gens. J’aime bien quand les gens me disent qu’ils ont envoyé une de mes chansons à leur ex”. Tawsen s’inspire de l’écriture directe et musicale du rappeur Hamza mais pour exprimer sa mélancolie et les histoires d’amour compliquées. Une vague de tristesse qui imprègne tout l’EP, de “Ya Lili” à “Safe Salina”. Le musicien de 22 ans reconnaît d’ailleurs avoir des difficultés à écrire des chansons joyeuses : “Le morceau “Cadence” a été très dur à écrire pour moi, car il est censé être heureux”. La musique de Tawsen est triste, mais jamais pleurnicharde. Et l’ensemble du disque est porté par des productions lumineuses et des rythmiques enlevées comme dans “Anaconda”. Ses mots simples permettent à chacun de se projeter dans les chansons et de s’approprier leurs refrains entêtants.

Suis-moi, arrête de te prendre la tête, on va sortir de la tess” dit-il dans le refrain de “Baby Mama”, l’un des morceaux les plus rap du projet. À l’heure où chanson et rap francophones se mêlent de plus en plus, difficile de dire si Tawsen est un chanteur qui rappe ou bien un rappeur qui chante. En tout cas, il développe souvent dans ses paroles (“Marrakech”, “La Dolce Vita”) l’une des thématiques chères au rap, à savoir “sortir de la tess”, du quartier. Mais à sa manière. Avec sobriété. Sans jamais rêver de grosses cylindrées, de montres de luxe ou de maison pour la mama. “Vivre dans un quartier ou une cité, c’est un mode de vie de mec qui doit se débrouiller, se lever le matin pour aller chercher de l’argent, pour manger. Chacun a des problèmes. Sortir de la tess, c’est pas déménager, c’est pas vivre dans les beaux quartiers. C’est juste être tranquille, faire ce que j’aime, pouvoir partir en vacances, sans avoir ce couteau dans le dos”. Tawsen a choisi la musique pour s’en sortir. De quoi nourrir les frustrations exprimées dans le morceau “Comme une cigale” quand le succès n’arrive pas assez vite. 


Ni raï ni chicha

Je ne veux pas faire de la musique de chicha. Depuis 5 ans, on écoute de l’afrotrap. Le Maghreb fait partie de l’Afrique donc je voulais faire quelque chose qui coïncide avec ce que MHD a fait”. Tawsen vient d’une famille marocaine dans laquelle “on n’a jamais écouté de musique” mis à part de temps en temps des nachîds, des chants religieux musulmans. “Je n’ai jamais écouté de raï. Je n’ai jamais écouté une chanson de Cheb Mami par exemple. Je ne suis pas du tout inspiré par ça. Mon seul contact avec cette musique, c’est quand je vais au marché quand je suis au Maroc. Mon père me parlait seulement du groupe Nass El Ghiwane”. Comprenez qu’il soit surpris, quand on lui dit qu’il fait du rai : son influence principale, il la tient de la démarche de la chanteuse espagnole Rosalia. “J’adore la façon dont elle a ramené le flamenco dans sa musique. D’ailleurs dans le flamenco, tu entends des trucs que tu trouves au Maghreb. Je veux faire un truc aussi vrai que ça”. Pour le morceau introductif “Ya Lili”, il s’est inspiré du chanteur berbère marocain Mohamed Rouicha. “C’est lui qui m’a donné l’idée d’écrire un couplet composé de blocs de trois vers”. Le titre a également été inspiré par la musique du Moyen-Orient. “Quand tu écoutes les concerts d’Oum Kalthoum qui durent des heures, il y a des interludes où elle chante “ya lili, ya lili”
 


J’ai vécu douze ans en Italie. Mais je ne sais pas comment faire de la musique italienne. Tout ce qu’on entendait, c’était de la variété”. Tawsen garde un œil sur la nouvelle scène musicale italienne : le chanteur Mahmood, le rappeur Sfera Ebbasta et surtout le rappeur d’origine tunisienne Ghali “qui mêle italien, français, et arabe dans ses textes et intègre des instruments traditionnels dans ses prods”. Et c’est seulement par petites touches qu’il incorpore de l’italien à ses paroles, par exemple dans “Bella Donna” ou dans le morceau final “Safe Salina”. Pour ce dernier morceau comme pour “Come Closer”, Tawsen a regardé plus au sud et s’est inspiré de la musique afrobeats des Nigérians Burna Boy et Wizkid. 

Je ne suis qu’une petite goutte dans la mer. Je veux rentrer petit à petit dans l’esprit des gens” avoue Tawsen. Al Mawja est le deuxième volet d’une trilogie d’EP à travers laquelle il veut imposer progressivement sa personnalité. Le temps aussi de préparer le terrain pour un premier album. Un surfeur peut rester avec la masse des autres surfeurs près de l’endroit où l’onde casse. Presque assuré d’attraper une vague. Mais avec le risque de se retrouver à plusieurs dessus et de s’entrechoquer. Il peut aussi aller plus au large, s’éloigner de la zone d’impact et de la masse. Avec cette fois le risque que les vagues ne soient pas assez fortes pour le porter. La meilleure place est entre ces deux positions. C’est celle qu’a choisi Tawsen pour espérer attraper la vague du succès, en suivant les tendances actuelles tout en se forgeant une identité à part.  

Tawsen sera en concert à Paris, le 28 novembre à la soirée Neuve au Hasard Ludique et le 28 janvier à la Boule Noire.