Martin Meissonnier : retour vers le futur recomposé

Quarante ans après leur enregistrement, Martin Meissonnier, désormais DJ, « reconstruit » les morceaux d’orchestres tradi-modernes de Kinshasa. De la rue aux clubs, il explique sa démarche à PAM. Interview.

Photo : DJ Martin Meissonnier par Philippe Lévy

On l’a longtemps connu comme producteur, une des nombreuses casquettes de cet homme plurimédia qui fut un des ardents défenseurs des autres musiques à Libération comme sur Arte ou à Radio Nova. Martin Meissonnier a aussi bien officié comme producteur auprès de Fela que Khaled, d’Amina et de Ray Lema, de King Sunny Adé ou encore Aziz Sahmaoui. Le voilà qui nous revient depuis un an en qualité de DJ remixeur, où il affûte des sets forcément nourris de toutes ces années de musiques, au pluriel. C’est d’ailleurs à partir des enregistrements de terrain réalisés il y a plus de quarante ans par un de ses tout premiers « employeurs », Bernard Treton, qu’il a concocté une série de remixes pour faire transer la jeunesse de 2019. Au programme : Konono N° 1, l’orchestre Bana Luya, Sankayi et l’orchestre Bambala, quatre combos congolais typiques « tradi-modernes », qu’il triture avec délice tout en respectant l’esprit qui habite leurs likembés saturés et percussions insensées. Une matière première et primordiale – quatre pistes inédites aux confins du sublime ethnomusicologique et du punk ésotérique – que le label Crammed a le bon goût de publier en complément d’objet direct de leurs quatre reconstructions par le DJ. Histoire de montrer les deux faces de cet objet sonore : avant, après. Et l’occasion pour nous de refaire l’histoire, avec le principal désintéressé, puisque les royautés générées par cet album seront reversées à Médecins sans frontières.


Toute cette histoire commence avec Bernard Treton, un producteur de France Musique parti au Zaïre…

J’ai rencontré Bernard Treton alors qu’il était l’assistant de José Arthur, pour le Pop Club (célèbre émission de radio diffusée sur France Inter, NDLR). Et quand en 1975 il est passé à France Musique, il m’a proposé de le rejoindre sur une émission qui s’appelait Miles Media, où le principe était de passer les disques de Miles Davis, à rebours chronologiquement. On commençait donc par sa période la plus expérimentale, et comme on jouait les titres en entier, il y avait peu de place à la parole : entre chaque morceau, je lisais les critiques les plus méchantes à propos de Miles. C’était au début une simple blague, un truc invraisemblable qui a quand même duré le temps de la direction sur cette radio de Louis Dandrel, un designer concepteur de musique contemporaine. Il faut bien s’imaginer que France Musique était à l’époque une espèce de Radio Nova : on mélangeait musique contemporaine, du jazz, musique africaine, opéra… Il n’y avait pas de limites ! Jusqu’au jour où la presse de droite a fait pression, le directeur a été débarqué, Dandrel a démissionné, et soixante producteurs, dont moi, ont suivi ! C’est comme ça que Bernard Treton s’est retrouvé quelque temps plus tard formateur à la radio zaïroise, La Voix du Zaïre. 
 


C’est à cette période qu’il réalise les enregistrements originaux des quatre groupes que tu remixes désormais…

En fait, nous sommes restés en contact, et il m’envoyait des 45 tours comme les Stukas, ou celui de Konono N° 1 que je regrette tant d’avoir égaré. Pour lui qui était fan de musiques répétitive et contemporaine, quand il a découvert ces groupes de rue, il a tout de suite décidé de les enregistrer : pour cette mission, il était parti deux ans avec Guy Level, un des meilleurs ingénieurs du son de France Musique. C’était en 1978, et plus de quarante plus tard, je suis toujours accro à ces musiques.


Une partie de cet enregistrement fut publié sous forme d’album par Ocora, le label de Radio France spécialisé dans les musiques traditionnelles. Comme les inédits qui sortent aujourd’hui, cela constitue en quelque sorte l’archéologie de la vague que l’on nommera la musique tradi-moderne de Kinshasa…

Ça a pris pas mal de temps avant que tout ça sorte en une double cassette, Musique Urbaines à Kinshasa sous étiquette Ocora, en 1986. Ça a un peu marché, et trois ans plus tard le même label l’a ressorti en CD. Il faudra encore attendre quinze ans avant que Congotronics ne sorte grâce à Vincent Kenis, qui lui-même était obsédé par Konono N° 1 depuis qu’il l’avait entendu présenté par Bernard Treton, au début des années 1980. 


