Marrakech : entre strass et sueur

Festivals internationaux très select, cabarets pour chaâbi saturé, jeune collectif tech-house ou rooftops-parties en nocturnes des foires d’Art contemporain, lupanars déguisés en clubs branchés… À Marrakech, loin des regards conservateurs,  la scène musicale s’épanouit, et la jet set aussi. Souvent dans le strass, pas toujours dans la classe. Notre City Guide en sept points capitaux.

Photographies par Fanny Lopez


01 — 
L’Envers

L’Envers est le seul bar techno de Marrakech. Les autres lieux qui clament la même promesse ici ne sont que des tentatives manquées, de pâles copies sous perfusion Buddha Bar. Guéliz, le quartier moderne et branché de la ville, en est plein. Ouvert début 2016, l’Envers bosse depuis son ouverture sur des vernissages d’expositions (esthétiquement très dispensables) mais surtout sur une vraie programmation hebdomadaire — du lundi au samedi svp — avec des guests, les local heroes ainsi qu’un b2b — deux DJs se partagent le set, et jouent tour à tour un morceau chacun — par semaine garanti. Le DJ booth (la cabine du DJ pour les francophones) est perché à trois mètres du public et crache très, très fort. Passer votre tour si vous comptez tenir salon tranquille, mais rendez-vous direct dans ce petit bar pour découvrir la scène locale, de Nawfal à Achil en passant par Two Faced ou Elias, membres du très turbulent collectif marrakchi Plug-in Souls.

29 Rue Ibn Aïcha, Marrakech 40000


02
— Les sets du collectif Plug-In Souls 

Fondé par quatre potes, Plug-In Souls commence à ses débuts par investir des villas locales pour des soirées électroniques. Mais rapidement, Mehdi Sabir aka Two Faced, James M. Myngheer, Elias Zoubeir et leur attachée de communication Maryam Hallou vont structurer leurs événements en une ligne artistique tendue, qui oscille entre microhouse, minimale et techhouse. Aujourd’hui, Plug-In Soul et les trois DJs du posseE innervent des événements comme le Bel’Air à l’Hôtel Fellah, la très réussie Bel’Saison aux Jardin d’Inès, mais également des mixes à Rabat, Casablanca, Toulouse, Montréal ou plus récemment au Moga Festival à Essaouira, où Two Faced ouvrait l’édition 2019. 
 


03
— Le Charleston Night Club

Obscurité totale à peine perturbée par une énorme boule à facette, chiottes coupe-gorge, bouteilles de bières vides et cendriers plein les tables… Bienvenue au Charleston, un des Cabarets historiques de Guéliz. Mal installé sur des chaises en ferraille, laissez-vous porter par une sono saturée qui crache des standards chaâbi, interprétée live par une chanteuse vocodée disons… expérimentée. La ville nouvelle est farcie de dizaines de ces cabarets, souvent dissimulés du regard des conservateurs dans les sous-sols des bâtiments. La plupart ont malheureusement perdu leur âme dans les paillettes ou des cocktails débiles aux tarifs délirants, en voulant s’attirer les bonnes grâces des néo-jetsetters marrakchis. Le Charleston lui, reste une fête sombre servie dans son jus ouvrier. C’est la garantie d’une soirée riche en nicotine, alcool bon marché et acouphènes, dans la patine populaire, le seul qui vaille vraiment la peine de se salir.

Boulevard Mohamed Zerktouni, Marrakech 40000


04 –
 DaDa (et les Aftershows de la 1.54)

Depuis une bonne décennie, Marrakech s’est installée comme une place forte de l’Art Contemporain en Afrique. Enfin, disons que pour l’instant, une majorité de gros collectionneurs internationaux y disposent de leurs résidences secondaires (voir tertiaires en fait). Conséquences ? Événements, fondations privées et galeries d’Art prolifèrent dans la médina comme dans la ville nouvelle. Principale tête de gondole du mouvement ? L’événement « 1-54 », à la Mamounia (oui, le grand hôtel historique), qui célèbre les meilleurs opérateurs sur le marché de l’Art contemporain africain. Derrière ces promesses un peu sélect se cachent en réalité une folle semaine, artistiquement assez intéressante. Une poignée de journées endiablées, ponctuées par ailleurs de roofparties de premier choix organisées partout en ville, du Comptoir des Mines au prestigieux Musée d’Art Contemporain Africain Al Maaden, et surtout à DaDa. Cela fait près d’un an que tous les regards créatifs sont désormais tournés vers ce projet architectural et artistique en devenir. Imaginez plutôt : DaDa, un immense bâtiment en béton brut sur plusieurs niveaux, situé directement sur la Place Djamaa El Fna et annoncé comme un futur laboratoire artistique, avec une programmation pluridisciplinaire, à l’année. Genre, une friche culturelle avec performances, installations et DJ sets, au cœur dans la médina, vous imaginez ? L’ouverture de la future Factory marrakchi est encore vague et floue, mais DaDa devrait à nouveau faire parler de lui les 22 et 23 février 2020, à l’occasion de la prochaine 1-54 Art Fair.

