Ibrahim Ferrer, fabriquant de bonheur toujours à la page

Le label World Circuit publie une nouvelle version de l’album du Cubain Ibrahim Ferrer, récompensé par un Grammy Award. Remixée par Ry Cooder, il est augmenté de quatre titres inédits issus des sessions d’enregistrement de l’époque. L’occasion pour PAM d’évoquer ce héros du Buena Vista Social Club.

Photo ©Christien Jaspars 

Buenos Hermanos, le second album solo d’Ibrahim Ferrer, fut certainement celui de la consécration internationale du crooner cubain, puisqu’il reçut en 2003 un Grammy Award et un Latin Grammy Award. Celui qui depuis 1997 était devenu l’un des piliers, et l’une des voix emblématiques du Buena Vista Social Club (et ses huit millions d’albums vendus dans le monde) avait pourtant été embarqué dans l’aventure presque par hasard. Il faut se souvenir que le projet initial de Nick Gold, le producteur de ce disque qui a remis la musique cubaine au-devant des scènes internationales, était d’enregistrer deux disques à Cuba. Le premier, Afro-Cuban All Stars, sous la direction musicale de Juan de Marcos González (le chef de l’orchestre Sierra Maestra), devait réunir quelques vétérans (comme Cachaíto à la basse, Rubén González au piano, Miguel « Angá » Díaz aux percussions, et la fine fleur des cuivres de La Havane). Et le second était censé être une rencontre entre les virtuoses maliens Djélimady Tounkara et Bassekou Kouyaté croisant leurs cordes à La Havane avec le guitariste Elíades Ochoa et le joueur de luth (laùd) Barbarito Torres. Les deux Maliens étant bloqués faute d’avoir reçu le visa à temps, Nick Gold, Juan de Marcos et le guitariste Ry Cooder (arrivé en cours de route) décidèrent d’enregistrer avec une partie des musiciens de l’Afro-Cuban All-Stars, Eliades Ochoa et Barbarito Torres, et firent venir à la rescousse le doyen Compay Segundo qui avait déjà plus de 80 ans mais, de notoriété publique, était la Bible connaissant tout le répertoire de ces vieilles chansons cubaines que beaucoup avaient oubliées.

Laissons les protagonistes raconter la suite : 

 Nick Gold : « Ce même jour, on a fait un boléro, mais Puntillita qui était au chant avait une voix trop « dure ». Ry a demandé si on pouvait trouver quelqu’un avec une voix plus douce. Barbarito a proposé Ibrahim. Donc Juan de Marcos est allé trouver Ibrahim… »

Le chanteur — décédé en 2005 — poursuivait dans une interview :

Ibrahim Ferrer : « Juan de Marcos s’est assis, et moi j’étais là en train de cirer les chaussures. Je pensais que je ne jouerais plus jamais, j’avais pris ma retraite et tout laissé tomber. Et ces gens ont insisté : Alors j’ai demandé combien ils payaient pour un enregistrement :  

– 50 dollars.
– 50 dollars ? Attends ça fait un paquet. Laissez-moi-le laver.
– Non, on y va toute de suite. 

J’ai juste pu changer de pantalon et me laver les mains, et j’ai dû garder la même chemise. »

Le patron de World Circuit poursuit :

Nick Gold : « Ibrahim débarquait complètement, il ne savait pas dans quoi il mettait les pieds. Dès qu’il est entré Eliades (Ochoa), qui comme Ibrahim était de Santiago, l’a reconnu et s’est mis à jouer ‘Candela’, et Ibrahim s’est mis aussitôt à chanter. 

Et puis on est partis sur ce boléro, ‘Dos Gardenias’, et Ibrahim l’a magnifiquement chanté ! Tout le monde était ébahi, en particulier Ry qui cherchait exactement cela. Ibrahim n’était pas connu comme un chanteur de boléro, il était plus identifié comme un chanteur de chansons plus rapides de la région Santiago, dans lesquelles il montrait ses talents d’improvisateur. Donc le boléro, c’était un peu son secret : en fait il adorait chanter ça. Moi je ne le connaissais pas. Et il est devenu un des héros de ce projet. Et pour cause, lors de cette session de mars 1996, non seulement le chanteur à l’œil pétillant, casquette vissée sur la tête, sera présent sur la moitié des morceaux du disque Buena Vista Social Club, mais il enregistrera également dans la foulée les titres de son premier album solo (Buena Vista Social Club presents Ibrahim Ferrer). » 
 


Le doyen, âgé de 70 ans quand sortit le disque Buena Vista Social Club, se retrouvait propulsé sur les plus grandes scènes du monde, avec un succès international plus grand encore que celui de son idole, Benny Moré.

En 2003, voilà où il en est lorsqu’il rentre à nouveau dans les studios Egrem de La Havane pour y enregistrer Buenos Hermanos, toujours avec Ry Cooder et Nick Gold à la réalisation/production, Cachaíto à la basse, Anga aux percussions et au piano Chucho Valdès, Manuel Galvan et parfois le jeune prodige Roberto Fonseca. Voici un peu plus d’un an que World Circuit réédite ses grands disques, mais sur celui-ci Ry Cooder a remis sa patte : « Nous avons revisité les bandes de la session originale et avons trouvé des chansons qui ont été négligées pour une raison inconnue, et je pense que vous allez être aussi ravis que moi du résultat. Nous les avons vraiment peaufinées, améliorées et élargies, elles sonnent presque comme des nouveautés. Une chose est sûre : nous avons besoin de quelque chose de bon, de quelque chose de beau à cette époque. »

Les quatre chansons additionnelles, en effet, sont aussi brillantes que les quinze qui composaient initialement l’album paru en 2003. Lentes ou dansantes, au goût de boléro ou de guaganco, elles offrent la même parenthèse de bonheur. Fidèles en cela à l’enthousiasme et la joie de vivre qui faisaient la marque de fabrique d’Ibrahim Ferrer, disparu en 2005, quelques jours après son retour du festival des Vieilles Charrues, où il offrit son dernier concert. 

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