La force de cette musique est d’être à la fois populaire et DIY, tout en produisant un résultat qui n’est pas sans faire écho aux musiques occidentales dites « savantes »…

Bien entendu, cette musique de transe peut faire écho à Steve Reich. Ce n’était pas forcément une musique compréhensible du premier coup d’oreille. Pour moi, c’était comme la suite logique de Agartha de Miles. 
 


Comment arrive-t-on à ce que tu en fasses des remixes ?

En fait Bernard m’a proposé en 2008 de faire un remix, et comme il avait les bandes originales, il m’a apporté son Revox au studio, et on a numérisé tout ça. J’ai fait des remixes, comme celui de Sankayi, qui ont dormi pas mal de temps encore dans les placards. Il était temps qu’ils en sortent.


La difficulté est de bidouiller une musique très organique et, en apparence, chaotique. D’où le terme de « reconstructions » et non de « remixes » ?

C’est une idée de Crammed, et ça me va bien. Mon idée était, tout en bidouillant, de respecter les rythmiques originales, la transe de cette musique. Il y a eu un énorme boulot de mon ingénieur du son Matthias Weber, qui a dû recaler tous les coups de grosse caisse pour alourdir le son. Et après, il a fallu remixer sur des bandes enregistrées en stéréo, et donc recréer un multipiste, en les « gonflant » pour qu’elles sonnent. Avec les nouveaux logiciels, comme Melodyne, tu peux plus aisément nettoyer et séparer les sons. Ensuite, j’ai demandé à mon copain Hilaire Penda de caler une grosse basse pour que ça tienne. Sur un morceau comme le Sankayi, j’ai accéléré violemment par rapport à l’original. La version originale faisait une heure et demie, les mecs jouaient jusqu’à l’épuisement. J’ai réduit à 48 minutes dans une version additive, disponible en numérique.


Tu parviens à « réduire » à 6 minutes et quelques le Konono N° 1 qui faisait 28 minutes…

Dans ce cas, on peut vraiment parler de recréation, très loin de l’original. C’est sans doute le titre le moins « authentique », pas le moins efficace. On est dans des sons un peu différents, j’ai pris un bout de rythmique que j’ai mis en boucle, en ajoutant des éléments extérieurs, et après seulement j’ai réintégré des éléments de Konono N° 1 pour faire un pont. Pour l’orchestre Bambala et l’orchestre Bana Luya, on est bien plus proches de 1978 : j’ai juste cherché à donner un gros son qui puisse fonctionner sur une piste de danse en 2019. 
 


Depuis quelque temps, tu entames une carrière de DJ…

En fait, j’ai très vite été dans les sons de l’electro. Dès la première boîte à rythmes, ça m’a titillé les oreilles. J’ai toujours aimé ça, et aujourd’hui faire danser plutôt les jeunes – j’ai remarqué que les « vieux » étaient plus effrayés – c’est assez excitant. D’autant que je joue sur quatre pistes en permanence, ce qui fait que les morceaux sont assez étranges, difficilement reconnaissables. Certains essaient en vain de me « shazamer ».


C’est le début d’une carrière de DJ « reconstructeur ». Les prochaines pistes ?

En ce moment, je suis sur des trucs plus perso, à partir des 6/8 marocains ou congolais. Je m’amuse à mélanger des rythmes. C’est excitant de voir comment certaines rythmiques qu’on n’entendait jamais en club fonctionnent aujourd’hui. Il suffit d’écouter Ammar 808, Acid Arab, Dina Abdelwahab… Ça sonne et les gens sont prêts à danser là-dessus. Qui faisait ce genre de rythmiques étranges à l’époque ? Miles. La boucle est bouclée, non ?


Une soirée spéciale Kinshaha 1978 aura lieu au Cabaret Sauvage le 27 janvier prochain, avec un live de Nyboma.