2, Place Jemaa el Fna, Marrakech 40000 
 


05 –
Le +61

Marrakech est une véritable destination gastronomique, et la street food y est un festival en soi. Mais après quelques temps passés sur place, il peut être bon de s’asseoir à une table sans que le dossier de la chaise ne reste collé à votre dos quand vous vous lèverez de table (pas sûr de bien comprendre l’allusion). Dans la ville nouvelle, Ayaso et Gaïa affichent des cartes bio et vegan à moindre coût. Ne souriez pas : entre deux litres de Tanjia au bœuf et une pastilla plus épaisse qu’une tarte au maroilles, vous serez ravis d’une mise au repos au cœur de ces adresses hyper soignées et écoresponsables. Pour une expérience plus gastronomique encore, rendez-vous au +61, rue Mohammed el Beqal. Grissini noix de cajou, entrecôtes rôties à feu bas ou coquelet courgette… Le lieu est tenu de main de maître par Andrew, un chef australien complètement fou, obsédé par la cuisine. Il y a moins d’un an, il plaque tout, quitte son continent natal et ouvre ce semi-gastro au cœur de la ville nouvelle de Marrakech. Sa cuisine est hyper alléchante, créative et l’addition très light, compte tenu de la qualité des plats servis.

96 Rue Mohammed el Beqal, Marrakech 40000


06
 – Les éditions passées et à venir de l’Oasis Fest

L’Oasis Fest est sûrement le plus important festival électronique du Maroc. Organisé chaque année mi-septembre — période de l’année durant laquelle la barre des 40° est encore aisément franchie —, l’événement se tient en réalité à vingt bornes de Marrakech, sur les terrasses et autour des piscines du luxueux Fellah Hôtel. Au Maghreb, réunir des ravers — même les expats et l’upper class marocaine — sur un dancefloor, encadré par des comptoirs qui vendent de l’alcool est affaire de fine négociation. La fête y est donc ici cloisonnée, sécurisée, ses accès filtrés et ses tarifs franchement élevés. L’Oasis ne déroge pas à cette règle d’or. En conséquence, le line-up — qui rayonne du milieu de l’après-midi à l’aube — est lui aussi certifié 22 carats. Rien que cette année, le festival alignait aux manettes Seth Troxler, Chomeo, Four Tet, Moodymann, Optimo et même des live de DMX Krew, Recondite ou Hercules & Love Affair. Au Maroc comme ailleurs aussi, les portes de l’Eden ne sont en général qu’entrouvertes.

L’Ourika, Route de Marrakech, El Jadida


07
Le dancefloor du Montecristo

Faut-il se rendre au Montecristo ? Non, sûrement pas. Mais, si par mégarde, vous deviez y entrer, voici ce que vous y découvririez : une sécurité hyper avenante, différentes salles avec déco salonnarde, banquettes capitonnées, tables basses, lumière tamisée ainsi qu’une sono qui oscille sans transition entre eurodance ou tubes du rapper français Lacrim. Derrière l’ambiance faussement « Club » du Montecristo se cache un haut de la prostitution à Marrakech. En fait tout le lieu, toute cette mise en scène lounge n’existe que pour servir le travail extrêmement surveillé d’une équipe de jeunes femmes qui patientent sagement autour du dancefloor. Et qui sont la vraie raison d’être de ce night club. Le reste n’est qu’un décor. Tous les soirs, du lundi au dimanche, le même acte se répète : la vingtaine de filles serrées dans des mini-jupes unies, perchées sur des escarpins, attendent que des hommes : jeunes, vieux, expatriés, touristes d’un week-end, commerciaux européens en séminaire, ou huiles locales… fassent leur choix. L’ex-ministre du tourisme marocain (il vient tout juste d’être remplacé par Nadia Fettah Alaoui) affirmait sur un plateau de télévision en 2013 : « il n’y a pas d’industrie du tourisme sexuel au Maroc » mais seulement des « comportements déviants ». Le tourisme sexuel paraît pourtant ici fort organisé. Le film Much Loved de Nabil Ayouch, censuré au Maroc, en donne une bonne idée. On ne saurait évoquer naïvement la night-life locale sans venir y chaîner la prostitution, nouveau levier économique marrakchi qui profite ici aux videurs, serveurs, flics, chauffeurs de taxi, tauliers d’hôtels ou proprios d’apparts à louer à la nuit… Au moins, vous êtes prévenus.

Rue Ibn Sina, Marrakech 40000 

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